LENDEMAINS DE CONQUETE
M. l'abbé Lionel Groulx voit dans l'histoire plus qu'une énumération de faits, une nomenclature de dates ou une ga'erie de grands hommes. A la manière des vrais historiens, il remet en lumière les éléments élevés du passé. Audessus du récit des événements, plane son imagination évocatrice. Par elle renaissent les générations disparues, les époques évanouies, pénètrent dans les interstices, que laissent entre eux les événements, les clartés de la vie. M. l'abbé Groulx recherche avant tout sous l'amas des ans et des siècles « la poussière humaine qui demande à revivre ». Et tout au long de ses pages, court un souffle de vie. qui rend attachante leur lecture. Ses synthèses, appuyées sur l'analyse, sont des tableaux où se détachent, en des couleurs vraies, les sommets de l'histoire et ses leçons. Cette aptitude à généraliser lui a fait porter déjà des jugements, dont l'originalité étonna tout d'abord, mais dont l'exactitude assure la durée. Le 22 avril 1920, à la suite de la conférence que venait de donner à la salle Saint-Sulpice M. l'abbé Martial Levé sur le devoir social de l'élite, M. l'abbé Léonidas Perrin énuméra les raisons de fierté des Canadiens français. L'auditoire redoubla ses applaudissements lorsque M. le curé de la paroisse de Notre-Dame affirma : « Nous avons conquis toutes nos libertés en dépit d'un pouvoir despotique ». Le distingué sulpicien faisait alors sienne la conclusion que comportent les conférences que donna M. l'abbé Groulx à l'Université Laval à Montréal, de novembre 1915 à mars 1916, sur nos luttes constitutionnelles. Ses affirmations hardies, qui donnèrent peur à quelques Canadiens français et colère à certains Anglo-
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saxons de la Société Royale, lui valent maintenant de prudentes et précieuses adhésions. Il rétablira la vérité historique sur d'autres points.
Sa Naissance d'une race prouva qu'après 1608 il s'était formé sur les. rives laurentiennes un t}^pe français d'une physionomie originale, qu'un peuple prit alors place « dans la catégorie des types humains appelés par les ethnologues races historiques».1 Les cinq conférences que M. l'abbé Groulx fit l'hiver dernier à l'Université de Montréal, réunies en volume sous le titre : Lendemains de Conquête, étudient ce type à l'heure où l'épreuve de 1760 s'abat sur lui. Un peuple nouveau donc était né à la vie. Il se développait peu à peu, sous la poussée de la sève intérieure, mû par les deux plus actifs agents de civilisation qui soient en ce monde, le catholicisme et l'esprit français. Une secousse survint. 1760 marque une coupure dans son histoire. Est-ce la catastrophe ? Tournant la route, la petite race s'accommodera-t-elle du nouveau régime, et ses malheurs agrandis lui seront-ils cause additionnelle de doubler son énergie, de monter clans la galerie des races historiques ? C'est à cette enquête que s'arrête M. l'abbé Groulx et il la restreint aux six années qui suivirent la conquête anglaise.
Cette conquête fut-elle un bienfait ou un malheur ? M. l'abbé Groulx porte ici un jugement nécessaire et longtemps attendu. On a trop souvent répété que la défaite des Plaines d'Abraham, s'étant produite à la veille de la révolution française, nom* avait délivré des contre-coups que les journées sanglantes de 1789 auraient pu faire sentir à la jeune nationalité de la Nouvelle-France. Certaines gens se consolent trop vite de leurs chagrins. Pour un
1 Les citations insérées dans cet article sont empruntées au livre de M. l'abbé Groulx que nous analysons, Lendemains de Conquête.
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peu, le tonnerre qui leur tombe dessus leur paraîtrait un bienfait. Un malheur est un malheur. Dieu permet que l'homme trouve dans la souffrance sa sanctification et II fait servir jusqu'à ses pleurs. Les épreuves n'en laissent pas moins après elles des suites que seuls les aveugles et les irréfléchis méconnaissent. M. l'abbé Groulx a eu le courage d'écrire, et pour ma part je l'en félicite : « Faut-il donner à la conquête anglaise de la Nouvelle-France figure de bénédiction et de bienfait souverain ? A notre avis les enseignements de l'histoire n'autorisent point cet optimisme. Toujours la soumission à un peuple étranger fut, pour une race adulte, la grande épreuve, l'insigne calamité . . . C'est déjà une bien lourde et périlleuse épreuve que celle de la défaite ployant les âmes jusqu'à terre. Toujours une dépression morale malsaine, conseillère de démission, s. produit dans la conscience d'un peuple à l'heure où, devant le spectacle de ses dernières forces brisées, il se dit, baissant la tête : je suis vaincu. Aux ruines matérielles de la guerre s'ajoute pour lui la perte de biens supérieurs. Quand il descend au fond de sa conscience il n'y trouve plus le même sentiment de fierté, la même confiance en ses forces, en son avenir, au génie de sa race, sentiment et confiance qui faisaient les meilleurs ressorts de sa volonté. Regardez dans leur histoire les générations humaines qui ont vécu ou suivi ces mornes catastrophes. Toutes en ont subi dans leur âme un si profond ébranlement qu'elles ont paru inaptes aux grands desseins, écrasées, semble-t-il, sous le poids d'une sombre fatalité )>.
Il écrit encore à propos de la conquête anglaise : « Quelques sources de sa vie (de notre race), s'en trouvèrent appauvries, d'autres entièrement taries. Dans la destinée de notre peuple, ce fut une courbe soudaine, une épreuve qui prit les proportions d'une catastrophe ».
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Le mérite de notre peuple fut, sous cet orage, de ne pas perdre pied. Il se groupa, vécut, lutta, grandit. En face des périls nouveaux, il sut trouver en son âme une valeur renouvelée. Comment nos ancêtres organisèrentils leur effort ?
Combien sont-il° ? Quels sont -ils ? Nobles ou paysans? Quel accueil leur fait le vainqueur aux premiers jours de sa domination ? En particulier, quelle attitude observe-t-il au sujet « des deux plus fermes appuis de la jeune nationalité », la religion et les lois. A ces divers points d'interrogation, M. l'abbé Groulx apporte des précisions qu'on ne pourra plus ignorer.
Combien sont-ils? Environ 65,000 dont 53,000 de population rurale. Les quatre cinquièmes sont donc des paysans. Quelques prêtres — 181, quelques nobles et bourgeois — 130 seigneurs, 100 gentilshommes, 125 négociants, 25 jurisconsultes et hommes de loi, 25 à 30 médecins et chirurgiens, 25 à 30 notaires. Voilà les cadres de ces milliers de défricheurs. C'est peu. Une légende est morte, celle qui fit s'éloigner du Saint-Laurent nos classes nobles, au soir de la défaite. Avant le traité de Paris « seuls ou à peu près les fonctionnaires civils ou militaires quittèrent le Canada ». D'après Murray, 270 âmes émigrèrent en conséquence du traité de Paris. Donc, conclut M. l'abbé Groulx, « le petit peuple de la Nouvelle-France n'a pas subi la décapitation sociale, du moins par l'émigration. Outre ses classes nobles et bourgeoises il lui reste son clergé ».
Quel est son état de fortune ? La capitulation de Québec — 18 septembre 1759, celle de Montréal — 8 septembre 1760, laissent le pays ravagé. Le 30 août 1759, 20 hommes sortent du camp, près Québec, rejoignent le capitaine Gorham à la pointe Lévis et vont incendier tout ce
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qu'ils trouvent sur la rive sud, depuis le Sault jusqu'à la rivière Ouelle. Sur un espace de 36 lieues, le pays est saccagé. Dans 19 paroisses, maisons, granges, étables, récoltes, sont détruites. D'autres incendiaires promènent la torche au nord, depuis l'Ange-Gardien jusqu'à la Malbaie. Les détachements anglais opèrent en même temps des razzias sur le bétail. La destruction est accompagnée parfois de massacres et de scalps, comme à Saint-Françoisdu-Lac, à Portneuf, à Saint-Joachim. Les Anglais de 1759 faisaient la guerre comme les Allemands la firent en 1914. Après 68 jours de siège, une masure reste debout à la basse ville de Québec. Pas de pain ni de feu. Au mois d'août 1760, Murray, s'avançant vers Montréal, brûle les maisons du bas de Sorel et quelques-unes de Varennes. Des administrateurs français, Bigot en tête, ajoutent leurs friponneries aux cruautés anglaises. Le Roi de France s'en mêle. Il fait une banqueroute à la colonie. « Sur les 90 millions que représentait la dette totale, 37,607,000 livres, soit un peu plus du tiers se trouva remboursé. Sur les 41 millions réclamés par eux, les Canadiens n'en touchèrent donc que douze dont la plus grande partie, cela va de soi, tomba dans la bourse des agioteurs ». L'épreuve pour nos ancêtres fut complète. Rien ne manqua à leur détresse. L'amertume s'unit à la tristesse que la perte du drapeau blanc leur laissa.
Etaient-ils plus riches au point de vue intellectuel? Une poignée de nobles, de prêtres, de notables, possédaient quelque instruction. Le Séminaire de Québec, fermé à vrai dire depuis l'épidémie de vérole de l'année 1755, ne rouvre ses classes que 10 ans après, en 1765. Le collège des Jésuites, qui, à la suite de la conquête, tient ses classes de peine et de misère, est contraint de fermer ses portes en octobre 1768. Toute une génération fut alors sacrifiée
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et demeura illettrée. La mère Muy de Sainte-Hélène, l'annaliste des Ursulines de Québec, écrit : « Le pays est à bas ». Il l'était en effet.
Sur qui nos ancêtres peuvent-ils compter pour se relever ? Sur eux seuls. La France s'est éloignée de nos rives. Elle oublie les petites gens qui y vivent. Aux desseins de nos nouveaux maîtres de briser tous les liens entre le Canada et la France, notre ancienne mère patrie ajoute sa volonté de ne plus rien faire pour les 10,000 colons que, de 1608 à 1760, elle a établis au Xouveau-Monde. M. l'abbé Groulx écrit des pages, que d'aucuns trouveront amères, sur les illuminations et les feux de joie avec lesquels certains Français de France accueillirent la perte de sa colonie. On sent chez l'abbé Groulx, français d'âme, d'esprit et de culture, la souffrance inguérissable que cause à ce descendant des vaincus de 1760 « cette volonté de rupture » trop apparente à cette époque, chez certains écrivains et certains politiques français. L'abbé Groulx s'en afflige. Il rappelle la perte que cet abandon nous fit subir dans l'ordre intellectuel. Il essaie de mesurer les contre-coups que cette attitude d'indifférence produisit sur notre vie de l'esprit. Cet isolement nous priva du plus nécessaire de nos instruments de travail, le livre. Le recrutement de nos communautés religieuses d'hommes et de femmes fut rendu plus difficile. « La complète suppression de nos rapports avec la France allait nous tenir isolés des grands courants intellectuels. Nous serions sauvés des doctrines néfastes de la fin du dix-huitième siècle, mais laissés aussi sans contact possible avec la saine pensée française ».
Pauvres, manquant des formes les plus simples du crédit, des institutions économiques les plus rudimentaires, isolés, abandonnés de la nation mère, nos ancêtres conquirent le plus ,solide des appuis, le sol. La défaite fait ren-
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trer dans leur foyer les coureurs et les «soldats de la veille. Elle ferme pour eux les pays d'en haut, elle met fin aux guerres, elle les déshabitue « des exaltations chevaleresques ». (( Les idées fondamentales, directrices de notre peuple avant 1760 se réduisent à l'expansion lointaine, à la pénétration chez les peuplades indigènes, à un infatigable effort pour devancer partout un rival ambitieux, à une course à la fortune rapide dans les postes de l'Ouest. A des degrés divers mais presque unanimement, on vit de cette exaltation militaire, du mirage des grandes aventures, de la fascination d'un empire. Après 17G0 la métamorphose est brusque et complète. C'est le règne absolu et universel de la pastorale. C'est la vie familiale et paroissiale reconstruite et recommencée avec les mœurs des petites collectivités communautaires et bien closes »... « Les coureurs et les soldats d'hier enfermés dans leurs foyers et redevenus laboureurs ne tarderont pas à se fortifier de toutes les vertus du sol; ils vont acquérir les énergies expansives des peuples ruraux, celles qui les feront s'élancer à de nouvelles conquêtes ».
Le vainqueur les y aide-t-il ? Cherche-t-il, après la prise du pays, la soumission physique de ses habitants, à faire leur « conquête morale » ? M. l'abbé Groulx nous apporte, sur cette question, le fil conducteur qui nous doit garer des méprises. Les uns n'ont vu chez les Anglais que des conquérants soucieux uniquement d'écraser le vaincu, et, s'efforçant sans cesse par des moyens multiples d'oppression, de lui enlever son autonomie et son originalité. D'autres, charmés par quelques bonnes paroles des nouveaux maîtres, ne cessent d'entonner à l'honneur de l'Angleterre une hymne d'allégresse et de baiser les mains de ses représentants au Canada, M. l'abbé Groulx apporte ici une opinion mo3renne, justifiée par l'histoire. A la
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première lecture, quelques-unes de ses pages étonnent même, tant elles paraissent clémentes à l'égard du conquérant anglais. A y regarder d'un peu près, l'on s'aperçoit que M. l'abbé Groulx émet sur ce point la note juste. Il oppose à certains bons procédés, dont les Anglais usèrent parfois à notre égard, leur volonté persistante de nous refuser les éléments essentiels à la vie d'un peuple et à sa grandeur. La conquête de 1760 « signifie l'inclusion soudaine d'un peuple français et catholique, de formation monarchique et latine, dans le mécanisme gouvernemental d'un peuple protestant, de formation parlementaire et saxonne ». Il n'est pas étonnant que la politique du conquérant, dans sa portée générale, ait été tournée vers un seul but : noyer cet élément français et catholique dans la race anglo-saxonne et protestante. Reconnaissons du moins que ce fut là le dessein poursuivi par l'Angleterre et ses représentants au Canada. A certaines heures, sans doute, on y mit des formes, mais l'objet principal ne fut jamais oublié. - C'est à tout le régime de vie que l'Angleterre nous fit qu'il convient d'appliquer ce que M. l'abbé Groulx écrit touchant la question religieuse : « Depuis le roi jusqu'au moindre fonctionnaire, l'entente semblait faite pour, au lieu de la manière forte, préconiser la dissimulation, les moj^ens pacifiques ».
Au lendemain de la conquête, le vainqueur a de multiples raisons d'user de bons procédés à l'égard du vaincu. La bataille des Plaines d'Abraham, même la capitulation de Montréal, n'ont pas définitivement réglé le sort de la colonie. On vit dans une situation provisoire. Le traité, cédant le Canada à l'Angleterre, ne sera signé que le 10 février 1763. Les Français peuvent revenir. Leurs ennemis connaissent mal le pays. On a donc motif de traiter avec douceur les nouveaux sujets. Aussi M. l'abbé Groulx
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n'hésite pas à écrire : « Nous n'avons plus à nous méprendre sur le caractère de notre premier régime anglais. Ce gouvernement de militaires sut se tenir à bonne distance du caporalisme. Tout serait presque à louer si les bons procédés, l'humeur débonnaire de ces nouveaux maîtres dispensait un peuple vaincu de toute inquiétude )>. Précisément. L'instinct de race avertit nos gens qu'ils ne doivent pas se laisser endormir par ces méthodes adoucies du vainqueur. Ils se posent alors avec raison la question à laquelle s'arrête M. l'abbé Groulx : « Cette politique n'en restait pas moins l'invariable politique des bons procédés. Il faudrait voir si elle irait jusqu'aux concessions substantielles ». L'Angleterre n'y alla point de bon gré. La résistance des Canadiens, certaines circonstances, l'insurrection américaine de 1776, par exemple, lui arrachèrent des concessions qu'elle ne voulait point donner . . « Sous prétexte de détruire la légende d'un régime militaire tracassier, violateur de tous les droits, conclut M. l'abbé Groulx, n'allons pas en créer une autre aussi invraisemblable, légende idyllique d'un vainqueur bon samaritain ne conquérant que pour guérir ». A tous les ministres des colonies, à la plupart de nos gouverneurs il convient d'appliquer cette remarque de M. l'abbé Groulx : « Les bonnes dispositions de lord Egremont, dépouillées de leur phraséologie intentionnelle, se réduisent à assez peu de choses ». Donc bors procédés d'une part, mais, d'autre part, refus des concessions substantielles.
Murray veut protestantiser les Canadiens français. Il veut nommer les curés. Cinq années durant, l'Angleterre refuse de consentir à la nomination d'un évêque. On avoue vouloir ruiner le catholicisme, laisser le clergé sans chefs, l'amener à une vie dissolue. Du chapitre de la religion passe-t-on à celui des lois françaises, même attitude.
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Admettons, ainsi que le veut M. l'abbé Groulx, que rien n'apparaît dans l'administration judiciaire à Montréal et aux Trois-Pdvières, durant le régime militaire, qui sente l'arbitraire et le despotisme. Convenons, ainsi qu'il le soutient, « que nos pères se sont bien trouvés de toute l'administration judiciaire de ce temps ». Même si « les lois anglaises ne furent en vigueur devant aucun des tribunaux de l'époque », il n'en reste pas moins vrai que le conquérant chercha à les substituer aux lois françaises. M. l'abbé Groulx ne m'a pas convaincu par les arguments qu'il apporte à l'appui de la thèse du docteur Labrie, reprise par M. -Edmond Lareau. M. Thomas Chapais adopte, il me semble, la. seule interprétation qu'il est possible de donner à l'article 42 de la capitulation de Montréal. Par sa réponse très claire : « Ils deviennent sujets du roi », Amherst déclarait qu'au chapitre des lois et des impôts, les Canadiens ne devaient compter que sur le traitement auquel leur donnait droit leur nouvelle qualité de sujets britanniques. Il ne garantissait rien. Cet article 42 ne comportait aucunement la sauvegarde expresse de nos lois françaises. Elle ne se trouve pas non plus dans le traité de Paris. Autre chose est la pratique suivie, tolérée, autre chose les droits explicitement reconnus. Il fallut attendre les articles 4 et 8 de l'Acte de Québec de 1774 pour asseoir sur un texte le maintien de nos lois françaises. Jusque-là, je ne vois, chez le conquérant, que la volonté de les faire disparaître. Les lacunes des capitulations et du traité de Paris, la proclamation de Georges III du 7 octobre 1763, l'ordonnance de Murray et de son conseil du 17 septembre 1764, les représentations du grand jury du 16 octobre 1764, révèlent chez le conquérant une pensée hostile à la survivance ici du droit français. Nos ancêtre- la découvrirent. Ils protestèrent avec succès contre une attitude qui tendait à leur ravir
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« l'une des assises essentielles de notre race, un élément de notre patrimoine moral, une des formes de notre génie ethnique ». Relisons la page de haute envolée qu'écrit à ce sujet M. l'abbé Groulx : « Un peuple s'attache instinctivement à Ses lois, non seulement parce qu'il y découvre une sauvegarde de ses biens, la solide armature de son ordre social, mais encore une expression de son âme. Les recueils de son droit deviennent, au même titre que sa littérature ou ses arts, un monument de sa personnalité nationale. Loin de devenir des formules mortes parce qu'emprisonnées dans des textes, les lois ne cessent de garder une vie latente, et il y a, d'elles au peuple qui lésa faites, un retour bienfaisant. Expression de l'esprit d'une race et d'une civilisation, elles maintiennent en les cristallisant les formes d'un génie et d'un passé; elles se font l'un des contreforts de la tradition. Or pour ces raisons très hautes et pour d'autres qui leur étaient propres, quel prix ne devaient pas accorder à leurs lois les Canadiens de la conquête ! Il faut songer qu'aucune autre expression intellectuelle, aucune œuvre d'art n'avait encore incarné, dans des formes durables, l'originalité psychologique de la jeune nationalité. La vieille coutume de Paris, commentée et amendée par nos cours de justice, constitue leur seul monument spirituel, l'unique table d'airain où le génie français a quelque chance de se perpétuer. Qui donc pourrait alors s'étonner que l'instinct de la survivance fasse courir nos pères vers ce point des remparts et que la défense des lois françaises s'associe dans leur esprit, dès les premières luttes, à la défense de la liberté religieuse ».
Au soir de la défaite, les chefs sociaux des Canadiens commencèrent de défendre ces deux forces morales, la liberté religieuse et les lois françaises. La lutte pour le parler français s'y ajouta bientôt. Leur vigilance et leur téna-
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cité conservèrent ces éléments à leur nationalité. Grâce à leurs efforts, le catholicisme et la pensée française demeurent les caractéristique de notre peuple. A lire le livre de M. l'abbé Groulx, Ton connaît mieux les sacrifices que nécessita la conservation de ce patrimoine. L'on voit mieux le point de départ de notre race, l'état précaire où la laissa la conquête anglaise, les obstacles dont sa route fut barrée. On sait gré aux aïeux de s'être enracinés au sol delà patrie canadienne, d'avoir voulu l'effort, de l'avoir accompli, d'avoir tenu. L'on remercie la Providence de Dieu, « la gardienne auguste de notre histoire )). A lire ce livre, l'on accepte les obligations qui incombent aux fils actuels de la race. L'histoire, telle que la comprend et l'écrit M. l'abbé Groulx, remplit tout son office. Éclairant le passé, elle suggère les raisons de préparer l'avenir. Elle stimule au devoir. Agent de formation morale et intellectuelle, elle illumine l'esprit, élève le cœur, fortifie la 'volonté. Que M. l'abbé Groulx continue donc d'écrire de cette façon l'histoire canadienne. Un autre livre, je l'espère, complétera avant peu celui-ci et conduira jusqu'à l'année 1774 l'étude des lendemains de la conquête. Mieux connaître nos origines nous vaudra plus de clairvoyance et d'unité dans les efforts que réclament les périls d'aujourd'hui.
« Ce nouveau volume garde encore, comme les précédents, le caractère d'une ébauche, d'un travail d'approche », note M. l'abbé Groulx. « Les œuvres définitives demandent de plus longues enquêtes que le temps seul pourra nous permettre d'achever ».
En louant M. l'abbé Groulx de ce dessein, je souhaite qu'il trouve chez ses compatriotes les moyens de hâter l'accomplissement de sa tâche. C'est notre histoire entière qu'il est digne d'écrire. L'ouvrage de F.-X. Garneau, qui a pourtant grand air, peut être repris et complété. Par
son goût de l'érudition, sa patience de l'analyse, sa puissance de synthèse, son don d'écrire, M. l'abbé Groulx s'est désigné à l'exécution de ce travail. Secondons-le dans son labeur. Que l'Université de Montréal lui accorde, la première, son appui. Elle doit à ce professeur plus qu'une chaire. Pourquoi, par exemple, par un séjour en Europe ne lui faciliterait-elle pas l'accès des documents canadiens enfouis dans les bibliothèques de Londres et de Paris ? L'Université de Montréal trouvera honneur pour elle et profits pour nous tous en contribuant à l'œuvre et à la gloire d'un grand historien.
Antonio Perrault.
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Origine et etymolcgie de ce mot