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EST-CE BIEN LE TEMPS

Il se passe tant de choses à l'heure présente, dans le monde, et de si considérables, qu'il semble que notre esprit, sollicité de toutes parts à la fois, ne puisse accorder à quelques-uns des événements dont nous sommes les témoins, l'attention qu'ils méritent.

Ainsi, l'on a peu ou point parlé chez nous d'un fait d'une extrême importance qui vient de se produire en Angleterre, et dont les conséquences immédiates et lointaines peuvent être désastreuses pour la pensée française en Amérique. La Revue Universelle, de Paris, livraison du 15 août dernier, nous apporte, sur cet événement, des précisions éloquentes. Il s'agit de la création, par le ministère des Affaires étrangères de Londres, d'un système mondial de propagande anglaise. C'est un événement, dit le chroniqueur de la Revue, Marcel Chaminade, « qui constitue une révolution dans les méthodes britanniques et qui amorce peut-être une redistribution des zones d'influence morale et intellectuelle à la surface du globe ». Jusqu'à la guerre, en effet, l'État anglais s'était plus ou moins désintéressé de faire pénétrer « l'idée britannique )) à l'étranger. Mais voilà qu'après le cataclysme, l'Angleterre songe à se créer un instrument de pénétration d'une précision et d'une perfection inconnues jusqu'ici. Une commission qui comprend des personnalités diplomatiques aussi considérables que Sir Charles Eliot, Sir John Tilley, Sir Maurice de Bunsen, Sir Frederick Butler, a élaboré, avec le concours de Lord Curzon, un système de propagande si complet qu'il équivaut à la mainmise du Foreign Office, pour les fins de son action à l'étranger, sur les écoles, les professeurs, les chambres de commerce, les associations patriotiques, les biblio-

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thèques. les instituts techniques, les missions, les expositions, les compagnies cinématographiques, les maisons d'édition et de librairie.

Le rapport de la commission, dite des communautés britanniques, propose la nomination immédiate d'une commission composée d'une part, d'agents du ministère des Affaires étrangères, et, d'autre part, de fonctionnaires du ministère de l'Instruction publique, chargée d'établir la liste des établissements à créer. Cinq sous-commissions devront s'occuper de l'Amérique latine; de l'Extrême- Orient; de la Turquie, du Levant et de l'Egypte; de l'Europe occidentale et du Maroc; de l'Europe centrale et des Balkans. Dès immédiatement, l'on verra à « soigner )) spécialement l'Amérique du Sud, la Chine, l'Egypte, Constantinople et les paj^s Scandinaves.

Mais, dira-t-on, où voyez-vous là-dedans que nous soyons menacés ; il n'est même pas question de nous ? Minute. L'Angleterre est trop soucieuse de l'opinion américaine, trop évidemment intéressée à ce qu'elle lui soit aussi favorable que possible, — que l'on songe à la thèse pan-anglo-saxonne — pour ne pas prendre les mesures les plus appropriées, et les moyens les plus efficaces d'influencer cette opinion par la diffusion à grand rayonnement du point de vue anglais, dans tous les domaines. Aussi s'est-on préoccupé de l'Amérique du Nord qui fera l'objet d'un statut spécial. C'est assez dire que le Canada, pas plus que les États-Unis, ne sera oublié. Nos voisins seront « travaillés » à fond, et même si l'on devait négliger le Canada, ce qu'il serait ridicule de croire, nous subirions forcément l'influence de cette propagande par suite de notre voisinage avec la république américaine. Mais quand on voit l'Angleterre s'atteler à une besogne d'expansion et de pénétration intellectuelle et morale qui pourvoit au recrutement

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d'un corps enseignant spécial pour l'étranger; à la fondation de nombreuses bibliothèques, à la création d'une réplique de l'Alliance française, à l'envoi de missions scientifiques, à l'attribution de bourses universitaires, de subsides aux instituts techniques, archéologiques, pédagogiques, bibliographiques etc; quand on voit l'Angleterre songer à établir des expositions permanentes, à négocier des traités avec les éditeurs pour assurer la diffusion de la production intellectuelle anglaise, à subventionner des compagnies cinématographiques, à doter des organismes destinés à favoriser l'emploi des publications et des méthodes techniques anglaises; quand on voit l'Angleterre décidée à utiliser les sociétés patriotiques, les hôpitaux, les institutions de charité, les associations de boy-scoats pour fins de propagande; à subventionner les chambres de commerce, à accorder des facilités postales aux associations ayant pour but d'augmenter à l'étranger le prestige anglais; à approprier des fonds spéciaux à la disposition des services diplomatiques et consulaires pour la commémoration, partout, de toutes les grandes dates de l'histoire anglaise, et décréter que dans les pays balkaniques, et d'abord à Sofia, des instituts anglais seront établis, qu'au Caire un établissement d'études orientales richement doté sera fondé, que les écoles d'archéologie du Caire, d'Athènes, de Rome et de Jérusalem devront servir le gouvernement anglais dans son œuvre d'anglicisation mondiale, quand on voit tout cela, il ne paraît pas permis de croire que le Canada sera négligé et la province de Québec oubliée.

Il n'est point exagéré de dire, croyons-nous, qu'à cause de la proximité des États-Unis, le Canada sera l'objet d'une attention toute particulière de la part des autorités britanniques, et que la province de Québec par suite de son importance dans la Confédération et du fait surtout qu'elle est

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française, et partant, moins accessible à l'emprise anglaise, recevra, on peut en être assuré, un traitement de faveur, si l'on peut dire. Et voilà ce qui nous semble devoir constituer pour la pensée française en Amérique une dangereuse menace. A toutes les forces existantes d'anglicisation latente, viendra s'ajouter la poussée méthodique d'un instrument de pénétration anglifiante perfectionné. D'une part, la finance et l'industrie anglaises, si l'on n'y met obstacle par l'éducation économique de notre peuple et par la sauvegarde de ce qui nous reste encore des ressources naturelles du patrimoine national, affermiront davantage de jour en jour la suprématie économique de l'anglo-saxon sur la terre québecquoise, et, d'autre part, la puissance de rayonnement que l'on imprimera dans le monde entier et surtout chez nous à l'idée britannique sous toutes ses formes, commencera par diminuer le prestige de la civilisation française en masquant l'influence intellectuelle et morale de la France, et finira par dénationaliser nos cerveaux en assurant l'hégémonie de la pensée anglaise sur toute pensée canadienne et française.

Cela ne se fera ni en un jour, ni brutalement. La grandeur du but que se propose Albion, les moyens qu'elle veut employer, l'or qu'elle est prête à dépenser pour y atteindre, la richesse de la documentation qu'elle a amassée à cette fin, le personnel qu'elle veut mettre sur pied indiquent suffisamment qu'il s'agit d'une œuvre de longue haleine, et que toutes les ressources d'une psychologie avertie et d'une diplomatie déliée seront mises en œuvre pour ne froisser aucune susceptibilité, ne blesser aucune fierté, pour flatter, même, au besoin, certaine sensibilité, afin de mieux agir et plus profondément sur les esprits, en créant autour d'eux ce que l'on pourrait appeler une atmosphère de suggestion. C'est en somme l'annexion lente, indirecte, mais

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sûre de notre mentalité française à la culture anglaise. Jusqu'ici nous n'avions été dominés — à quel prix, nous le savons trop, hélas, — que par la finance anglo-saxonne; dorénavant nous le serons par tout le poids de l'orgueil national anglais pesant sur nous de tous ses moyens d'influence intellectuelle et morale."

Nous ne voudrions pas prolonger inutilement cet article en insistant sur la nécessité pressante qui nous fait une obligation de renforcer tous nos organismes de défense. La magnifique série d'articles publiés ici même sous le titre « Comment servir », nous a enseigné en même temps « pourquoi servir ». Une raison de plus, la menace nouvelle que nous voyons poindre, s'ajoute à toutes celles que les collaborateurs de l'Action française ont mises en lumière. Mais pourquoi, en terminant, ne poserions-nous pas une simple question ? Puisque nous manquons de cette aristocratie de la pensée qu'on appelle une élite, on la réclame trop de tout côté pour qu'elle existe, est-ce bien le temps alors même que la tête de notre nationalité est si peu pétrie d'esprit et de culture vraiment française, de perpétuer le gaspillage d'intelligence auquel nous nous sommes livrés depuis trente ans, en livrant le cerveau des masses, dès l'école primaire, à une culture étrangère sous le fallacieux prétexte qu'il « nous faut plus d'anglais ? »

Louis-D. Durand.

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