PARTIE DOCUMENTAIRE
L'ORAISON FUNÈBRE DE M. LANDRY PAR Mgr LATULIPE
Nous empruntons à r Action catholique du 24 décembre, 1919 le texte de l'oraison funèbre prononcée par Mgr Latulipe, en la basilique de Québec , aux funérailles du Sénateur Landry :
Defunctus est et planxerunt eum
omnis Israël planctu magno.
Il mourut et tout Israël le
pleura et fit un grand deuil. I
Mach. II 70.
La Sainte Écriture nous parle à cet endroit d'iui noble vieillard qui avait pris les armes pour délivrer sa patrie opprimée sous le joug d'un tyran. Il mourut au fort de la lutte, sans avoir vu le jour de la liberté, laissant à ses enfants la tâche de continuer son œuvre.
Éminence,
Mes frères,
En présence de cette tombe qui vient de s'ouvrir et où dort paisiblement, en attendant la résurrection, celui qui fut l'honorable sénateur Charles-Philippe-Auguste Landry, je me demande ce qu'il faut dire.
Ma première parole monte vers vous, ô mon Dieu. 11 nous semblait que nous avions encore besoin de ce lutteur, de cet avocat de la justice. Les pères de famille de l'Ontario comptaient tant sur ses lumières, sur son expérience, sur son zèle et sa fermeté. Il n'était pourtant qu'un instrument entre vos mains, ô Seigneur. Vous nous restez; que votre volonté soit faite et que votre saint nom soit béni.
Ma deuxième pensée est pour l'épouse affligée, pour la famille en deuil du cher défunt.
Nous sommes des chrétiens, nous savons que la mort n'est pas la destruction de la vie, qu'elle n'en est qu'un changement, une modification : Vita mutatur, non tollilur. Ne pleurons pas comme ceux qui n'ont pas d'espérance. Nous retrouverons dans une vie meilleure ceux qui nous précèdent portant dans leurs mains la palme de la tâche accomplir et au front le signe du salut.
Enfin, vous le comprenez sans peine, mon esprit franchit les murs de cette enceinte et il embrasse en ce moment tout un peuple. Je sens palpiter ici l'âme des 250,000 Canadiens français de la province d'Ontario, j'allais dire l'âme de tout le Canada français qui me demande d'exprimer la commune reconnaissance et d'adresser à Dieu, pour un insigne bienfaiteur, la prière de tous.
Éminence, vous avez bien voulu, plus d'une fois, nous encourager à la lutte; vous venez aujourd'hui vous associer à notre deuil : présentez vous-même au Tout-Puissant, avec l'hostie sainte, nos prières et nos larmes; répétez la supplication touchante de l'Église qui est en ce moment la supplication de tous : « O Seigneur, donnez-lui le repos éternel et qu'à jamais luise sur lui votre lumière ».
Le sénateur Landry vécut 74 ans. Il soutint pendant sa vie bien des causes, il fut mêlé à des événements divers. Il fut soldat, député, sénateur et simple citoyen. Il connut les luttes du journalisme et celles de la politique de son paj'S. Il eut des amis qui l'ont admiré et des adversaires qui l'ont combattu. Je n'ai garde de vouloir apprécier sa vie à aucun de ces points de vue que d'ailleurs je n'ai pas étudiés. Je me bornerai à considérer le cher défunt comme président de l'association des pères de famille de l'Ontario, en face d'une tâche laborieuse, délicate, pleine de difficultés. Je vous le montrerai ensuite comme chrétien en face de la mort.
Mes frères, j'ai cité tout à l'heure un texte du 1er livre des Machabées, voulez-vous me permettre de rappeler ici la page tout entière? Je ne ferai pas de rapprochements, vous les ferez vous-mêmes, si vous remarquez des analogies entre les événements d'alors et ceux qui se déroulent autour de nous aujourd'hui.
Antiochus avait rêvé lui aussi la fusion des races qui composaient son vaste royaume. Ut esset ])opulus îinus et relinqueret unusquisque legem svam. I Mach, I, 43, ce qu'Alexandre le Grand avait songé à opérer doucement et sans violence, Antiochus voulut le faire brusquement par la force brutale.
« Un seul peuple », disait la proclamation royale, unité de loi et de culte dans tout le royaume syrien. Un seul peuple, une seule nationalité, une seule religion.
Apparemment, la loi frappait tout le monde, mais c'était les Juifs qui étaient visés. Qu'importait aux étrangers et aux païens établis à
46 l'action française
Jérusalem qu'on changeât le culte et quelques prescriptions légales ? Les faits prouvèrent d'ailleurs qu'on les inquiéta fort peu.
Aussi acceptèrent-ils d'un commun accord la nouvelle législation. Et consenserunt omnes génies secundum verbum Antiochi. Il y en eut même plusieurs en Israël qui se laissèrent tenter. Et multi ex Israël consenserunt servituti ejus.
Mais la masse du peuple demeura fidèle aux traditions juives et c'est contre eux que furent dirigées toutes les batteries d'Antiochus.
Il leur rendit Jérusalem inhabitable. "Et jugerunt habitutor es Jérusalem propter eos". Il prit leur argent. "Accepit argentum" . Il chercha à les tromper. "Et locutus est ad eos verba pacifica in dolo1'. Puis vint la plaie des émissaires gouvernementaux. "Praeposuit principes populo qui haecfiori cogèrent". On eut la lâcheté de s'attaquer aux petits enfants. "Natos posséder unt. Jussit coinquinari animas eorum". Et on finit par déchirer et brûler les livres de la loi, "Libros logis Dei combusserunt igné, scindentes eos".
C'est alors que le vieux Mathathias déchira ses vêtements, abandonna tout ce qu'il possédait dans la ville. " Relinquerunt quaecumque habebant in civitate," et se mit à la tête de ses frères pour les délivrer du joug qui pesait sur eux.
Fermons le livre sacré et ouvrons, à une page que vous connaissez bien, l'histoire contemporaine. Certes, je ne veux pas insinuer que c'était Antiochus Epiphane qui dictait les lois au parlement de Toronto; mais les hommes se trompent et je suppose que le gouvernement avait été trompé.
Honnis soient les sectaires perfides et les lâches calomniateurs- Toujours est-il qu'on nous fit passer pour des ambitieux, des semeurs de discorde et des sujets déloyaux.
Vous savez ce qui arriva. On forgea des lois iniques. Pour arrive1" au but qu'on poursuivait on foula aux pieds le droit naturel, les principes élémentaires de la justice, les privilèges les plus sacrés, les lois de la pédagogie et les plus simples notions du bon sens.
On édicta contre nos écoles un règlement attentatoire aux droits des pères de famille, attentatoire à la vie de notre race, et quoique d'une manière indirecte, pareillement attentatoire aux droits de notre sainte religion.
l'action française 47
600,000 pétitionnaires demandèrent le redressement de nos griefs. On se souvient comment ils furent éconduits.
On nous attaqua par la ruse et la famine. Ah ! mes. frères, encore une fois je ne veux pas faire de rapprochements odieux, mais laissez moi exhaler la plainte qui déborde de mon âme parce qu'elle s'y est accumulée pendant neuf ans d'angoisse.
En voyant le danger que couraient nos écoles catholiques, en voyant les divisions fratricides, les pièges tendus, les dénis de justice, les intrusions dangereuses, nous, évêques, prêtres et catholiques de la province d'Ontario nous avons souffert quelquefois à l'égal des Juifs au temps des Machabées.
C'est alors que le Sénateur Landry fit le geste que tout le monde connaît et que le Canada français n'oubliera jamais.
Agé de 70 ans. affaibli par le travail, miné déjà par la maladie, prévoyant bien des ennuis et les déboires qui accompagneraient sa démarche, il quitta son siège de président au sénat et se mit à la tête de ceux qui étaient décidés de défendre leurs droits jusqu'au bout.
Ecoutez les nobles paroles qu'il adressait au premier ministre du Canada le 22 mai 1916 : « Monsieur le Ministre, j'ai l'intention à titre de représentant autorisé des Canadiens français de l'Ontario, de prendre ouvertement leur défense. Pour accomplir ce devoir, il faut que je descende du fauteuil présidentiel que j'occupe au sénat. Je vous prie donc d'accepter ma démission. Je la donne pour me consacrer entièrement, libre de toute entrave, à la défense d'une noble cause que je veux tenir au-dessus des mesquins intérêts des partis politiques et pour le triomphe de laquelle il me fait plaisir de sacrifier les quelques années qui me restent à vivre. »
Il a tenu parole. Il a sacrifié sa vie pour la cause sacrée de nos écoles. Je n'entrerai pas dans les détails. Il a travaillé au grand jour, il a combattu visière levée et tous ont pu le juger à l'œuvre. Ceux qui ont vu et entendu ce vieillard déjà mourant, au congrès de février dernier, n'ont pas besoin que j'insiste. En voyant ses traits amaigris, en entendant sa voix éteinte, la parole du divin Maître se présentait d'ellemême à l'esprit : « Le bon pasteur est celui qui donne sa vie pour ses brebis ».
D'aucuns pourront lui reprocher des fautes, ce qu'ils appelleront des erreurs de tactique. Oh ! que nous sommes sévères pour ceux qui
combattent et qui luttent, qui sont acculés souvent dans des situations sans issue, qui doivent parer des coups imprévus et prendre, sans attendre, des résolutions décisives. Quand la crise est passée, quand la fumée
du combat s'est dissipée ils reconnaissent eux-mêmes qu'une autre tactique eut été meilleure et qu'ils ont porté des coups à faux. Eussionsnous fait mieux, dans des circonstances analogues? Que ceux qui ont lutté et qui sont sans péché lui jettent la première pierre.
Sa vie est maintenant du domaine de l'histoire. Libre à chacun de l'apprécier selon sefc vues personnelles. Mais il y a une chose pourtant dont Dieu seul est juge sans doute mais dont je ne crains pas de me porter garant : c'est son intention. Devant Dieu je crois fermement que toujours elle fut droite. Il a voulu la paix, l'entente cordiale, la charité, mais celle qui est possible, celle qui dure, celle qui unit les âmes dans la justice.
Il est mort et la mort ne l'a pas surpris. Il l'a vue venir de loin. Pendant des mois, elle a projeté sur lui ses pénétrantes clartés et dans cette lumière qui éclaire la conscience, dissipe les illusions, replace toute chose à son angle véritable, il n'a rien rétracté, que dis-je? il a continué de prendre part à la lutte, de la diriger même, dans la mesure de ses forces.
Il est mort en présence de Dieu, confiant d'avoir combattu jusqu'à la fin les bons combats, ceux de l'Église et de son pays.
Il emporte les regrets et la reconnaissance de tous, des pères de famille dont il a défendu les droits, des petits enfants qui béniront à jamais sa mémoire.
Dors dans la paix bon et fidèle serviteur de l'Église, chevalier commandeur de l'Ordre de Saint-Grégoire, chevalier commandeur de l'Ordre du Saint-Sépulcre, bon et fidèle serviteur de la patrie, lutteur infatigable, et défenseur des tiens jusqu'au dernier soupir de ta vie.
Dors enveloppé dans un manteau de gloire, de la bénédiction du pape Benoît XV glorieusement régnant.
Nous l'espérons de la bonté divine, tu entreras bientôt dans la lumière de ton Dieu. Pour t'y introduire plus vite encore, compte sur la prière reconnaissante des Canadiens français; compte encore plus sur la prière innocente et affectueuse des petits enfants dont tu voulus être jusqu'à la fin le protecteur et le père.
Ainsi soit-il.
mPV
l'action française FftVBIER 1920
Comment servir