A LOURDES DE RIGAUD
Ma filleule avait fait bien des neuvaines à la Sainte- Vierge; elle fut malade longtemps. Un jour qu'elle souffrait beaucoup et que chacun disait : « Elle s'en va », la Sainte- Vierge eut pitié de la pauvre petite qui, depuis son berceau, s'habillait de bleu. Avec la vie, elle lui rendit l'espérance de l'avenir, la foi en ses rêves. Elle mit dans le cœur de son enfant, devenu héroïque par la souffrance, l'amour des nobles tâches.
Aujourd'hui, ma filleule est une miraculée. Chaque année, elle fait à Notre-Dame de Lourdes, de Rigaud, un pèlerinage de gratitude. Cela dure depuis quatre automnes.
Donc, l'autre jour, le matin du 25 septembre, nous faisions toutes deux l'ascension de la montagne de la Vierge.
A six heures, dans la matinée moite, Germaine et moi, nous marchons par les longues pentes de la montagne, sous l'allée des grands arbres, dans ces chemins qu'ont battus les pieds de tant de pèlerins. Les hauts feuillages font une arcade gothique au-dessus de nos têtes, et la route est grave, solennelle et recueillie comme une allée d'église. Seul le halètement de nos poitrines oppressées brise le silence absolu. Ce matin, les ormes, les hêtres, les érables, immobiles dans l'air où ne passe aucun souffle, ont l'air d'achever leur prière, pendant qu'une aube discrète, qui colore leurs feuilles mourantes, paraît les vêtir de vastes chasubles dorées. Nos pieds résonnent douce- ?nent, comme sur des dalles, et l'illusion est parfaite de nous }?9uver dans un grand temple, et Germaine, ma filleule, est toute envahie, je le vois, par des pensées religieuses. Les yeux levés vers le rocher, elle me dit : « Regarde, marraine, la Vierge nous attend, là-haut ». Par une échancrure de la feuillée
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celle du groupe de l'Immacul adette
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l'espace fermé de tous côtés, par les futaies en muraille, les yeux ne sauraient garder d'ath s la terre; malgré eux
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une chambre d'hôpital, une enfant à demi-mourante, couchée depuis des années et, qui, dans la blancheur mate de ses oreillers et de ses draps, remue douloureusement sa petite figure blême de martyre. Un jour, à V appel de la Vierge, un souffle d'en haut passe sur son front; elle se dresse sur son séant, elle crie : « Je suis guérie, la Sainte-Vierge m'a guérie ». Et elle mange et elle marche et le miracle est véritable.
Et la gratitude de Germaine est fidèle et persévérante comme les battements de son cœur, comme le souffle de sa poitrine. Quand les dernières prières sont dites, elle se r élève, avec ses yeux d'ange qui a pleuré, avec ce paysage du ciel qu'elle semble, depuis le grand jour, porter dans le regard. (( Marraine, vie dit-elle, qu'il fait bon prier ici ! »
Avant de descendre, je l'arrête sur les marches de la chapelle, au bord de la petite grille de fer. Un beau spectacle est là devant nous, et j'aime que Germaine associe ces beautés de sa patrie à ses émotions religieuses. Après tout, celles-là sont des beautés qui mènent à l'Autre d'où elles dérivent. Et nos sentiments de foi ne perdent rien à s'animer dans un grand cadre de poésie.
Du haut de notre pic, à quelque cinq cents pieds au-dessus de la plaine, elle était belle à voir, ce matin du vingt-cinq septembre, la campagne canadienne. Les yeux de Germaine et les miens embrassaient un vaste espace où il y avait des champs verts et jaunes, des troupeaux qui allaient et venaient, des fermes d'où montaient des chants de coq, des appels aux vaches lointaines. Un vaste courant d'eau, la rivière Outaouais, coupée d'îlots feuillus, séparait en deux cette tranche de pays d'où pointaient vers le ciel, bruissantes de prières et de rumeurs sonores, les flèches de cinq clochers blaiics. Il y avait là, tout auprès de nous, la double tour de Sainte-Madeleine de Rigaud, puis sur la même rive, la pointe presque effacée de Pointe-Fortune; et, de l'autre côté, le cône luisant
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de Saint-André, de Saint-Placide, et, tout au fond, dans la baie mystique et légère, le petit clocher de Carillon au cher pays de Dollard.
Et toute cette campagne qui achevait de donner sa moisson, qui demeurait calme, reposante, après le grand effort des poiçssées de l'été et du printemps, nous paraissait chanter la victoire après le labeur, le grand et placide repos dans l'aube éternelle. Beau spectacle d'énergie victorieuse ! — « Comme le travail paraît joyeux et sain, n'est-ce pas, ma filleule, vu dans ce cadre )) / —
Et comme nous descendons plus vite les pentes silencieuses, Vallée des grands arbres vêtus de vêtements dorés, je pense à la vision céleste et blanche, à V apparition de Lourdes que Germaine doit porter ce matin devoMt ses regards. L'heure se prête aux douces exhortations, aux prédications élevantes. Je rappelle à ma filleule, que l'on se Jait selon ses amours et ses admirations. Je lui parle de la puissance créatrice de l'idéal. J'exalte, pour elle, les âmes tout en blancheur que fait tous les jours, l'amitié de Marie, Mère de Dieu, bénie entre toutes les femmes
Joyberte Soulanges.
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