L'INSTITUTEUR
Un homme politique français disait naguère : « Le combat n'est plus au chemin creux, il est à l'école. » Appliquée à la province de Québec, cette phrase signifie : Le combat n'est plus au champ clos de la politique, il est à l'école, '• l'icole primaire surtout.
Ailleurs, on a dressé l'école officielle comme une machine de guerre contre l'Église. Chez nous sachons la maintenir officiellement catholique afin qu'elle demeure le rempart de la Foi, protectrice de la race et de la langue au Canada français.
Ailleurs, on a désintéressé la famille de l'école en confiant à l'État des pouvoirs et des devoirs qui appartiennent aux parents de par le bon sens et le droit naturel. Chez nous, intéressons de plus en plus les pères et les mères de famille aux choses de l'école afin que cette dernière reste dans la tradition canadienne, c'est-à-dire, catholique et française. l
Ailleurs, on fait de l'école une usine purement commerciale ou industrielle et non une maison de formation intellectuelle et morale, sociale et patriotique. Chez nous, gardons à l'école son caractère éducatif, « ayons le culte
1 « C'est uniquement par les vertus qui nous viennent de notre foi catholique et de notre vieille formation française que, devant l'anarchie des idées et l'écroulement universel, nous représentons la stabilité de la famille, le respect de la justice et de la propriété, le culte de l'autorité. » (L'abbé L. Groulx. l'Action française, novembre 1919.)
Vol. IV. No 2. '
50 l'action française
de la formation générale, du développement normal des facultés ». l
Et dans une telle école, comment l'instituteur (ou l'institutrice) religieux ou laïque, doit-il servir la cause française et catholique ?
La réponse complète à cette question requèrerait tout un traité de pédagogie. Contentons-nous d'en esquisser les grandes lignes.
L'instituteur canadien-français a le devoir impérieux de transmettre aux générations montantes, sans l'amoindrir, le dépôt sacré de la langue française « gardienne de la Foi » et des traditions du passé faites de probité, d'honneur, de courage et d'hospitalité. Le langage et la tradition, ce sont là des biens précieux préparés en notre faveur par les ancêtres et qui nous constituent débiteurs envers l'avenir.
La fidélité à la langue et aux traditions des aïeux conduit sans effort et naturellement à l'amour du sol natal, à l'affection pieuse du berceau de notre race, la province dé Québec, sa véritable patrie.
Mais pour qu'un peuple conserve fièrement sa langue, il faut qu'il la possède dans sa pureté, sa souplesse, sa clarté, sa logique et son élégance. De là l'obligation patriotique pour les maîtres d'enseigner dans nos écoles avec zèle, intelligence et amour la langue des ancêtres, apportée du beau pays de France en plein 17e siècle alors que Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon, Corneille, Racine, Boileau, Molière, LaFontaine, Pascal, Labruyère, Mme de Sévigné, Mme de Maintenon, jetaient un éclat incom-
1 R. P. Adélard Dugré, s. .T., la Émir canadienne-française, p. 13.
parable sur leur patrie, la terre des lys, notre mère-patrie à nous, Canadiens français !
Certes, nous sommes attachés par toutes les fibres de notre âme et par les mille liens du souvenir aux àves du Saint-Laurent, à la province de Québec, berceau du peuple canadien, notre vraie patrie. Et nous avons raison.
Mais nous ne sommes pas seulement attachés à la poussière de nos aïeux, nous sommes plus encore attachés à leurs âmes, suivant l'admirable expression du Père Janvier. Au cours d'une de ses conférences sur la « Charité », le célèbre prédicateur français a laissé tomber de son cœur et de ses lèvres, du haut de l'illustre chaire de Notre-Dame de Paris, la noble page qui suit et que nous faisons nôtre. Parlant des aïeux, le successeur de Lacordaire dit :
« Un de nos plus ardents désirs est de connaître leurs pensées, leurs ambitions, leurs rêves, les secrets de leurs cœurs. Eh bien ! la langue nationale nous met en communication avec l'âme des générations disparues. Cellesci ont laissé couler leurs idées, l'expression de leurs joies, de leurs inquiétudes, de leurs espoirs, le souvenir de leurs revers ou de leurs victoires dans des mots tous tirés de notre langue. Grâce à la langue, nous sommes en relation avec l'âme de nos pères, ce qui est le désir de l'amour; grâce à elle, nous savons ce qui les préoccupait, ce qui les enchantait, ce qui les navrait; nous vivons avec ceux qui ont connu saint Louis, Louis XIV, Napoléon, et nous partageons pour ainsi dire leur existence de chaque jour. Comment ne pas avoir le culte des formules qu'ils ont employées? Comment ne pas garder avec un soin jaloux le sens qu'ils donnaient à leurs discours? Comment ne pas préférer à toutes les autres la langue de la patrie, qui nous lie si intimement au passé de nos familles et de notre race. » l
1 R.-P. Janvier .V conférence sur to «Charité»,
52 l'action française
Comment ne pas préférer à toutes les autres la langue de la patrie ! Et la langue de la patrie canadienne pour nous c'est la langue française, celle de Cartier, de Champlain, de le Caron, de Brébeuf, de Laval, de Dollard, de Montcalm, de Lévis, de Briand, de Papineau, de Lafontaine et de Morin, de tous les fondateurs du Canada français. C'est en cette langue, belle entre toutes, que depuis trois siècles les missionnaires et leurs successeurs ont prêché les vérités àe l'Évangile en terre canadienne; que les capitaines ont conduit leurs vaillantes troupes à la victoire; que nos mères ont chanté les vieilles ballades normandes ou poitevines auprès des berceaux jamais vides, toujours débordants de vie et d'espérance.
C'est cette langue, instituteurs et institutrices, que nous avons mission d'enseigner dans chacune des huit mille écoles de notre province. Le sang français qui coule dans nos veines pur de tout alliage nous en fait un devoir, et le programme d'études nous y oblige. Notre fierté nationale nous défend toute négligence sur ce point, et l'attachement sincère et profond que nous avons pour la foi de nos pères nous rappelle avec instance que chez nous la langue française demeure la gardienne fidèle de la doctrine catholique.
A cette fin, étudier les meilleurs procédés afin d'apprendre à bien lire aux tout petits; s'initier aux méthodes les plus rationnelles pour enseigner la lecture à haute voix, la grammaire, l'orthographe et la rédaction. A tous les degrés du cours primaire, donner l'exemple du lion langage, en parlant soi-même avec une correction parfaite. A tous les degrés du cours, s'appliquer à former le goût par la lecture et la récitation de modèles français en prose et en vers. A tous les degrés du cours, choisir avec soin les phrases, textes et dictées nécessaires à l'enseignement grammatical. A tous les degrés du cours, établir la langue française
reine et maîtresse, ne jamais lui substituer une autre langue comme moyen d'enseignement. À tous les degrés du cours, enseigner toutes les matières du programme en français et non commettre la grande erreur pédagogique d'enseigner l'arithmétique, l'histoire ou la géographie en anglais à des élèves canadiens-français.
Mais l'instituteur ne doit pas oublier que son rôle est celui d'éveilleur d'âme. Et l'âme canadienne étant à la fois française et catholique, et ce au risque d'apostasie, le double rôle d'éveiller le sentiment français et la pensée catholique s'impose à l'éducateur canadien-français.
Le cultivateur sème des moissons dans un grain de blé, et l'instituteur véritable peut semer des générations de chrétiens dans une parole choisie avec à propos et dite avec sincérité. De là la grave obligation pour le maître catholique de profiter de toutes les branches d'enseignement, mais avec mesure, tact et discernement, pour éclairer et affermir l'idée religieuse. Le clergé ne peut tout faire, malgré sa science et son dévouement. Au maître de lui accorder son concours : c'est d'ailleurs le vœu de l'Église. Mais pour remplir sa tâche d'éducateur catholique, l'instituteur doit posséder une connaissance suffisante de sa religion; il doit apporter au combat « l'entière énergie de son esprit et la force de sa volonté », suivant le conseil de Léon XIII.
Avec l'éminente religieuse éducatrice, Janet Erskine Stuart, demandons-nous : « Qu'adviendra-t-il de ces enfants qui vont entrer demain dans l'existence réelle et former la génération de l'avenir ? La religion sera à leur foyer ce qu'ils l'auront voulue et ce qu'ils l'auront faite; l'atti-
54 l'action française
tudë de leur début sera ordinairement- celle de toute leur vie, des premiers pas dans le chemin qui s'ouvre dépendra l'allure dont ils marcheront ». 1
Il adviendra de ces enîants ce que l'école, le couvent et le collège auront voulu. La foi catholique de la génération prochaine sera éclairée, ferme et agissante, si les maîtres de l'enfance ont secondé avec conviction les efforts du prêtre et intéressé chaque jour les parents à l'œuvre capitale de la formation religieuse de leurs enfants. Les formules apprises par cœur pourront s'effacer de la mémoire, mais les principes demeureront au plus profond de l'âme, si les maîtres de la jeunesse ont pris le soin d'expliquer, de faire comprendre les textes avant de les faire apprendre.
Parlant à de jeunes confirmands, le Père Monsabré disait un jour : « Le Chrême qui luit sur vos fronts va s'effacer bientôt; mais le signe indélébile, le caractère sacramentel demeure éternellement gravé dans votre âme. ))
L'éducateur, certes, ne peut comme l'Esprit-Saint, imprimer un caractère ineffaçable, mais il doit s'efforcer de graver dans les intelligences des convictions profondes qui dureront toute la vie.
Encore ici, l'exemple du maître peut faire beaucoup : comme celle du père et de la mère, la vie de l'instituteur doit être conforme aux principes de la vie chrétienne et catholique. Rien de plus éloquent que le. bon exemple.
Il ne suffit pas de donner à l'école une bonne culture française et une excellente formation religieuse, il faut en-
1 Janet Erskine Stuaht, UÈducation dés jeunes filles eatholiqites (Traduction de A. Ropotto, p. J.), p. 23.
l'action" française 55
core faire en sorte que celle culture et cette formation se conservent toute la vie. C'est pourquoi l'instituteur (et l'institutrice) dévoué ne considère pas sa tâche comme terminée lorsque ses élèves ont quitté définitivement l'école. Loin de les abandonner à eux-mêmes, de les oublier, le véritable éducateur ne perd jamais de vue ses anciens élèves : il s'efforce de les attirer, de gagner leur confiance; il s'intéresse à leurs travaux, à leurs projets d'avenir, et profite de toutes les occasions pour leur donner de bons conseils, pour leur rendre service : l'influence du bon maître se prolongera ainsi au delà de l'école et contribuera à maintenir chez notre peuple la double influence de la langue française et de la foi catholique.
Mais une telle œuvre d'éducateur ne peut être accomplie que par des maîtres compétents. Et cette compétence ne s'improvise pas : elle s'acquiert par l'observation et l'étude. Saint François do Sales appelait la science le huitième sacrement du prêtre. On peut en dire autant de l'instituteur qui doit travailler sans cesse à augmenter la somme de ses connaissances, à parfaire sa*culture générale.
Et armés de la science, de la piété et du dévouement, allons sans crainte au combat et ayons confiance en l'éducation française et catholique que nous ont léguée nos pères et que nos collèges classiques ont si précieusement conservée. Ne nous laissons pas envahir par les méthodes étrangères, incompatibles avec le génie de notre race.
En juillet 191 U, l'illustre général de Castelnau présidait une distribution de prix au collège des Jésuites de la rue de Madrid, à Paris. Il y prononça un discours admirable où nous lisons ces fières paroles :
« Xe vous laissez pas séduire par ces méthodes d'éducation étrangères qui mettent la culture physique au premier plan. Lorsque nos Alliés de l'Ancien et du Nouveau
56 l'action française
Monde ont dû chercher dans les rangs de leur élite intellectuelle, les cadres, surtout les cadres supérieurs, nécessaires à la constitution de leurs unités, leur embarras n'a pas été mince. Ils ont dû puiser largement, « très largement », on ne saurait trop le répéter, clans la source puissante et abondante de l'intelligence française. Or, vous le savez, les armées n'existent que par leurs cadres. Auraient-elles existé sans nous, les armées de l'Entente ? Je vous laisse le soin de répondre. »
Puis précisant sa pensée au sujet de l'enseiguement traditionnel, c'est-à-dire de l'enseignement catholique et français, de Castelnau se hâte d'ajouter :
« Ayez surtout confiance dans l'éducation qui vous est donnée ici, par des maîtres auxquels les patries antiques auraient tressé des couronnes pour leur science et leurs vertus. ))
Et ces maîtres, c'était des Jésuites, éducateurs émérites, dignes représentants de la tradition française et catholique dans l'enseignement. Cette tradition a été fidèlement conservée dans la province de Québec : on la retrouve dans l'école primaire, comme au collège et à l'université.
Il incombe aux instituteur et aux institutrices de contribuer, dans la mesure qui leur revient, au maintien de cette tradition sacrée dans chacune des huit mille écoles primaires de notre province française et catholique. C'est là un beau rôle qui doit se remplir sans éclat, sans réclame. A ce sujet, une phrase d'Henri Joly, de l'Institut, me revient à la mémoire : « Il fut un temps où l'on dissertait peu sur la patrie; on la servait, on mourait pour elle ». '