CHRONIQUE DE LA SASKATCHEWAN
L'Action française me demande de lui faire une chronique sur le mouvement des idées dans la Saskatchewan. Ce sera une bien pauvre chronique, le chroniqueur étant assez pauvre lui-même. De plus, les idées dont le mouvement sera signalé, auront des chances d'être assez , vieilles quand elles parviendront aux lecteurs de la revue; car je demeure au bout du monde, dans un pays où on ne reçoit le courrie» qu'une fois par mois, et où, par conséquent, les dernières nouvelles datent toujours de quinze jours, et les premières, d'un mois et demi. Ma chronique, faite d'après ces actualités, devra nécessairement suivre la même voie extra-rapide pour se rendre à Montréal, de sorte qu'elle aura des chances d'être un peu défraîchie quand elle fera gémir les presses de Y Action française.
Cependant, comme Y Action française est elle-même une revue mensuelle, elle doit mo'ns tenir au jour le jour des idées qu'un sensationnel quotidien. D'autant plus que les idées ne se mesurent pas, surtout dans nos parages, avec la rapidité des informations plus ou moins fantaisistes des susdits journaux à sensation. Ce retard leur donnera le temps de mûrir un peu, et nous permettra d'en prendre une vue d'ensemble qui nous les fera mieux juger.
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Je crois donc que je vais me décider à entreprendre cette chronique que je promets de rendre aussi irrégulière que le service de la poste dans nos parages : ce qui n'est pas peu dire.
La province de la Saskatchewan, comme le plus grand nombre des lecteurs le savent sans doute, puisque la majorité d'entre eux ne fait pas partie du gouvernement, se compose de deux parties bien distinctes, le Nord et le Sud, et il nous faudra nécessairement tenir compte de ce fait géographique dans notre chronique, si nous ne voulons nous embrouiller aussi complètement dans le mouvement des idées qu'un bureau de Régina ou d'Ottawa dans l'administration civile.
Or, depuis trois ans, j'ai la chance, ou la malchance, comme vous voudrez, d'habiter une localité qui est comme la porte de communication entre la partie sud et la partie nord-ouest de la province : tout ce qui sort du nord-ouest et tout ce qui y entre, doit nécessairement passer par chez nous. De sorte que, pendant l'hiver surtout, nous avons l'occasion de voir toutes sortes de gens, venant de toutes les parties de la Saskatchewan et autres lieux : charretiers, explorateurs chasseurs, pêcheurs, et surtout, employés du gouvernement en quête d'un salaire à toucher, sans avoir besoin de le gagner, etc., etc. Et puisque nous devons parler du mouvement des idées je dois déclarer que ce qui m'a surtout frappé chez tous ces gens à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils appartiennent, c'est la pauvreté ou plutôt, l'absence complète de leiïrs idées.
La grande majorité d'entre eux sont des gens entre vingt et trentecinq ans; à peu près tous ont passé par les écoles publiques, soit de la Saskatchewan, soit du Manitoba, soit de l'Ontario, soit des États-Unis. Mais, après les avoir entendus, je me demande un peu quelle sorte d'en seignement on peut bien donner dans ces fameuses écoles. Oh ! sans doute que tous savent lire, écrire et compter, mais ne leur demandez pas de raisonner sur rien, ni de comprendre un raisonnement qui sort des clichés tout faits dont on leur a bourré le crâne dans leurs écoles. On leur a appris que dans tel et tel cas, il fallait faire telle et telle opération, écrire de telle et telle manière; mais sans jamais prendre la peine de les faire raisonner là-dessus, ni comprendre le pourquoi de la chose. Il est évident que dans ces écoles prétendues pratiques, on cultive la mémoire, dont on fait une mécanique à ressorts; mais le développement de l'intelligence est laissé complètement de côté.
J'ai d'ailleurs eu l'occasion plusieurs fois de constater cela dans les écoles mêmes, où j'ai entendu maints maîtres ou maîtresses se plaindre
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de ce que les élèves ne pouvaient rien apprendre. Or, presque toujours ces élèves questionnés par moi étaient ceux qui répondaient de la façon la plus intelligente. Mais, voyez- vous, au lieu de répéter comme des perroquets les mots mêmes du livre, ils s'étaient contentés de retenir les idées et de les exprimer en termes un peu différents. Il paraît que, d'après le système pratique d'éducation, c'est là une preuve d'infériorité intellectuelle.
Une preuve entre cent de cette mécanisation de l'esprit. J'ai entendu presque tous les commis qui nous arrivent dans le Nord, frais émoulus des collèges commerciaux de l'Est, se plaindre de la difficulté énorme que présente, paraît-il, la tenue des livres des différentes compagnies s'occupant de la traite des fourrures. Cela me surprenait un peu, vu que de simples métis, instruits dans nos écoles élémentaires du Nord, n'éprouvaient à cela aucune difficulté. Un jour, l'un d'eux voulut me rendre juge de la difficulté de la tâche qu'on lui imposait, et me donner connaissance des instructions de la compagnie sur la comptabilité. A sa grande surprise, je compris parfaitement à la première lecture, et, en un quart d'heure, je lui eus fait entrer dans la caboche, non pas comprendre, ce qu'il avait à faire pour se conformer à ces instructions. « Ce n'est rien que cela ! » me dit-il. Et il était presque indigné qu'on employât une mécanique comme la sienne à un ouvrage aussi peu compliqué.
Naturellement, en histoire et en politique, leur faculté de raisonner est encore moindre. On leur a appris, d'après leurs manuels, que les choses s'étaient passées de telle ou telle façon. Que la façon dont l'auteur ou le maître leur a exposé la chose puisse être erronée, que cela soit contredit par tous les documents et par tous les témoignages authentiques, c'est ce que vous ne pourrez jamais leur faire entrer dans la caboche Bien entendu, qu'en fait d'idées générales, ils n'ont que les clichés, qui n'ont jamais mérité le nom d'idées : clichés qui se contredisent les uns les autres sans qu'il vous soit possible de leur faire apercevoir la contradiction
Ainsi la liberté individuelle, le droit de chacun à vivre sa vie et n'être opprimé par personne, le droit des minorités, etc . . . tout cela c'est des . . . clichés que vous pourrez faire admettre par eux ous. Appliquez cela à la province de Québec, à la Pologne, à l'Allemagne, à la Bulgarie, à la Serbie, à la Russie, à n'importe quel pays que vous voudrez, et ils seront d'accord avec vous pour l'application. Si vous en venez à l'Irlande,. ils seront même tellement de votre avis qu'ils procla-
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meront que la minorité a le droit de commander à la majorité. Mais, si vous en venez à l'Ontario, au Manitoba, à la Saskatchewan ou à l'Alberta, ces seuls noms font déclancher un autre ressort, qui, instantanément fait la machine marcher à reculons, et là, le diable lui-même ne réussirait pas à leur faire admettre que la minorité puisse avoir aucune espèce de droits.
Heureusement que dans les hautes sphères de notre enseignement supérieur, on commence à s'apercevoir qu'il y a quelque chose qui cloche dans l'enseignement donné dans nos écoles. Oh ! on n'a pas encore découvert le point faible; mais le mouvement est donné, et, d'ores et déjà, l'enseignement officiel des écoles publiques cesse d'être tabou Espérons qu'on arrivera bien vite à trouver le joint. En attendant, que dans la province de Québec, on se mette donc en garde contre les tendances mécanisantes des méthodes d'enseignement moderne : les vieilles méthodes séculaires sont encore bien plus sûres.
Il me resterait à parler de la façon dont les Franco-Canadiens résisent à ces influences délétères de l'enseignement anglo-saxon; mais cette chronique est déjà trop longue. Ce sera pour une autre fois.
Un Sauvage.
Beauval, Sask., 10 juin 1920.