PARTIE DOCUMENTAIRE
son patrimoine comme un bien étranger. Mais je tiens aussi à le proclamer hautement : nos regards ont porté plus loin que nos frontières. Nous avons pensé qu'un État français parvenu au plein développement de sa personnalité, ayant une conscience vigoureuse de sa dignité et de sa mission, deviendrait en Amérique, par la loi même de sa vie et de ses intérêts, un organisateur de solidarité française."
Voilà quel était alors notre sentiment; il n'a jamais varié parmi nous. Si aujourd'hui l'on prétend passer outre à nos paroles et à nos écrits pour nous prêter d'autres intentions, nous abandonnons à nos adversaires ce genre de bataille. Mais j'ajouterai ici, pour l'édification du conférencier de Manchester, qu'après une explication loyale avec le vrai chef du Manitoba, avec celui qui peut vraiment parler avec autorité pour nos frères de l'ouest canadien, notre point de vue a été parfaitement compris.
Ai-je besoin de vous dire, après cela, combien nous sommes loin de "vouloir détourner la source de l'apostolat canadien-français qui se déverse chaque année sur les divers états de la république" au profit des Franco- Américains ? Sur ce point encore, j'ai dit à Lowell le fond de ma pensée qui est celui de V Action française :
^'11 y a longtemps déjà, mesdames, messieurs, que nos petites religieuses, que nos Frères, emportant avec eux le meilleur de l'âme canadiennefrançaise, en viennent animer vos écoles paroissiales. D'avoir pu répondre aux besoins de tous les groupes français, que l'appel nous vînt de la Nouvelle- Angleterre, de l'Acadie, de l'Ontario ou de l'Ouest canadien, c'est un de nos bonheurs et c'est la gloire de notre fécondité religieuse. Ce service, je ne vois point que nous ne puissions le continuer. Je ne vois pas même qu'il nous soit défendu de l'améliorer. Le temps viendra bientôt, je l'espère, où, nous rappelant l'ordre légitime de la charité, nous déciderons de garder pour nous et pour les nôtres, pour nos besoins toujours grandissants et toujours insatisfaits, les envois de Frères et de Sœurs prodigués jusqu'ici sans assez de mesure, à des races catholiques qui n'avaient pas le courage de s'en faire."
Ces paroles sont claires; et elles ont parut elles, si je ne m'abuse, aux congressistes de Lowell qui m'ont fait l'honneur de les applaudir chaleureusement. Loin de vouloir arrêter les courants d'apostolat qui s'en vont vers nos frères, je n'ai prêché une sorte de protectionnisme religieux que pour leur fournir une aide plus généreuse.
Sur ce point pas plus que sur le premier, nous n'avons jamais dit un mot ni écrit une hgne qui pût signifier un autre sentiment à l'égard de nos frères éloignés, h' Action française, du reste, n'a pas été créée et
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mise au monde pour le seul bénéfice du groupe de Québec, mais pour défendre les intérêts de toute notre jeune race. Et, par exemple, comme tout le monde chez nous, nous croyons qu'il faut diriger le Canadien français vers la campagne plutôt que vers les villes et que, par conséquent, un Canadien français cultivateur dans l'ouest vaut mieux qu'un Canadien français dans Montréal. Seulement nous pensons qu'avant de le laisser partir pour l'Ouest, pour les États-Unis ou pour Montréal, tous les efforts doivent être faits pour le garder à la terre québecquoise, la meilleure force de toute la race française d'Amérique. Si ce sentiment n'a pas été exprimé de façon plus explicite dans notre revue, c'est que V Action française a été créée pour autre chose que pour ressasser des truismes et que nous étions loin de penser, jusqu'à ces derniers temps, qu'on pût nous chercher querelle sur des vérités aussi universellement admises,
Je toucherai enfin la question délicate entre toutes: celle du drapeau. Nous sommes partisans, nous aussi, du drapeau du Sacré-Cœur. C'est un idéal, pour un peuple, dont nul catholique ne saurait se désintéresser. Mais contrairement à quelques-uns, nous ne croyons pas opportun de l'imposer à coups de triques non plus que d'en faire la condition de l'orthodoxie religieuse et patriotique. Dans notre particulier, tout en souhaitant le Sacré-Cœur et en travaillant même à sa diffusion, nous accepterions volontiers, com.me premier acheminement vers un gain plus parfait, le drapeau dit de Carillon. Le plus urgent, osons-nous penser, c'est d'ofïrir à nos compatriotes un drapeau autour duquel l'unanimité ait quelque chance de se faire, afin qu'au plus tôt l'idée nationale s'incarne dans le signe sensible par excellence et que n[achève pas de mourir notre patriotisme anémique. Seulement nous estimons trop la paix pour jeter ce nouveau sujet de discordes au sein d'une race affreusement divisée. Et notre résolution absolue est bien de garder le silence sur ce point comme nous l'avons fait dans le passé.
Voilà, cher Monsieur, les quelques observations que je me permets de vous soumettre. L'Action française ne s'étonne point de rencontrer des ennemis sur sa route; elle ne veut pas s'en plaindre. Il est trop conforme au caractère canadien-français de s'essayer à détruire une œuvre aussitôt qu'elle grandit. Pouvons-nous, par exemple, demander à nos amis de nous juger d'après nos paroles et nos écrits plutôt que d'après les fantaisies de nos adversaires ?
Veuillez croire à mes meilleurs sentiments,
Lionel Groulx, ptre
MOT D'ORDRE l action française
r-n : r" ' octobre 1923
de rAction française