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L'AVENIR DU ROMAN CANADIEN

Après la publication d'œuvres comme V Appel de la Race, d'Alonié de Lestres, Les Habits Rouges, de R. de Roquebrune, le problème du roman canadien se pose avec un intérêt nouveau. Voici, non plus des essais ni des balbutiements timide- s, mais deux tentatives de roman sérieuses. Ces livres, pour être dissemblables d'idée et de forme, tém.oignent d'un progrès notable dans un genre qui, avec le théâtre, a été peu pratiqué chez nous. Ils montrent la route, fournissent des indications curieuses sur la nouvelle orientation littéraire des intelligences canadiennes, sur le parti que pourraient tirer de notre pays et de notre nature, de cette matière à peu près inexploitée qui s'offr^ à l'observation, des ouvriers habiles.

Ni l'un ni l'autre n'est l'œuvre canadienne définitive, caractéristique d'un peuple et d'une pensée. Mais chacun a son prix. Leurs qualités respectives de composition, de méthode ou de style, font qu'ils doivent être connus; les romanciers de demain auront à les étudier, afin de savoir par eux ce qui a été fait; de distinguer les lacunes qui s'y trouvent, les trous qu'ils contiennent; de comprendre, en partant d'eux, ce qui reste à réaliser chez nous dans l'œuvre de fiction. Si le livre de Roquebrune est d'une exécution plus entendue, si V Appel de la Race reste le plus fortement pensé, tous deux sont dignes d'une mention spéciale dans ce qu'il conviendrait peut-être d'appeler le renouveau du roman canadien.

Le roman canadien est possible. La question ne se discute plus. Il est possible comme la littérature canadienne, dont il devra constituer une partie essentielle.

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Mais cette littérature, si caractérisée soit-elle jamais, ne devra pas sortir du grand tout de la littérature française, par défaut d'une langue à nous. Cela ne veut pas dire que l'originalité nous soit niée. La langue ne sera jamais, quelles que soient ses ressources, et si nombreux les procédés qu'elle permette, une condition unique de personnalité. Le livre reflète son auteur. C'est l'homme qui donne à l'œuvre sa valeur, par ce qu'il y met de lui-même et du monde extérieur. Ce n'est pas l'uniformité de langage qui a empêché en France, en Angleterre, en Russie, l'écîosion d'un nomibre considérable d'œuvres originales. Et ceux qui proclamaient chez nous l'impossibilité d'une littérature nationale, il y a quelques années, à cause de l'absence d'une langue canadienne, se payaient la tête des gens.

S'il y a des degrés dans la littérature française, il n'est aucune raison pour empêcher les Canadiens d'y occuper un bon rang. Mais il est nécessaire de trouver une forme d'art qui les fasse désigner nettement dans l'ensemble des productions françaises. C'est la difficulté. Elle n'est pas insurmontable. Il existe certainement, en ce pays du Canada français, tous les éléments nécessaires à la constitution d'une œuvre parfaitement nationale, par le sujet et par la langue.

Il est probable que nous aurons à saluer chez nous, dans un avenir plus ou moins rapproché, des romans très vivants, qui s'attacheront étroitement aux réalités canadiennes. Les esprits, de plus en plus, se tournent vers ce genre qu'on n'osait tenter autrefois. C'est que les cerveaux se meublent, que la connaissance de la vie s'élargit, que le sens de la réalité s'affine, en même temps aue l'observation devient plus éveillée. Il est important que les jeunes écrivains canadiens, quand viendra l'heure décisive, puissent travailler d'après des directives sûres. Il leur faut

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distinguer clairement la voie nciivelle où ils doivent s'engager. On ne peut, en si grave matière, s'abandonner éternellement au hasard.

Le roman est la science de la vie. Il sera d'autant plus parfait qu'il peindra plus scrupuleusement la réalité, les diverses m.anifestations de la vie. Le romcn romanesque est démodé pour longtem ps; l'époque de Feuillet et de Cherbuliez n'est plus. La doctrine réaliste, — pas le naturalisme inintelligent de Zola, — a été la plus belle découverte des rom^anciers modernes. En littérature comme en peinture, comme en sculpture, c'est la relation de l'œuvre à la nature qui fait la valeur de celle-là. Plus un livre sera proche de la vie, plus il remplira les conditions de l'œuvre d'art. La vérité des caractères et des sentim.ents, la fidélité des descriptions, l'évocation exacte du milieu, doivent être l'objet et le souci constants de l'homme de lettres.

Le domaine propre des écrivains canadiens est leur pays: le Canada. Dans l'ensemble des lettres françaises, ils auront à édifier la littérature de leur petite patrie, au sens intellectuel du mot. C'est en nous inspirant de la petite patrie, en la faisant vivre dans nos livres, que nous apporterons une contribution digne à la littérature de la grande. Ce que les différentes provinces de France ont fait pour l'avoir littéraire français, chacune dans leur sphère, ne nous est-il pas permis d'y atteindre chez nous ? Pourquoi pas ? Est-ce que le Canada français n'est pas, en somme, une province éloignée de la France ? Il nous faudrait, dans notre pays de Québec, faire ce que Georges Sand a fait pour le Berry, Eugène Le Roy pour le Périgord, Barrés pour la Lorraine, Vermenouze pour l'Auvergne, Arène et Daudet pour la Provence, Maupassant pour la Normandie. Le régionalisme littéraire n'est pas une vaine théorie. Il existait bien avant qu'on ait pensé chez nous à s'en faire

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une doctrine. Il a donné des résultats qui ne permettent pas la négation de son existance, ni le désaveu de sa force.

La première condition, peut-être, d'une littérature canadienne, en tout cas du roman canadien, est la connaissance de notre langue, pas du français seulement, mais du parler de chez nous, de notre langue à nous, qui, sans être patois ni dialecte, a ses qualités propres, sa saveur marquée, une abondance de mxoyens qu'on ne paraît pas soupçonner. On pourrait presque prétendre, et nous voudrions l'oser, que ce sont ceux des nôtres qui ont le moins d'instruction, quand l'anglicisme ne les a pas atteints trop profondément, qui savent le miieux leur langue. Étrange prétention à défendre, à première vue, et qui prendra pour un bon nombre les proportions d'un paradoxe. Mais nos études, nos lectures, nos fréquentations intellectuelles, nous jouent presque invariablement, pour un temps, ce mauvais tou.r de nous escamoter notre langage. La réflexion, une culture intense en remettent quelques-uns, plus tard, en possession de l'instrument perdu, et cette possession se fait alors plus raisonnée, s'appuie sur des données plus fermes. Les autres, pour la plupart, ne le retrouvent jamais.

Qu'est-ce à dire que tout cela?

Nous étudions dans des livres français, la plupart de Paris, composés à Paris, par des écrivains parisiens. Le long de notre vie, la majorité de nos lectures sont françaises; les livres que nous lisons sont des livres français, de Paris, écrits en une langue qui, pour être française, n'est pas précisément celle que nous parlons. Faguet écrit d'ailleurs, et il est probablement sincère, "qu'il n'y a pas de lieu au monde où l'on parle le français plus m.al qu'à Paris."

Or il arrive ceci: nos homiuies instruits, nos lettrés, souvent, parlent une langue et en écrivent une autre. On

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pourrait dire qu'ils possèdent une langue littéraire et une langue populaire, qu'une large ligne de démarcation sépare chez eux la langue parlée de la langue écrite. Ils parlent la langue qu'ils ont apprise naturellement, ils écrivent celle qui leur vient des livres. C'est pourquoi tant de nos romans qui pourraient être des œuvres originales, au moins par la forme, prennent la note banale, neutre, à cause de la langue employée. Celle-ci est la langue française de tout le monde ; elle n'est pas notre langue à nous. Canadiens fra nçais.

Il n'est nullement question ici, c'est entendu, de patois. Laissons dormir la légende. Mais comme le français des Normands n'est pas du tout celui des Toulousains, et comme celui des Berrichons n'est pas non plus celui des Bretons, la langue des Canadiens n'est pas précisément celle des Parisiens. Une telle affirmation peut paraître dure à accepter. Elle n'est pas hérétique. Ces remarques sur le français s'appliquent d'ailleurs à l'anglais, qui varie sensiblement, lui aussi, selon les endroits où on le parle. Personne ne prétendra qu'un aristocrate londonien use du même vocabulaire qu'un citoyen de Toronto ou de Chicago.

L'écrivain canadien, jusqu'ici, s'est appliqué à épurer son langage d'impropriétés de tous genres; il se voit encore dans la nécessité, aujourd'hui, avant de produire, de le libérer de sa gangue parisienne. La fréquentation des auteurs français, surtout contemporains, nous a dotés d'un vocabulaire artificiel dont nous abusons rapidement, si nous ne réagissons. Et il devient tout à fait absurde, dans ces conditions, de tendre à créer une œuvre nationale; cela n'est pas possible en employant des mots qui, d'un français très pur, ne rendent pas justement nos pensées canadiennes.

Cet instrument de précision dont notre littérature a

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besoin, nous le possédons. Malheureusement, nous ne le savons pas, ou avons peur d'y recourir. Notre parler original, dégagé de Tanglicisme, du canadianisme mauvais, d'un certain argot local, et de ce que nous lui avons ajouté en trop, par la fréquentation des auteurs français, a un caractère très individuel. Il est plein de form.es qui semblent archaïques, a gardé des mots savoureux du XVe siècle, respire une acre senteur de terroir. En comprendre la valeur et l'utiliser par la suite est un premier gage d'originalité.

Nous sommes pour un grand nom^bre descendants de Normands. Nos pères sont venus de la région du Havre, d'Yvetot, de Rouen, de la presqu'île du Cotentin. A-t-on jamais songé, par exemple, à tout le parti httéraire que Maupassant saura tirer de son origine normande ? Chez lui, le plus grand réaliste du XIXe siècle, comme l'a appelé Emile Faguet, ^ rien d'affecté ni d'éblouissant. Pas de papillotage. Aucun apprêt d'aucune sorte. Son individualité tient pour beaucoup à la simplicité de sa langue, dénuée d'artifice, qu'il a apprise à Êtretat dans son enfance, quand il courait les champs avec les petits paysans de son âge, ou qu'il se perdait en mer avec les pêcheurs de la côte.

Il est toujours délicat de nommer Maupassant en bonne compagnie. La seule mention de son nom, et ce n'est pas sans cause, suffit à effaroucher. Il évoque toute une littérature malsaine, immorale et amorale, dont la fréciuentation habituelle est éminemment dangereuse. Lemaître, commençant une étude sur l'auteur de Bel-Ami, écrivait: '^Dois-je, ayant à parler de M. Guy de Maupassant, m^ excuser auprès du lecteur, qui a sans doute des moeurs, m'' entourer de

Propos littéraires, III.

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précautions oratoires, affirmer que je n^approuve point les faits et gestes de Mme Bouderoi ou de M. Tourneveau, ni Vindulgence visible du conteur à leur égard." ^

Maupassant, c'est clair, n'est pas un auteur de bibliothèque paroissiale. Ce n'est pas de mœurs qu'il s'agit et nous ne le donnerons pas comme professeur de morale. Nous nous garderons aussi d'en conseiller, même indirectement, la lecture. Ceux que des études littéraires pousseraient, ou obligeraient à le consulter, ne seront jamais assez prudents. Mais on prend son bien où il se trouve, comme disait Molière; et Maupassant, si répugnant qu'il soit, fournit malgré tout une illustration précieuse de ce qu'on peut réaliser avec la simple utilisation, aisée, intelligente, d'un parler populaire. C'est à ce seul point de vue qu'il nous intéresse ici.

Son relief dans l'exécution, Maupassant le doit d'abord à sa claire vision des choses. Il le doit ensuite à sa connaissance du parler de sa petite patrie. Maupassant ne fait pas de style, on peut dire qu'il n'a jamais songé à faire de la littérature. Il écrit naturellement, d'instinct, avec la langue qu'il a apprise et dont il connaît bien les ressources. C'est ce à quoi il faudrait arriver chez nous.

On aura vite compris cet aspect de l'art de Maupassant, si l'on connaît quelques-uns de ses contes normands: La bête à M aW Belhomme, Farce Normande, Les Bécasses ou Aux Champs, La Ficelle, Toine, Le Baptême, ou encore Saint- Antoine.

Le petit récit qui s'intitule Saint- Antoine, précisément, dans les Contes de la Bécasse, illustre abondamment notre théorie. Un simple relevé de certaines expressions et tournures de phrase nous transporte en pleine vie normande,

Les Contemporains, I.

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canadienne ou peu s'en faut. Maupassant est là tout entier dans ce qu'il a de plus sainement robuste. A tout moment, il semblerait que c'est un des nôtres qui parle. Cela sent chez nous.

Ainsi Maupassant écrit: "enteiidu dans les affaires et l'élevage du bétail". Il dira que Saint-Antoine avait marié ses filles avec avantage, que la vigueur du bonhomme ''était célèbre dans tout le pays cV alentour. '' Saint- Antoine était encore un farceur, ''dans la plaisanterie il n'avait pas son pareil.' ' Et les bons mots du cru normand se succèdent, intarissablement: hedaine, (et non ventre); il était plein,{ç^\j non rassasié, ou assouvi) ;mt)e?iter des choses comme ça, (non imaginer des choses) ; allait à ses affaires; préparait les choses de loin; une fente au front, (non une coupure, ni une blessure); il but deux grands verres de suite; les bâtiments de la ferme; sous la neige qui le poudrait.

Dans le texte, il n'y a pas un mot en italique. Maupassant endosse tout.

Et ce bout de conversation:

"Ils sont venus c're nuit. Fais pas de bêtises surtout, (pas sottises ou autre chose). Te v'ià prévenu, (pas averti)... Il a l'air d'un bo7i gars. Bonsoir, je vas chez les autres."

Ne dirait-on pas que c'est un habitant canadien qui raconte une histoire ? Dans le récit du conteur comme dans le discours de ses personnages ? Et tout cela en moins de vingt pages, le plus naturellement du monde, comme s'il n'existait pas, malheureusement, une langue httéraire conventionnelle. Si Maupassant n'a pas toujours le mot absolument juste, (fejite à la place de coupure, par exemple), celui-ci, invariablement, sera populaire, imagé et débordant de sens. De la langue populaire et de la langue littéraire, Maupassant a choisi la première. Il est probable qu'il ne pouvait en être autrement pour lui, qui laissait la

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réalité entrer en lui, et l'exprimait ensuite. Mais il reste, par son procédé, un modèle de première valeur pour nous.

Il conviendrait mieux de dire: Tun de ses procédés. C'est celui-là qui nous intéresse surtout. On a vu sa perfection dans la simplicité, le mouvement, la couleur et la vérité de sa narration. Est-ce que nous ne pourrions pas, nous aussi, écrire comme cela? Il suffirait d'accorder l'instrument. Il suffirait d'écrire comme on parle, à la condition qu'on parle bien. Cela ne se fera pas tout de suite; il faudrait d'abord apprendre, ou réapprendre à parler, c'est-à-dire à nous exprimer en notre français du Canada, sans plus. N'allons pas croire que c'est chose facile. Les jeunes écrivains canadiens devront y mettre du temps et du travail. Ils auront cependant cette satisfaction de ne pas besogner à l'aventure, ayant le labeur des aînés en régionalisme — Georges Sand, Maupassant, le Roy, Barrés, Mistral même, en langue d'oc — qui les aidera à diriger le leur. Cela ne veut pas dire qu'ils les imiteront ou qu'ils s'inspireront d'eux. Nullement. Ils appliqueront aux œuvres canadiennes l'idée générale qui a présidé aux leurs : chercher à exprimer dans un livre l'âme de la petite patrie. C'est en partant de ce principe que l'on atteindra la véritable formule du roman canadien.

Nous n'engageons pas les jeunes de chez nous à fermer pour toujours les livres de France, nos maîtres éternels. Il ne s'agit point de rompre avec la syntaxe traditionnelle, ni de réhabiliter le jargon, l'argot ou l'anglicisme, ni encore d'introduire le parler populaire dans les genres qui ne le souffrent pas. Il est ici question du roman, lequel cherche à étreindre le plus de notre âme, de nos mœurs, de notre nature. Ces choses sont très caractérisées chez nous. Elles s'y expriment en une langue qui est bien français©, non seulement dans son fonds, mais aussi dans certaine»

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parties de son vocabulaire, prises à la vieille source, ou qu'elle a créées en conformité avec les règles. Pourquoi nous serait-il interdit d'employer cette langue, l'usage en étant déterminé par l'art, comme l'ont su faire les régionalistes de France, et notamment, en ces derniers temps, l'un des plus représentatifs d'entre eux : Alphonse de Chateaubriand, l'auteur de La Brièref

Nous ne pouvons pas, comme Crémazie, rêver d'une littérature huronne ou iroquoise. Il faut en faire son deuil. Nous sommes condamnés à écrire en français, et ce nous sera un éternel sujet de jouissance. La littérature canadienne n'est pas seulement une espérance; le jour ne paraît pas très éloigné où elle sera une certitude. Elle implique plusieurs points de vue, dont nous avons essayé de dégager ce qui semble l'un des plus importants.

Il faudra aux œuvres canadiennes des qualités distinctives de fond et de forme. Le roman doit tenir compte du milieu physique et de l'observation psychologique. Ils ont été trop négligés par ceux des nôtres qui ont essayé le roman ou la nouvelle. Nous avons nos problèmes, nos mœurs, des habitudes de vie qui nous sont particulières; il y a chez nous des idées en marche, une évolution remarquable dans la conception de notre individualité ethnique. C'est tout cet ensemble de vie nationale qu'il faut arriver à rendre. Le roman canadien aura pour mission d'exposer nos problèmes et de leur chercher une solution; il exprimera notre nature, tentera de faire valoir nos idées, de les répandre, de les défendre, ramenant les uns et les autres à un cadre vécu. L'étude et l'évocation de notre passé historique, d'autre part, comme l'écrivait il y a quelques années M. Léo-Paul Desrosiers, ^ devront aussi, aider fortement à

^ U Action française, février, 1919.

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la imtionalipation de notre littérature. La matière qui s'offre à notre étude est abondante, complexe, touffue. C'est aux écrivains canadiens de bien choisir les élém.ents de leurs livres. A eux d'avoir la main heureuse, le coup d'œil juste.

Harry Bernard.

C'est une liste bien éloquente que publiait

Les Canadiens fran -récemment la Rente sous ce titre: Les

Cais et la finance Catiadiens français et la finance. Ceux qui

l'ignoraient, et ils sont nombreux, apprendront que les nôtres se distinguent en affaires dans plus d'un domaine, qu'ils sont même les maîtres dans quelques-uns, par exemple dans le commerce des épiceries. Les maisons Hudon, Hébert & Cie, Laporte Martin & Cie, Chaput, Fils & Cie, J.-B. Renaud & Cie, Hudon & Orsali, etc., sont sans rivales au pays.

Pourquoi faut-il cependant qu'à ce tableau s'ajoute une ombre ? Si la majorité des Canadiens français ignorent les succès des leurs, si les Anglais eux-mêmes en tiennent si peu compte, les mettent même souvent à leur propre crédit, n'est-ce pas parce que ces succès ont été presque toujours obtenus sous un nom, une raison sociale, qui n'a rien de français ? Sont-elles nombreuses en effet, en dehors du commerce des épiceries, les maisons de quelque importance composées de Canadiens français et qui arborent fièrement leurs couleurs ?

Hélas ! non. Combien savent dans le peuple

Sous des COU- ^^^^ ^^ Kingsbwy Footwear Co., la Slater Shoe Co.,

la Rock City Tobacco, la Dominion Corset Co., la

leurs étrangèreSQ«^e5ec Prescrving Ltd,\si St. Lawrence Brick Co.,

la Régent Knilting Mills Ltd et des centaines

d'autres sont des compagnies canadiennes-françaises ? Nous n'avons pas

eu le loisir de dresser une liste complète, mais des observations assez

minutieuses nous inclinent à croire que 80 pour 100 de nos maisons les

plus importantes abritent, ou plutôt cachent leur nationalité sous un nom étranger.

La Gazette officielle de Québec peut nous apporter sur ce point un témoignage irrécusable. Chacune de ses livraisons donne les noms de nouvelles compagnies. La dernière que nous avons feuilletée en contenait quinze de Montréal : trois à noms français et douze à noms anglais, presque toutes dirigées cependant par des Canadiens français. Québec d'ailleurs ne fait pas mieux. Qu'on ouvre son almanach des adresses à ce nom et l'on verra s'aligner les Québec Army and Navy Store, Québec Butchers Supply Co., Québec Coal Co., Québec Engraving Co., Québec Fruit and Fish Exchange, Québec Glove Leather Mfr, Québec Land Co., Québec Lumber Co., Québec Marine Works Ltd, etc., etc., toutes compagnies canadiennes-françaises.

Autre exemple. La Banque nationale, elle qui fait si MaHÎÔ CÎé-souvent appel au patriotisme des nôtres, qui leur prêche Sastreuse ^ ^^^ droit l'indépendance économique et la nécessité, pour y atteindre, de placer leurs épargnes dans nos institutions, la Banque nationale vient de fonder une compagnie destinée à administrer ses propriétés. Savez-vous quel nom elle lui a donné ? — La Compagnie nationale d'immeubles f — Allons donc ! The Strathcona Realty Co ! ! ! Inclinez-vous, mânes de nos aïeux ! et vous surtout illustre Montcalm dont la fière silhouette se dresse sur le dernier calendrier de la banque, abaissez, abaissez votre épée : c'est la brigade de vos enfants, enrôlés sous des couleurs étrangères, la Strathcona Realty Co., qui passe ! Enrôlement en vérité humiliant et désastreux. Les uns rient de cette manie comme d'une peccadille; d'autres n'y voient aucun mal, encore un peu, et ils s'en glorifieraient ! Les aboutissants d'une telle façon d'agir sautent cependant aux yeux. Elle nous enlève d'abord auprès des Anglais notre meilleure arme pour obtenir leur respect. N'est-ce pas par notre attitude dans les affaires qu'ils sont portés à nous juger ? Si peu de nos maisons brillent au premier rang, quel crédit aurons-nous auprès d'eux ?

Mais il y a un résultat plus désastreux encore : c'est Notre proprenotre propre mésestime. Sans attacher au succès en mésestisîîie affaires la même importance que nos concitoyens de langue anglaise, nous savons toutefois reconnaître sa valeur. Nous le considérons comme l'effet d'une quahté qui n'est pas ia principale chez l'individu ou la race, mais qui compte cependant.

l'action françaisb

Or, de nous faire croire, en cairouflant ainsi nos maisons les plus prospères, que iious sommes totalement dépourvus de cette qualité, c'est nous amoindrir à nos propres yeux, c'est nous diminuer.

N'est-ce pas aussi étouffer bien des initiatives? Puisque le "génie des affaires" nous fait défaut, la plupart hésiteront longtemps avant de se lancer dans de vastes projets. Et si on a une entreprise importante à confier, ce n'est pas. à un compatriote qu'on osera s'adresser, mais à un homme de "la race supérieure", et ainsi du reste.

Faat-il ajouter qu'en Europe, en France particulière- RéperCUSiOîlment, cette manie nous est fort nuisible. Nos maisons en France d'enseignement et de commerce le savent qui reçoivent de Paris lettres et circulaires rédigées en anglais, traduites à grands frais pour elles dans cette langue, comme si le français leur était étranger.

Nous ignorons si plusieurs compagnies canadiennes-françaises exhibent leurs produits sur le train-exposition qui parcourt actuellement la France? Il doit y en avoir. Et la majorité sans dovite portent un nom anglais. La belle réclame alors que nous nous faisons ! Voit-on par exemple la maison Legaré de Québec, bien française certes et dans son fondateur, et dans son personnel et dans ses capitaux, se couvrant, comme elle l'a fait dans une grande annonce publiée naguère par un journal canadien-français de Montréal, de ses multiples noms anglais :

LEGARÉ AUTOMOBILE & SUPPLY CO., Limited

Legare Automobile of Beauce

Ltd., Valley Jet., Que.

Legare Automobile of Chicoutimi

Ltd., Chicoutimi, Que.

Legare Automobile of Cowansville

Ltd., Cowansville.

Legare Automobile of Frontenac

Ltd., St. Evariste Sta., Que.

Legare Automobile of Joliette

Ltd., Joliette, Que.

Legare Automobile of Mont-Joli

Ltd., Mont-Joli, Que.

Legare Automobile of Montmagnry

Ltd., Montmagny, Que.

Ivegare Automobile of St. Hyacinthe, Ltd., St-Hyacinthe, Que.

Legare Automobile of St. Jérôme Ltd., St-Jérôme, Que.

Legare Automobile of Sherbrooke Ltd., Sherbrooke, Que.

Legare Automobile of Sorel Ltd., Sorel, Que.

Legare Automobile of Temiscouata Ltd., Rivière du Loup, Que.

Legare Automobile of Three Rivers Ltd., Trois Rivières, Que.

Legare Aatomobile of Thetford Mines Ltd., Thetford Mines, Que.

Legare Automobile of Victoriaville Ltd., Viatorift ville, Que.

LA VIE DE l'action FRANÇAISE 251

Que faire pour réagir contre ce mal ? Il a été si souvent A l'œuvre dénoncé qu'on peut le croire peut-être inguérissable. Mais non ! Des exemples récents nous prouvent qu'il ne faut pas se lasser d'intervenir, telle, par exemple, la crâne démarche d'Armand Lavergne obtenant du Château Frontenac, à Québec, des affiches françaises.

Aussi de nouveau faisons-nous appel à tous, en particulier aux membres de l'A.C.J.C. Voilà qui entre tout à fait dans les cadres de l'admirable campagne qu'ils viennent d'entreprendre . Pourquoi chaque cercle ne s'imposerait-il pas la tâche de dénicher toutes les maisons françaises opérant sous un nom anglais dans sa ville ou sa paroisse ? Nous aurions ainsi une enquête des plus importantes menées à peu de frais et de façon sérieuse, dont les résultats seraient précieux. Les voyageurs de commerce prêteront sans doute leur concours à ce travail. Et une fois la liste dressée, nous serons plus en mesure d'adopter un plan de campagne efficace.

La RÉDACTION.

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