‹ L'Action canadienne-française (volume 2)Chapitre 89 sur 104 · NOTRE CONSULTATION DE · texte numérisé non relu

NOTRE CONSULTATION DE

Ceux qui ont lu l'Économie nouvelle de Georges Valois, se rappellent le rôle souverain assigné à la doctrine, par l'économiste, dans le relèvement actuel de la France. « Au commencement de toutes choses est le Verbe, écrit-il! L'action prend la direction que lui donne l'esprit. . . Vous voulez refaire un État, restaurer une nation ? Faites appel aux puissances de l'esprit ».

L'économiste n'a fait là que rappeler un principe de sagesse élémentaire. Toujours l'esprit doit illuminer la volonté, la lumière précéder et guider l'action. Et nul ne devrait le savoir mieux que nous dont l'action collective abandonnée si longtemps à de faux guides s'est dépensée sans but défini, dans des directions anarchiques, faute d'une doctrine qui, de haut, eut tout coordonné.

Mais quelques-uns penseront que la vieille erreur a assez duré, qu'elle ne doit pas être continuée à l'heure surtout où les chocs que nous subissons, déterminent dans notre vie des transformations inattendues. Et pour en venir sans plus au point, que ferons-nous en face des inconnus que pose soudain pour notre race le problème économique? D'une part, la vieille sagesse nous en avertit : un jeune peuple comme le nôtre doit être économe d'expériences hasardeuses; il ne doit aller de l'avant qu'à bon escient, soucieux de ne jamais perdre inutilement une seule de ses forces, une seule heure de sa vie. François-Xavier Garneau nous l'avait déjà dit, à la fin de son histoire, avec la gravité d'un sage : « C'est aux grands peuples à faire l'épreuve des nouvelles théories . . . Pour nous, une partie de notre force nous vient de nos traditions ». Hélas ! les enseignements de

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l'histoire sont bien faits pour nous rendre circonspects : presque toujours, la richesse, l'opulence fut le germe de mort introduit dans la vie d'un peuple. Et comment notre idéalisme latin pourrait-il ne pas redouter le prochain avenir, quand déjà toutes les puissances de la civilisation ambiante ne nous inclinent que trop au culte des forces matérielles? Tous les jours, n'avons-nous point, sous les yeux, le spectacle lamentable de beaucoup trop de nos compatriotes pour qui l'avènement à la fortune s'est accompagné d'une décadence familiale et d'un reniement total ou partiel de l'idéal catholique et français?

Et cependant nous ne pouvons échapper à ces faits impérieux : la guerre économique existe ; elle se fait sur tous les points du monde. C'est la guerre qui ne connaît ni les trêves, ni les armistices. Elle se fait au milieu de nous; elle se fait contre nous. Chaque fois qu'une partie de notre patrimoine nous échappe; chaque fois que, mal administré, les rendements en subissent des baisses; chaque fois que le sol québecquois fructifie pour d'autres que pour nous; que nos épargnes, nos capitaux s'en vont vers des réservoirs qui se déversent ensuite à l'étranger; chaque fois que nous nous laissons devancer par des rivaux, que, sous la concurrence ennemie, succombe une de nos institutions, chaque fois ce sont des batailles que nous perdons. La guerre économique, elle s'annonce chez nous, plus serrée, plus brutale que jamais. « On peut dire, écrivait un jour le géographe Reclus, que le développement de l'humanité est inscrit d'avance, en caractères grandioses, sur les plateaux, les vallées et les rivages de nos continents ». Ces caractères grandioses n'échappent point d'ordinaire aux grands aventuriers de la finance. Notre province a trop de richesses et de trop belles; les grandes convoitises se sont tournées vers elle. Et le problème n'est plus de savoir si ces ressources seront exploitées,

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mais si elles le seront par nous et pour nous, ou par des étrangers et contre nous. Le choix ne nous est plus laissé : puisque la bataille est déjà engagée, que des positions sont déjà perdues, nous avons à nous défendre contre la puissance abominable de For qu'aucun principe ne domine, qu'aucun pouvoir ne veut maintenir dans ses limites. Nous avons à choisir ou de redevenir les maîtres chez nous ou de nous résigner à jamais aux destinées d'un peuple de serfs.

En face d'une telle situation, qui pourrait bien ne pas comprendre la nécessité d'une doctrine, à tout le moins de quelques directives, pour guider l'effort de notre peuple, pour décider la manœuvre libératrice? N'est-ce pas l'initiative urgente, et, avant toute chose, n'avons-nous pas besoin de libérer nos esprits d'idéologies fausses et dangereuses? C'est bien dans notre province qu'on dénonce encore le provincialisme, alors que, partout ailleurs en ce pays, les intérêts matériels de la confédération ne se discutent plus que selon les intérêts des sections et des groupes. C'est encore chez nous que l'on s'en va redisant que les affaires n'ont rien à voir avec le patriotisme, alors que, sur tous les terrains de la lutte économique, sévit contre nous le patriotisme des affaires. Qui dira, également jusqu'à quel point nos esprits dirigeants ne sont plus dominés par les erreurs de l'économie libérale, par la théorie funeste du « laisser-faire, du laisser-passer », comme si quelque parcelle des activités humaines pouvait échapper aux lois souveraines de l'ordre moral et que, dans l'ordre économique, l'État fût délié de ses obligations positives?

La gravité particulière de cette situation a déterminé Y Action française à l'initiative qu'elle expose aujourd'hui. Elle a fait appel à quelques-uns de ses amis, spécialistes en matière économique; elle leur a demandé l'élaboration d'un programme de défense et d'action, non plus général et

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abstrait, mais concret et réaliste, inspiré d'une doctrine large et sûre, fondé non point sur les intérêts de quelques mandarins de la tmance et de la politique, mais appuyé sur la vérité de nos conditions et de notre vie, sur notre situation géographique, sur nos hérédités ethniques, sur les aspirations supérieures de notre race. Le programme au complet se développera en douze chapitres qui paraîtront l'un après l'autre dans les prochaines livraisons de la revue. Nous donnons ici la liste de nos collaborateurs et le sujet de leurs études dans l'ordre logique qui sera celui de la publication :

Edouard Montpetit, L 'indépendance économique des Canadiens français; Antonio Perrault, Le problème économique et nos intérêts moraux; Olivar Asselin, Les imperfections de notre organisation économique; Emile Miller, Les ressources du Québec; Anatole Vanier, Notre agriculture; Georges Pelletier, Notre industrie; Beaudry-Lenian, Nos maisons de crédit; Omer Héroux, Mutuelles et assurances; Léon Lorrain, Le commerce canadien-français; Henri Laureys, Notre enseignement commercial et technique; Dr Ernest Gendreau, Notre enseignement scientifique supérieur; Abbé Lionel Groulx, Conclusion de V enquête.

Nous ne voulons plus que fixer ici quelques-unes des idées directrices de ce programme d'action économique.

Il nous a fallu partir de ce point que les Canadiens français doivent être les maîtres au moins dans leur province et que, sous peine d'être à jamais une race ancillaire, ou de renoncer, comme personnalité ethnique, à la propriété d'un territoire, ils ne peuvent abandonner à d'autres l'administration de leur sol et de ses richesses. Le droit de la conquête, pensons-nous, ne saurait s'étendre jusqu'à l'ordre économique, et, sur ce sol qui fut pendant trois cents ans la propriété de leurs pères, les Canadiens français gardent,

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à tout le moins, un droit d'aînesse. En conséquence le territoire du Québec ne peut être considéré comme un territoire vacant, ouvert à l'enchère cosmopolite, mais comme un territoire français qui doit fructifier pour une race française. Est-ce à dire qu'il faille fermer nos portes et repousser sans plus le capital étranger ? Non pas. Mais, il convient de l'accepter comme une aide, non comme un instrument de désordre et de domination. Aucun motif, aucune doctrine ne justifierait d'abandonner à ces capitaux une puissance tellement prépondérante qu'ils pussent ensuite dicter la loi à toute notre vie économique et politique, en maîtres absolus. Leur influence ne dut-elle pas aller jusqu'à ce point, ce serait néanmoins une illusion d'espérer de capitalistes étrangers, sans racines dans notre province, sans affinités avec nos institutions et notre idéal, qu'ils ne cèdent pas à la tendance de servir leurs fins propres, leurs ambitions individualistes, sans se préoccuper du bien général d'un peuple où ils n'apercevront qu'un réservoir de serfs à exploiter. Et pourtant ce ne doit pas être uniquement pour édifier la fortune des autres, que nous avons gardé intacte l'armature de notre état social, que nos ancêtres nous ont légué l'admirable héritage de leurs vertus et que notre main-d'œuvre et nos organisations ouvrières offrent les plus hautes garanties de moralité et de stabilité. Nos collaborateurs devaient cependant lever les yeux plus haut que l'intérêt strictement national. Nous l'avons dit, dès le début : un programme d'action économique se rattache étroitement à des problèmes d'ordre moral. L'action économique, n'étant pas une fin, ne saurait absorber toutes les activités d'un peuple, ni prendre la première place dans ses pensées. Un programme de cet ordre qui veut être bienfaisant et sainement réaliste, doit donc tenir compte de l'équilibre et de la subordination des choses.

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Trop de fois, dans cette Revue même, nous avons affirmé la hiérarchie des problèmes, pour oublier cette vérité, à l'heure où elle s'impose plus que jamais. A quoi nous servirait d'être les vainqueurs de la lutte économique, si nous devions être les vaincus de la richesse ? Et c'est pourquoi, dès le début de nos études, dans l'article qui lui a été confié, M. Antonio Perrault viendra démontrer la subordination de notre effort économique à nos intérêts intellectuels et moraux. Ce point de doctrine, avons-nous besoin de le dire, reviendra de lui-même dans les autres études, comme un leit-motiv, un principe directeur.

Dieu nous*garde d'une orientation qui subordonnerait le spirituel au matériel et commencerait par nous jeter en dehors de l'ordre latin. On le sait : nous ne sommes pas de ceux qui font aller de pair la conquête économique et l'anglicisation de notre enseignement et qui veulent voir dans celle-ci la condition de celle-là. De toutes les études de nos collaborateurs, ils nous prient de le dire, il se dégagera, au contraire, une exhortation à la fierté de race, à la confiance en nous-mêmes, à la fécondité d'un effort qui prendra son point d'appui en nos vertus profondes. M. Henri Laureys y exhortera plus que les autres, en plaidant pour les méthodes de notre haut enseignement commercial resté d'aspirations si profondément françaises et qui a été, en ces derniers temps, le plus bel acte de foi aux suffisances de notre génie ethnique.

Que nos amis se rassurent : nous ne voulons faire de la richesse matérielle que le fondement de notre supériorité intellectuelle et morale. Mais, diront peut-être quelquesuns, un peuple qui veut aspirer aux plus hautes formes de la vie, doit assurément se pourvoir d'une certaine somme de bien-être matériel. Mais, comment empêcherez-vous que l'Économique ne le domine trop entièrement?

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C'est ici que gît la grande difficulté. Mais tout de suite, qu'on veuille bien l'observer : ce n'est pas un appel à la constitution des grandes fortunes, une invite à la conquête de la même opulence pour tous que l'Action française adresse à nos compatriotes. La liste de nos sujets d'études l'indique suffisamment : C'est une exhortation à l'effort collectif et ordonné; c'est un appel à chacun de faire tout son devoir à son poste, c'est une invite à la collaboration de tous les facteurs pour le triomphe de l'indépendance commune et pour l'acquisition du bien-être par chacun.

Certes, nous ne croyons point que, pour tout cela, les organes de direction puissent jamais abdiquer leur rôle au milieu de nous. Comme notre peuple aura eu besoin d'être éclairé à ce moment-ci de son évolution et à tous les tournants de son passé, toujours il importera qu'il soit guidé dans l'organisation de sa vie. Toujours à une nation catholique et française, il faudra continuer de montrer une destinée qui « dépasse le boire, le manger, l'hygiène, le charbon, la mécanique et tous les désirs médiocres, au milieu desquels notre démocratie voudrait enfermer tout l'horizon de l'homme », ainsi que l'écrivait récemment M. Robert Vallery-Radot. Jamais il ne faudra cesser de croire et de redire que la civilisation s'exprime avant tout dans les monuments intellectuels, dans la pureté et la gravité des mœurs, dans les harmonies de la justice et de la charité sociales, dans la souveraineté reconnue des finalités supérieures. Toujours il sera nécessaire de proclamer qu'un peuple perd sa peine et son existence qui cesse d'être le peuple de sa vocation, l'exécuteur de la pensée divine sur lui. Et que les constructeurs de notre avenir matériel ne perdent point de vue le caractère essentiellement pratique d'une telle prédication. L'auteur de Y Économie nouvelle leur dirait ici encore : « L'expérience révèle que l'homme et

*ts peuples n'agissent et ne travaillent à la prospérité de leurs nations que s'ils sont soulevés par une vision d'avenir, qui donne à leur action une autre fin que celle de la seule prospérité. . . Hommes et peuples désirent l'effort qui les élève au-dessus d'eux-mêmes lorsqu'il croient que l'action à laquelle ils participent, s'exécute dans le sens du mouvement, de l'ordre universel ».

Lionel Groulx, ptre

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