UNIVERSITE D^ OTTAWA
L'invitation qui m'est faite de présenter, dès septembre, une chronique franco-ontarienne, m'est trop agréable pour que je ne l'accepte volontiers.
En effet, avec le premier mois de la nouvelle année académique se termine le 75ème anniversaire d'une maison d'enseignement dont les lecteurs de la Revue, si ouverts à tout ce qui a trait à la cause française, aimeront à entendre parler, j'en suis sûr.
L'institution qui a nom l'Université d'Ottawa, a connu bien des vicissitudes depuis sa fondation modeste dans les jardins de l'évêché, jusqu'à son installation actuelle dans l'immeuble spacieux de l'avenue Laurier. En suivre l'évolution matérielle ne manquerait pas d'être intéressant et instructif; mais comme les établissements scolaires sont const"tués plutôt par les idées qui les inspirent que par les pierres qui leur donnent un corps architectural, nous nous arrêterons sur les premières et nous laisserons les secondes.
L'on ne comprend rien ou presque rien à l'Université d'Ottawa, si l'on ne commence par la situer dans la Capitale d'un pays bilingue, sur le territoire d'une province bilingue, au centre d'une population catholique à la fois celte et franque.
Les Oblats, qui sont ''les fondateurs, les maîtres et les pourvoyeurs" de cette université, avaient à tenir compte de cette situation complexe dans le recrutement de leurs é èves. Car tel est le catholicisme : s'il dépasse infiniment tous les patriotismes, il ne les détruit pas, il ordonne même à ceux qui le vivent, de se dévouer, à quelque nationalité qu'ils appartiennent, à la formation religieuse et ethnique
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des enfants dont ils ont la charge. Cette doctrine, autant que l'humaine fragilité et les circonstances le souffrent, a rendu aptes les éducateurs du collège universitaire d'Ottawa à l'accomplissement de leur tâche périlleuse, à savoir instruire et former côte à côte la jeunesse de deux peuples, dans un siècle où le nationalisme, souvent mal compris, jette les unes contre les autres des races liées par le sang ou très bien faites pour s'entendre.
Encore qu'il y aurait plaisir à observer ''la portion irlandaise" et le cours classique complet qu'elle reçoit dans la langue anglaise, nous n'en ferons rien puisqu'aussi bien il s'agit ici de montrer quelle influence l'Université d'Ottawa exerce sur le mouvement français dans l'Ontario.
Ce point restreint me permettra de répondre à une question qui fut posée à l'un de nos professeurs par un membre du congrès d'enseignement secondaire tenu, à Québec, en juin dernier: ''Quelle part faites-vous aux Canadiens français à l'Université d'Ottawa" ? Nous ne leur faisons pas de yart^ nous leur procurons le tout d'un cours classique de huit années bien comptées, embrassant les matières enseignées d'ordinaire dans les collèges bien organisés des pays latins. S'il existe une différence entre ce qui se pratique à Ottawa et ailleurs, c'est à l'égard de la province de Québec que cette différence s'accentue le plus. Chez elle, pourvu que l'on m'autorise à m'exprimer sans nuances, je dirai que les lettres et les sciences sont disposées successivement dans les programmes; chez nous, ils se distribuent, tout le long du cours, d'après un mode de simultanéité modérée que justifient V Enseignement secondaire chrétien, le Correspondant, les Études, dans des articles parus, depuis six mois, à l'occasion des récentes lois scolaires françaises qui sanctionnent le même principe. ^
^ U enseignement secondaire du Canada raisonne dans le même sens général, quoique plus craintivement.
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Que le voisinage de TAnglo-Saxon, si porté aux études positives, ait contribué pour un peu à notre manière de procéder, — un peu seulement, puisque là-dessus il faut en croire le créateur lui-même du système, le R. P. Tabaret, — je ne le nie pas. Mais est-ce la première fois qu'un fait dégage une idée juste ? N'est-ce pas saint Paul qui, habitué à voir grand, large et beau dans la ville gréco-romaine de Tarse, comprit le mieux, en ''bon humaniste dévot", que l'Évangile devait, non-seulement abandonner certaines traditions mosaïques, mais encore s'incorporer ''tout ce qu'il y a de vrai..., tout ce qu'il y a de juste,... tout ce qu'il y a d' aimable,..." " s'il voulait s'emparer de la civiHsation d'alors et de tous les siècles ?
Quoi qu'il en soit, au reste, de la genèse de notre système d'éducation, sur l'heure nous le conservons, parce que nous estimons que la formation classique n'est pas intégrale sans la formation scientifique; que la formation scientifique s'impose surtout pour l'entraînement aux méthodes expérimentales, si nécessaires comme base et comme pourvoyeuse des connaissances abstraites; que ces méthodes ne se peuvent acquérir efficacement si l'on cumule, pendant les deux dernières années du cours, la philosophie, les mathématiques et les autres sciences; et que, au surplus, la philosophie, pour s'apprendre normalement, à la suite d'Athènes et au rebours de la période du Moyen Age dont l'engouement pour Aristote faussa l'exécution des programmes secondaires, doit être précédée de l'analyse au moins sommaire du savoir humain, puisqu'elle en est la synthèse supérieure.
Si ces arguments sont solides, il importe que nous nous accordions avec eux, nonobstant toutes coutumes contraires, les coutumes ne prescrivant jamais contre la raison. S'ils sont discutables, ce que je ne pense pas naturellement,
2 Phil. IV, 8, 9.
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eh bien, opinons diversement, dans Tunion des cœurs tout de même, ou, comme disaient les anciens, "salvo tamen jure communionis^\
J'entends bien que l'on m'objecte les dangers qu'il y a d'exposer devant certains esprits éméraires un principe dont ils seront tentés d'abuser étrangement. Mais je le demande : si nous avions la puissance de méconnaître pratiquement une idée juste, ne pourrions-nous pas davantage en régler l'emploi sage et judicieux ?
Au demeurant, nos fruits sont bons, voire très bons, et si nous les cueillons relativement peu nombreux dans les Facultés de théologie, de droit et de médecine du Canada, c'est que nos méthodes n'ont produit encore que trois générations d'élèves, puisque ce n'est qu'à partir de 1901 qu'elles ont été libérées des malheureuses entraves qui gênaient, depuis plusieurs années, l'étendue et la proî'ondeur de la culture française.
Voilà pour le classicisme fondamental et commun.
Si l'on m'interrogeait maintenant au sujet de la formation patriotique qui est inculquée aux Canadiens français de l'Université d'Ottawa, je n'aurais qu'à renvoyer les questionneurs à notre annuaire pour qu'ils y lisent le nom du professeur d'histoire du Canada, et qu'à les prier de venir assister aux séances de notre ''Société française des débats" et du ''Cercle littéraire canadien-français" : ils y seraient pleinement édifiés. Et puis n'y a-t-il pas assez de poudre nationale dans l'atmosphère ontarienne et outaouaise, pour qu'on imagine, sans nous forcer à le déclarer indiscrètement, que, même à l'intérieur de nos murs, nous aspirons et respirons cette poudre inévitable et dangereuse tout à la fois ?
Certes nous enseignons l'anglais à l'Université d'Ottawa et c'est aussi une nécessité d'ordre patriotique. Car, à
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moins que les Franco-Ontariens ne maîtrisent parfaitement la langue de Shakespeare, ils n'occuperont jamais, dans l'Ontario, de hautes positions sociales; et tant que leur action, leur nombre ne rayonneront que dans les sphères inférieures, leur avenir demeurera incertain et précaire. Le talent, le prestige du savoir, l'instrument qui nous permettra de faire valoir parmi nos compatriotes anglais nos richesses morales et intellectuelles, seuls, à la longue, nous sauveront véritablement.
J'ai presque l'air de polémiquer et pourtant je ne vise à rien de pareil. Est-ce l'exercice des vacances qui prête à ma plume cette allure un peu rude ? Tout au plus, il ne me déplairait pas de rappeler amicalement à nos frères de la vieille province qu'il nous arrive parfois, sur les bords de l'Outaouais, des rumeurs de critiques qui ne nous paraissent pas toujours bien fondées. Si des défauts se glissent dans notre enseignement, sans doute que nous nous en rendons compte; mais songe-t-on que nous avons à le conduire à travers des aspirations légitimes diverses, qu'il n'y a pas lieu de froisser, et auxquelles nous n'avons nullement l'intention de porter atteinte, sous une législation toujours mesquine, aisément tracassière, parfois franchement persécutrice? C'est de la sympathie qu'il nous faudrait donner et sans que nous la quêtions; elle nous est due. Car, du succès ou de l'insuccès de notre œuvre dans la capitale, sortiront des bienfaits immenses ou des revers irréparables pour notre nationalité et l'Église canadienne. J'irai plus loin. Si la province de Québec a une mission à remplir auprès des groupes de la Dispersion, pourquoi ses collèges, qui regorgent de jeunes gens à la recherche d'une carrière, n'indiqueraient-ils pas à ceux qui rêvent d'études et d'enseignement, qu'ils trouveraient dans la Congrégation des Oblats et à l'Université d'Ottawa, de quoi
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satisfaire leur appétit de savoir et d'apostolat intellectuel supérieur, tout en se dévouant aux causes de Dieu et de la patrie ?
Ces quelques lignes hâtives, écrites pour commémorer finalement un anniversaire que les événements ne nous laissent pas libres de célébrer comme il conviendrait, atteindront, je l'espère, nos collégiens québécois. Je souhaite qu'elles nous ouvrent une veine de recrues qui nous aideront à pousser l'Institution jusqu'à son degré définitif de développement — avant la date du centenaire.
Georges Simard, 0. M. I.
Mgr ALEXANDRE-ANTONIN TACHÉ
Nos frères de FOuest vont fêter prochainement le centenaire de ce grand évêque. Nous avions espéré publier, dans cette livraison-ci, un article d'un haut personnage ecclésiastique sur la vie et l'œuvre de Mgr Taché. Notre éminent collaborateur a été empêché au dernier moment, par un surcroît de besogne, de nous donner l'article promis. Le directeur de l'Action française s'efforcera de le remplacer le moins mal possible, dès le mois prochain.