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LES MÈRES

II me semble qu'au dessus de tous ceux qui sont appelés à servir, celles qui, par leur nature et leur vocation, doivent servir davantage notre pays et la cause française au Canada, ce sont les mères.

Elles tiennent les destinées futures dans leurs petites mains : les enfants qu'elles élèvent seront demain le peuple canadien et ceux qui le dirigent.

Elles sont toutes-puissantes pour servir ou pour compromettre notre avenir français. Cette vérité est si évidente qu'elle est admise par tous; mais, admise en théorie, il ne semble pas que, dans la pratique, nous l'ayons comprise dans toute sa profondeur et toute son étendue.

C'est qu'il n'y a pour nous qu'une manière de servir efficacement : faire à nos enfants des âmes françaises.

Voici en six petits mots ce qui prend, pour l'accomplir, toute l'intelligence, toute la volonté, toute la conscience de chaque mère canadienne. Elle rencontre au dehors des obstacles dus à l'ambiance anglaise; au dedans, elle en rencontre d'aussi nombreux créés par notre glissade graduelle vers tout ce qui est anglais et américain : esprit, habitudes de vie, éducation des enfants.

Devant les protestations que je devine, je vous prie d'observer et de comparer ce que nous sommes, au point de vue français, aujourd'hui, avec ce que nous étions, disons, il y a un demi-siècle ? Et pourtant, alors déjà, les bons Canadiens se plaignaient des progrès do l'anglicisation dans notre province française.

Vol. IV. No. 7.

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Les Anglais ont de grandes qualités et c'est en les accentuant qu'ils deviennent remarquables. Leurs coutumes, leurs manières de faire conviennent à leur nature et à leur tempérament; nous avons tort de les adopter, elles ne sont pas faites pour nous. Soyons aussi personnels et impénétrables qu'ils le 'sont. Nous, de race française, efforçonsnous d'être supérieurs en accentuant les qualités de «la race française. Nous ne serions jamais des Anglais bien réussis, pas plus qu'ils ne seraient des Français passables. Ils n'ont pas cette ambition d'ailleurs, soyons aussi fiers qu'eux.

La mère est maîtresse absolue de l'âme de son petit enfant, elle peut la pétrir à sa guise. Il faut qu'elle sache que, dès le début, tout a de l'importance dans l'éducation, qu'il ne faut rien négliger de ce qui peut favoriser la réalisation d'un programme médité et tracé à l'avance.

Dans tous les pays la mère, pour faire à son enfant l'âme de sa race, est aidée par l'ambiance, les souvenirs communs à tous, une langue unique, l'esprit national incarné dans tous les usages et manifesté dans toutes les grandes circonstances de la vie. Ici, le voisinage des deux races, leur rivalité, l'usage de deux langues ,1'infiltration insidieuse d'une mentalité étrangère, rendent l'œuvre de la mère assez compliquée, et pour la bien remplir, elle doit savoir exactement en quoi elle consiste à ce point de vue spécial, et ce qu'est cette âme française qu'on lui présente comme idéal.

Remontons à nos origines, et nous trouverons l'âme française toute noble, grande, brave et forte, à la fois idéaliste et pratique, croyante et apostolique, incarnée dans cette poignée de colons que rien n'a pu décourager ni déraciner.

Ils conquièrent la forêt et les sauvages, ils sont plus forts que les éléments et les événements déchaînés contre eux. Soutenus mollement par la France, et finalement abandon-

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nés par elle, ils résistent encore à tout ce qui leur enlèverait leur personnalité ou toucherait à leurs libertés, et ils luttent si bien qu'ils ne sont jamais asservis. Ils demeurent catholiques en pays protestant, français en pays anglais. Ils se multiplient prodigieusement et débordent de la province où les Anglais ont cru les enfermer, et partout où ils vont, ils conservent leur foi, leur langue et leur force d'expansion. Si faibles, si pauvres et si peu nombreux au début, ils sont devenus une grande force qui augmentera, à la condition pourtant de ne rien céder, de rester solidement attachés à ce qui a fait leur succès et leur durée.

La voilà l'âme française, celle qui sommeille dans chacun de nos enfants et qu'il faut éclairer et diriger dans la voie tracée par nos prédécesseurs, grands patriotes, missionnaires, défricheurs et cultivateurs, hommes d'affaires, hommes de professions libérales, chasseurs ou seigneurs, tout le peuple français du Canada dont nous descendons et que nous avons le devoir de continuer.

Quand l'âme de l'enfant commence à s'ouvrir comme une fleur dans la douce tiédeur du foyer, elle entend et elle écoute; elle s'assimile ce qu'on lui dit et elle essaie de communiquer ses petites pensées vagues : enveloppons-la, pénétrons-la de l'esprit français, qu'elle le respire, qu'elle l'entende dans un langage aussi pur que possible. Et quand l'enfant réclame des contes, c'est pour nous le moment de commencer à lui transmettre son héritage.

Il veut des faits merveilleux et héroïques, des rois, des batailles, des voyages, des peuples étranges, des pays remplis d'animaux et d'oiseaux de toutes sortes. Puisons dans notre trésor : nos contes seront des histoires et même de l'histoire : quelle femme un peu intelligente et instruite, mêlant adroitement les récits de la vieille France et ceux de la Nouvelle-France, n'amusera pas l'enfant en touchant son

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cœur ? Elle fera de lui, dès l'âge de six ans, si elle le veut, un petit Canadien français qui sait pourquoi il est Canadien et comment il est français.

C'est la mère qui donne le Bon Dieu à son petit enfant : fortement croyante, elle lui transmet peu à peu la fo dont elle vit, et jamais il ne la perdra complètement si elle lui vient de sa mère. Il faut des mères profondément chrétiennes, solidement instruites de la religion, afin qu'il ne se mêle à leur enseignement aucune erreur, aucune superstition, aucune étroitesse. L'influence religieuse d'une telle mère sur ses enfants est la plus bienfaisante et la plus durable de toutes.

N'oublions pas que la première éducation esthétique de l'enfant est l'œuvre maternelle, que le choix de ses premières images, de ses jouets, de ses livres dépend d'elle et que ses premières impressions sont ineffaçables. Ne comblons pas les petits de choses laides, jouets grotesques et images vulgaires. Donnons moins de cadeaux et choisissons-les avec goût. Mettons en lui le bel amour de ce qui est beau, apprenons-lui à voii la beauté et à l'admirer : les nuances des nuages, la délicatesse des fleurs, l'harmonie des formes, la douceur des sons, peu à peu il saura les apprécier et les -aimer, si sa mère s'est occupée de lui comme elle le doit, si e'ie ne lui a pas permis de s'habituer à la vulgarité et à la laideur.

La musique, les jolies gravures, les poésies gracieuses, autant de moyens de cultiver en lui le goût du beau et en même temps le goût du bien et de l'harmonie morale. Nous le savons bien : dans la vie tout sert, soit à tirer en bas, soit à élever l'âme. Ne négligeons rien de ce qui aidera l'enfant, devenu un être responsable et qui lutte, à s'élever au-dessus des bassesses et des laideurs.

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Utilisons tout ce qui peut faire s'épanouir en lui les dons qu'il apporte en naissant. Dans l'obscurité de l'ignorance et de l'abandon, sa petite âme dormirait. Nous devons l'éveiller et lui enseigner à l'exprimer. Il ne le fera que dans la confiance la plus absolue : celle-ci est instinctive; quand il la perd, c'est par notre faute. Ce « Maman l'a dit », qu'il répète avec une ténacité si touchante parce qu'il a la foi, redoutons, comme un malheur irréparable, qu'il la perde en découvrant que sa mère l'a trompé.

Qu'il ait la certitude que ses idées, ses curiosités et ses découvertes ont pour elle une grande importance, et c'est d'ailleurs la vérité. Elles sont importantes, ces confidences enfantines, qui appellent la mère et l'accueillent en amie dans la petite âme si facile à effaroucher, et qu'une parole brusque, une distraction évidente font se replier sur ellemême bien plus facilement que la plupart des mères ne le soupçonnent.

L'âme de l'enfant est riche de trésors accumulés en elle dès avant sa naissance, il appartient aux mères de les trouver et de lui enseigner à s'en servir.

Dans cette première éducation, il faut nous pénétrer de cette vérité : les enfants ont en eux le germe des énergies, des qualités et des talents qui ont fait la force et la grandeur de nos ancêtres, mais ces petites âmes sont ouvertes à tant d'autres influences contraires ! C'est notre devoir et notre labeur d'amour de « favoriser en eux la poussée des ancêtres )), comme le dit si fortement Maurice Barrés, et rien ne peut nous y aider autant que de les initier de bonne heure à ce que furent la vie, les traditions, l'esprit des Canadiens dont nous descendons. Nous leur ferons ainsi un fonds français solide qui résistera à toutes les influences et à toutes les infections. Ils auront une personnalité

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forte qu'ils conserveront même en vivant dans les milieux étrangers.

Nos vieilles chansons françaises sont utiles ainsi que nos rondes populaires. Donnons-leur de la gaieté et des chansons, que leur jeunesse s'épanouisse dans la joie précieuse et le rire facile. J'aime aussi les vieux cantiques démodés et vieillots qui furent chantés par plusieurs générations de Canadiens. Chansons et cantiques traversèrent l'Océan avec nos anciens, il est juste que nos enfants les lèguent à leurs enfants. Il n'y a rien à négliger, pour créer dans la famille, atmosphère française dans laquelle grandit l'âme de l'enfant qui en demeurera imprégnée.

Mais l'enfant vieillit et l'école nous le prend, et plus on s'est occupé de lui avec intelligence, plus il nous semble que l'école ruine notre œuvre. Il entend un langage incorrect et vulgaire et il l'imite : il devient querelleur et grossier. Quelle mère ne s'est pas désolée et un peu découragée à ces retours d'école? C'est notre grande épreuve, mais avec ténacité, il faut réagir constamment contre les mauvaises influences et ne pas oublier qu'il y en a de bonnes. A travers ces difficultés nouvelles, continuons à élever l'enfant.

Avec quelle sollicitude il faut veiller afin de lui enseigner à être endurant sans lâcheté, brave sans cruauté, bon sans faiblesse, délicat sans mièvrerie, assez fier et indépendant pour oser être poli, bien élevé, parler correctement, en dépit des écoliers et des maîtres parfois; pour qu'il ait le courage d'être généreux et délicat au milieu de tant de petits gamins rudes et mal élevés.

C'est maintenant qu'il faut constamment tenir devant ses yeux l'idéal français, en travaillant à lui faire une conscience délicate, forte, droite et noble qui haïsse le mensonge et méprise toute lâcheté physique et morale. Poussons-le à être actif, complaisant, gai; enseignons-lui à penser aux

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autres, à s'oublier à l'occasion, à accepter avec calme les contrariétés, à prendre sur lui pour ne pas manifester bruyamment sa mauvaise humeur.

Maintenant, plus que jamais, il doit être persuadé que sa mère est sa meilleure amie et que rien de ce qui le touche ne la laisse indifférente. Pour le comprendre, qu'elle essaie de revivre son enfance afin de savoir son point de vue à lui : elle jugera ensuite au sien, en y apportant de la réflexion, de la mesure, beaucoup de prudence, car elle ne doit pas se tromper : ses erreurs peuvent avoir des conséquences sérieuses.

Beaucoup de mères ignorent qu'il faut enseigner aux enfants à aimer et que c'est avec leur mère qu'ils l'apprennent bien. Ce n'est qu'à force de recevoir que l'enfant veut donner à son tour. L'amour n'est pas dans sa nature, il est tout égoïsme : l'amour étant un élan au-dessus de sa nature, c'est la mère qui prépare le miracle en l'aidant à sortir de sa petite personne par l'habitude de penser au plaisir et au confort des autres. Car, aimer c'est s'oublier pour les autres, l'amour qui n'est pas cela n'est qu'un autre nom donné à l'égoïsme.

Il existe une classe d'enfants qui sont l'objet de ma profonde pitié. Ce sont ceux qui sont moins bien doués que leurs frères ou leurs sœurs, moins vifs, moins brillants, plus distraits et plus lents, et qui sont traités dans la famille comme s'ils étaient bien inférieurs aux autres.

Que de natures on a désorientées pour la vie en traitant avec dédain leur intelligence un peu courte, leur esprit indécis aux idées confuses ou fausses. Parents et professeurs s'écrient trop souvent : « Est-elle simple ! — On ne fera jamais rien de lui ! » O les paroles maladroites et malfaisantes qui retentiront peut-être sur toute une existence pour l'assombrir quand il aurait suffi d'une tendresse

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intelligente, d'une patience douce et ferme pour ouvrir cet esprit fermé, donner de la confiance au pauvre enfant, au lieu de le décourager par les reproches ou les réflexions humiliantes.

L'enfant maintenant a l'occasion d'avoir des petits compagnons anglais. Faudrait-il lui permettre de se laisser aller à son antipathie instinctive pour eux ? Certainement non. Qu'il se fasse respecter d'eux et qu'il les respecte. Vous me direz que voilà un mot bien grave à employer quand il s'applique à des enfants? Je vous assure que le germe du sentiment est en eux : à nous de le développer, et en voici l'occasion. Enseignons-lui à être fier de sa race et disons-lui que l'autre a le même droit d'être fier de la sienne, et qu'il n'y a rien de plus vilain, de plus injuste et de plus lâche que les injures qui s'adressent aux origines des uns et des autres.

Que chaque soir le retour de l'enfant dans la famille soit le bain salutaire où s'efface tout ce qui a pu ternir son idéal et affaiblir en lui la force des traditions françaises. Efforçons-nous sans cesse de le faire grandir moralement, et que tout y concoure : leçons expliquées, commentaire des incidents de la journée sont autant d'occasions précieuses, où l'âme des parents et celle de l'enfant prennent contact et se révèlent mutuellement.

A mesure que l'enfant sort davantage du cercle familial, il est plus exposé aux influences étrangères et je ne vois de contre-poison énergique, contre l'anglicisât ion inconsciente que dans la famille jalousement française et traditionnelle, travaillant sans relâche à façonner l'âme de l'enfant dans le sens français afin de maintenir la race dans sa pureté, sa fierté et sa force.

A toutes les étapes de l'éducation, nous serons puissamment aidées par les lectures bien choisies, habilement gra-

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duées, faites autant que possible à haute voix, pour que l'enfant' perçoive peu à peu la clarté et l'harmonie de la belle phrase française et que son cœur s'ouvre aux conceptions élevées et nobles qui s'adaptent si mystérieusement à ses origines et à ses hérédités.

Quand de l'école ils passeront au collège ou au couvent, ils auront acquis le goût des choses de l'esprit, ils sentiront fortement l'attirance du Beau, et avec leur besoin de grâce et de logique, ils répugneront aux lectures insignifiantes, aux phrases ronflantes et aux laideurs courantes. Les mères se reposeront-elles enfin après avoir confié leurs enfants à des éducateurs bien choisis? Les mères ne se reposent jamais, et ce serait une grave erreur de se décharger maintenant de responsabilités qui sont de plus en plus sérieuses. Leur action doit s'exercer discrètement et fermement, en collaboration avec celle des éducateurs. La mère est la première influence, et si elle est à la hauteur de son rôle, elle est la meilleure. C'est elle qui connaît mieux son enfant ; qu'elle l'habitue à s'exprimer librement devant elle et sur tous les sujets. La parfaite sincérité de l'enfant avec sa mère dont l'indulgence ne doit jamais troubler le jugement, est la meilleure sauvegarde de l'enfant. Ne la lui enlevons pas en nous désintéressant de ses études, de ses plaisirs, de ses difficultés et de ses préférences.

Sans cesser d'être la mère sage, devenons peu à peu l'amie, et pour y réussir oublions quelquefois les années qui nous séparent de nos enfants. Nous n'avons pas toujours pensé comme aujourd'hui : remettons-nous au point, esayons de nous rappeler les illusions, l'ardeur, 1 exubérance et les intransigeances de la jeunesse : alors seulement nous serons en état de prévoir les dangers, de deviner ce qu'on ne nous dit pas complètement, de protéger enfin et de diriger sûrement.

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Par nous il s'attache au foyer et à la famille; la mère a mille moyens de faire vivre l'âme de l'enfant dans la lumière, la rectitude et la générosité. C'est par elle qu'il apprend mieux la politesse, c'est avec elle qu'il exercera plus facilement la délicatesse et la sensibilité qu'il cache avec timidité quand il est entouré d'étrangers.

Un jeune homme qui a été ainsi suivi avec sollicitude par sa mère sort du collège immunisé contre l'anglicisation.

Il n'en est pas de même de la jeune fille et pour bien des raisons. Malheureusement, dans plusieurs des grands couvents de nos villes, le nombre des Américaines et des Anglaises crée une atmosphère trouble où flottent des idées et des habitudes bien différentes de celles que nous préconisons pour la sauvegarde de notre vie française. Dans nos familles également, nous nous sommes éloignées de la vieille et saine tradition canadienne pour adopter des usages qui ne sont pas faits pour des tempéraments latins. L'éducation d'autrefois ! On l'a dédaignée, proclamée démodée, trop ancienne pour servir à nos modernisantes.

Et qu'est-il arrivé? Les jeunes filles de nos jours, élevées suivant les méthodes nouvelles, celles qui sautent à pieds joints par-dessus toutes les restrictions traditionnelles et par-dessus beaucoup de convenances, sont-elles bien supérieures à celles qui les ont précédées? Vous prétendiez, en leur accordant plus de liberté, les doter d'une personnalité plus marquée? Ont-elles, en effet, plus d'originalité et plus de caractère ?

Non. Elles ont des habitudes d'indépendance, de paresse, de luxe, de vanité qui les amènent au mariage prêtes à la révolte dès que les difficultés surgiront. Est-ce un progrès ?

Elles ont accroché pas mal de leur laine aux ronces des chemins sur lesquels elles ont erré jour et nuit, sans l'ombre

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de surveillance, et si, après toutes leurs petites aventures, elles sont demeurées honnêtes au sens strict du mot, elles sont loin pourtant d'avoir la pureté de cœur et la droiture de conscience qui furent longtemps l'apanage des jeunes filles, et quoi qu'on en dise, ces qualités restent encore et seront toujours leur plus grand charme. Dans les familles à l'aise, les jeunes filles ne consentent pas à travailler dans la maison, et les sommes qu'elles dépensent pour leur toilette sont extravagantes; dans les familles plus modestes, comme elles ont les mêmes exigences, elles trouvent du travail hors de la maison afin d'avoir la liberté de dépenser aussi beaucoup d'argent. Les unes et les autres vivent en égoïstes et pour leur plaisir : elles n'aiment leurs parents qu'en théorie et en raison de ce qu'elles peuvent en tirer. Si ce sont là les fruits de la belle liberté tant prônée, il est temps d'étudier la question sérieusement, et de voir si l'ancien système ne valait pas mieux que celui-ci.

Certes, je suis en faveur d'une grande largeur d'idées dans l'éducation de nos filles. Après leur avoir fait une conscience droite et éclairée, après avoir essayé de les former sérieusement, qu'on leur accorde une liberté raisonnable; mais liberté n'est pas licence, et à moins d'avoir perdu la tête, on ne peut voir sans effarement les agissements de tant de jeunes filles de nos grandes et petites villes qui vont où elles veulent, avec qui elles veulent, et si peu protégées, que leur audace invite toutes les catastrophes.

Tous les bons parents dont la faiblesse autorise une telle conduite sont très coupables, ils ne sont ma heureusement pas les plus cruellement punis.

Il est temps de faire une réaction, et ce sont les femmes canadiennes-françaises qui doivent en prendre l'initiative. Ce leur sera facile, car il faut revenir bien peu en arrière pour

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retrouver l'éducation chrétienne et sensée, les habitudes respectables de nos bonnes familles canadiennes.

Nous nous sommes laissées entraîner par un courant qui nous paraissait irrésistible : de concessions en concessions, il n'est presque rien resté des usages qui protégeaient la pureté et la modestie de nos filles, et nous en sommes au point où il faut juger le système américain à sa valeur. Pour nous, il ne vaut rien. La preuve en est faite. La dégringolade a été rapide, les moins austères le constatent et le déplorent.

Mais il est toujours temps de se ressaisir et il n'est de courant irrésistible que pour ceux qui renoncent à lutter.

Ici c'est l'union de toutes Jes consciences et de toutes les volontés féminines qui donnera la force nécessaire pour remonter le courant et revenir aux coutumes sensées et comme il faut d'un autrefois encore assez rapproché. Mais il n'y a pas à nous le dissimuler, il faut de grandes réformes.

Tout le monde s'accorde pour blâmer le luxe qui envahit toutes les classes de la société, mais bien peu veulent y remédier personnellement en vivant avec plus de simplicité. ' Chacun vit à l'extrême limite de ses ressources quand ce n'est pas au delà, et les enfants élevés dans un milieu où l'économie est ignorée, où tout est sacrifié à l'apparence, sont tout naturellement entraînés à l'extravagance.

Pour inculquer la simplicité aux jeunes filles, il ne suffit pas de modifier leur manière de se vêtir, il faut que la famille soit simple en tout; et que chaque membre soit convaincu que le confort et l'élégance s'allient parfaitement à cette simplicité de bon ton qui leur donne un cachet de distinction. Il est très rare que le grand luxe ne sente pas un peu le parvenu. Il faut à la mère autant de jugement que de tact pour poser les limites convenables, et il lui faut beaucoup de fermeté douce pour que ces limites ne

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soient pas franchies. En modifiant certaines de nos façons de vivre actuelles, en faisant la vie de famille plus unie et plus intime, il deviendra tout naturel d'habituer la jeune fille à partager avec sa mère les travaux et la responsabilité du ménage : ce sera l'aider à édifier son bonheur futur et la paix de son propre foyer, car les maisons mal organisées sont toujours des foyers de discorde.

Ce retour à nos belles traditions françaises ne se fera pas en un jour mais rien n'est impossible aux bonnes volontés éclairées et ferventes.

Laissant de côté toutes 'es considérations générales que je pourrais faire valoir sur l'avenir de notre pays, c'est le devoir strict de chaque mère de préparer l'avenir de sa fille, et le devoir également sérieux de chaque jeune fille de parfaire l'éducation bien commencée mais incomplète qu'elle a reçue au couvent.

Dans toute jeune fille il y a de l'enfant et de la femme, c'est-à-dire peu d'unité encore, une volonté inégale, des aspirations élevées, de la générosité, des sentiments délicats, de beaux enthousiasmes, mais tout cela est un peu incohérent et demande une direction ferme et sage que la mère doit pouvoir donner, et à laquelle le père ne doit pas rester étranger.

Les parents ne peuvent l'ignorer; les années qui s'écoulent entre la sortie de pension et l'établissement de la jeune fille seront décisives dans l'orientation de sa vie, et elles sont pour la vraie mère, celles qui demandent le plus d'intelligence, de tact et de fermeté.

Préparons nos filles à être à leur tour des mères chrétiennes et dévouées et à continuer pour leur compte la chaîne des meilleures traditions, qui comprend celle de la bonne maîtresse de maison. Initions-les à tous les secrets d'un art qui, hélas, se perd depuis que les femmes deviennent

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si mondaines. Il ne suffit pas qu'une maison soit bien meublée; elle doit être propre et salubre, bien conduite, afin que les dépenses n'excèdent pas les revenus; une femme doit être en mesure de faire et de faire bien tout ce qu'elle commande à ses domestiques . . . quand elle en a !

Les femmes auraient bien tort de se croire diminuées par ces soins domestiques. La poésie n'est pas toute dans les anthologies; elle ne se borne pas, non plus, dans la vie, à ces rares moments lumineux ou sombres pendant lesquels elle pénètre toute existence humaine; elle se cache partout et elle embellit les plus modestes détails quand ils se rattachent à l'accomplissement du devoir accepté pour le bonheur de ceux qu'on aime.

Aucune mère, attachée à sa mission, fidèle à son poste au foyer, devenue l'amie et la compagne de sa fille, partageant avec elle ses travaux, s'intéressant à ses plaisirs, s'y prêtant avec complaisance et gaieté, ne peut manquer d'atteindre le but qu'elle poursuit depuis la naissance de l'enfant : faire d'elle une vraie femme. C'est le plus beau serviee qu'elle puisse rendre à son pays.

Avec une profonde conscience de la puissance de notre effort personnel et de sa nécessité, avec toute la bonne volonté de notre âme bien éveillée aux besoins de l'heure, prenons notre grand courage pour revenir à la simplicité, à l'industrie, à l'hospitalité sans faste, à la politesse, à l'honnêteté foncière, à la décence, au respect des parents, à l'amour du foyer qui ont fait si respectables ceux qui, avant nous, furent l'honneur du Canada français. L'une de nos obligations envers eux est de demeurer nous-mêmes, sans teinture d'anglicisation ou d'américanisation.

Notre antipathie pour les Anglais est peut-être injuste, nos dédains sont souvent immérités : surveillons ces dispo-

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sitions excessives, soyons généreux et justes, ce sera faire preuve d'intelligence.

Mais ce que personne ne songerait jamais à critiquer, c'est notre effort à nous distinguer et à progresser en affirmant notre personnalité française, en affinant notre intellectualité française, en élevant très haut notre idéal et en nous efforçant de le vivre.

C'est la bonne manière d'être de vrais Canadiensfrançais et de servir parfaitement la cause française, dans tout le Canada, en la faisant respecter et triompher.

Fadette

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