AU MEXIQUE ET CHEZ NOUS
Le 11 novembre 1918, le télégraphe lançait aux quatre coins du globe la nouvelle impatiemment attendue de la signature d'un armistice entre l'Allemagne et les alliés. Ce fut dans toutes les bouches un même cri : « La guerre est finie ! Vive la paix ! »
Et cependant prenons les collections de journaux de ces deux dernières années. Un seul jour s'est-il passé sans le récit de quelque lutte sanglante? En Orient, massacre de chrétiens; en Allemagne, la Révolution et la commune; entre la Pologne et la Russie, hostilités très inquiétantes pour la paix de l'Europe jusqu'au moment de l'intervention française; en Irlande, guerre civile et martyre d'un peuple trop fier pour supporter le joug étranger, même après plusieurs siècles de domination.
Plus près de nous, dans notre hémisphère, mêmes malaises et mêmes soubresauts. Certaines républiques de l'Amérique du Sud, non contentes d'acheter les vieux vaisseaux de guerre de la Grande-Bretagne, boudent leurs voisines et montrent les dents. La Bolivie, vient-on d'annoncer, se paie le luxe d'une petite révolution. Mais, sur le sol d'Amérique, nulle contrée n'a été plus bouleversée en ces derniers temps que le Mexique.
Ce pays est devenu la terre classique des révolutions. Elles alternent presque avec les tremblements de terre dont le 669ème vient d'être enregistré. Les présidents n'y sont pas plus à l'abri dans leurs fauteuils que les empereurs sur leurs trônes, et le sang de Carranza a coulé en 1920 comme celui de Maximilien en 1867.
Et le 11 novembre 1918, tous nous disions : « Enfin, voilà la Paix ! »
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Le Mexique est un pays de races mêlées où les caractères ethniques sont encore mal fixés. Il est habité par les descendants de ces colons castillans venus au début du XVIè siècle à la suite de Fernand Cortez, et qui se sont unis aux peuplades aborigènes. Turbulents, batailleurs, orgueilleux, toujours prêts à se battre pour conquérir le pouvoir, les Mexicains, depuis 1914 surtout, habitent, pourrait-on dire, un enfer. Tantôt ce sont les chefs de clans politiques, Carranza, Gonzalez ou Obregon, (candidat vainqueur à la présidence en octobre 1920), qui se disputent la première place et luttent en rase campagne, à coups de canon; tantôt ce sont des brigands, comme Zapata ou le sinistre Villa, qui volent et qui tuent, qui pillent et qui brûlent, semant derrière eux la ruine et la désolation.
Pareils conflits, sans cesse renaissants, alarmèrent leurs puissants voisins, les Américains, dont les capitaux, tout le monde le sait, sont engagés à fond dans les puits de pétrole mexicains. Aussi le gouvernement de Washington a-t-il chargé la Commission Fait d'aller enquêter officiellement sur les dommages causés aux Yankees, dans leurs personnes et dans leurs biens.
Le rapport de cette commission, récemment publié, a été longuement analysé dans les Études, livraisons de juillet dernier. Il mérite que nous y jetions un rapide coup d'œil.
Dans son témoignage, M. Henry Lane Wilson, ancien ambassadeur des États-Unis à Mexico, dresse de la façon suivante le bilan de six années d'anarchie :
« 665 citoyens américains ont été tués, sans même « qu'une action judiciaire soit engagée, 300,000 Mexicains « ont été mis à mort et plus d'un million ont péri d'inani- « tion. Porfirio Diaz avait laissé 100 millions de pesos dans « le trésor public : il y a aujourd'hui un déficit de 250
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« millions de pesos. Trois mille six cents églises ont été « désaffectées. 1500 membres du clergé ont été chassés du « pays. 364 institutions religieuses, dont plusieurs com- « munautés de femmes, ont été envahies et profanées dans « des circonstances qu'on ne peut convenablement décrire.
« Actuellement il y a 80,000 soldats américains sur la « frontière, et leur entretien coûte à l'État 100 millions « de dollars. »
Joli pays, en vérité. N'est-ce pas qu'ils sont un peu boches ces Mexicains-là?
Ceux qui eurent le plus à souffrir, il est facile de le comprendre à la lecture de ce témoignage de l'ambassadeur Wilson, ce furent les catholiques mexicains. L'Église y fut persécutée sans pitié. Décrets vexatoires, saisie des biens ecclésiastiques, fermeture des églises ou leur transformation en bureaux publics, vente aux enchères, en mars 1920, des objets du culte, tout fut mis en œuvre par Carranza, entre autres, afin de rendre impossible l'exercice du culte catholique. Les archevêques et les évêques durent se réfugier aux États-Unis ou en Espagne et y rester jusqu'en 1919 afin d'éviter l'emprisonnement ou même le feu de peloton comme dans le cas de Mgr Orozco, évêque de Guadalajara.
Voilà, certes, des détails que beaucoup ignoraient. La canonnade des Flandres et de Verdun était trop forte; elle couvrait la voix des persécutés du Mexique.
Mais, contraste étrange, l'évangélisation protestante faisait, pendant ce temps, monts et merveilles. C'est, disaient certaines revues des États-Unis, « la seule voie possible de salut pour ce peuple ignorant et arriéré ». Fondation d'université à Mexico, construction d'hôpitaux, écoles normales, écoles d'agriculture, école d'arts et métiers, journaux quotidiens, création d'un bureau spécial de publi-
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cité protestante, rien n'est négligé pour le salut « protestant » des Mexicains. Pendant que le gouvernement ne peut même pas payer ses propres instituteurs, il trouve le moyen de faire des largesses à l'école méthodiste d'El Satillo.
Le rapport de la Commission Fall nous en fait voir bien d'autres. Tous se rappellent avoir vu au cinéma les films américains montrant le départ des troupes de la République pour une expédition punitive au Mexique. Les journaux du temps nous ont raconté les succès de nos voisins dans leur poursuite de l'insaisissable Villa. Toutefois ni le cinéma ni les journaux ne nous ont dit que c'est l'ingérence des Américains dans les affaires intérieures du Mexique qui « fut la cause de tous les malheurs », suivant l'expression d'un témoin à l'enquête tenue par la Commission Fall.
Le Président Madero était l'âme damnée des trusts américains. Il mourut assassiné. Huerta, un vrai patriote, lui succéda. Aussitôt les États-Unis d'intriguer pour le renverser et, dans ce but, sans hésiter, ils appuient les pires, individus. Lorsque Carranza arrive à son tour au pouvoir, c'est grâce à l'appui de Washington qui protège les trusts américains du pétrole. Mais, dès que le nouveau président s'aperçoit de la mainmise américaine sur les sources de la richesse nationale, les mines et les pétroles surtout, au détriment des intérêts de sa patrie, l'ancien révolutionnaire devient un fougueux nationaliste. Par décret présidentiel il double les taxes sur l'exportation, et, du coup, se met à dos ses anciens bienfaiteurs.
Les États-Unis ont fourni des armes et des munitions à tous ceux qui voulaient renverser un gouvernement trop national. Quand Carranza, à son tour, eut à lutter contre les bandes du barbare Villa, ce furent des balles et des obus américains qui trouèrent les rangs de ses troupes.
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Voilà en résumé ce qu'il en coûte aujourd'hui aux Mexicains d'être riches en produits naturels et d'en avoir aveuglément confié l'exploitation aux capitaux américains.
Tirons maintenant notre profit de cette leçon d'histoire.
Au Canada, le sol et le sous-sol recèlent des richesses incalculables. Notre province de Québec tout particulièrement avec ses forces hydrauliques, ses mines d'amiante et de nickel, ses forêts et son bois de pulpe, attire comme un véritable aimant les capitaux étrangers. Près de trois milliards de dollars anglais ou américains sont placés dans le Dominion et plus de la moitié ont été fournis par nos voisins. Mais quels sont ceux qui exploitent nos forêts québécoises, qui manufacturent le papier, l'expédient à l'étranger et empochent les gros bénéfices? Sont-ce les enfants du sol? Les neuf-dixièmes sont des étrangers, américains surtout, enchantés de trouver chez nos compatriotes des gens bien paisibles que le souci des biens de ce monde ne paraît guère troubler. Nos mines de nickel, ici, dans Québec, fournissent les quatre-cinquièmes de la production mondiale. A combien de Canadiens-français pareilles richesses profitent -elles ? Voyez la liste des propriétaires et trouvez-en un seul dont le nom ne soit pas à désinence allemande ou saxonne. Et pour l'amiante, même réponse. Nos compatriotes ont déjà été propriétaires du fond, soit personnellement, soit dans la personne de leurs gouvernants, mais pour un plat de lentilles, naïvement, ils ont sacrifié les sources mêmes de notre indépendance économique.
En dehors de notre province, dans l'Alberta, des puits de pétrole viennent d'être forés. Par qui ? par la « Stan-
dard Oil », compagnie américaine, celle-là même qui est si puissante au Mexique et qui pour arriver à ses fins n'hésite pas à souscrire largement aux œuvres socialistes mexicaines.
A force de nous désintéresser des questions économiques, nous avons laissé l'étranger pénétrer chez nous, et là même où nous devrions être les maîtres, trop souvent nous ne sommes que les subalternes quand nous ne sommes pas les bêtes de somme.
Tramways, éclairage, énergie électrique, téléphones et télégraphes, transports par terre ou par eau, dans cette province où les Canadiens de race française sont l'immense majorité, tout cela est aux mains du capital anglais ou américain et c'est une bataille de chaque jour pour nous, les clients, parce que nous exigeons qu'on nous demande en français l'argent qui servira à payer de gros dividendes.
Allez vous promener sur les côtes de Gaspé. Admirez le rocher de Percé et les beaux couchers de soleil; mais gardez-vous bien de jeter l'hameçon dans les eaux limpides de la Grande-Rivière ou de la Cascapédia ou des autres cours d'eau qui se jettent dans l'Atlantique. Un gardepêche vous apprendra sans ménagement que vous êtes sur un territoire réservé à M. Cabot, de New- York ou à quelque autre millionnaire américain. Et cette histoire se répète tout le long de la côte.
Nous sommes en train de devenir des domestiques dans notre propre maison. Mais, Dieu merci, il nous reste encore du territoire qui n'a pas été entamé et qui, bien exploré et bien exploité, nous donnerait un rang honorable dans le domaine économique. Il nous reste davantage. Il nous reste un peuple fier et courageux, une jeune génération ambitieuse et qui saura profiter des erreurs du passé, si les hommes mûrs d'aujourd'hui savent seulement lui conserver le patrimoine national.
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On nous annonce l'arrivée prochaine de forts capitaux étrangers destinés à l'exploitation du sol québécois. Ne nous emballons pas d'enthousiasme et n'allons pas a\euglément emprisonner nos bras dans des chaînes même dorées. Le triste exemple du Mexique et de ses malheurs devrait nous être une salutaire leçon.
Emile Bruchési.