LE DRAPEAU
Nous lisons dans l'Enseignement Primaire (septembre 1923), que le 17 juin dernier, lors du dévoilement du monument Tasohereau à Québec, le premier drapeau déployé dans l'azur, à six heures du soir, au moyen de nièces Dyrotechniaues, fut le Carillon Sacré-Cœur. Le fait est à signaler parce qu'il indique un pas dans la bonne voie, il est vrai qu'après le drapeau national ont suivi le tricolore et l'union jack. Mais c'est la première fois, croyons-nous, que, dans une fête officielle, nos couleurs reçoivent la préséance. Tant mieux. Vienne au plus tôt le jour béni oii nous n'aurons plus qu'un drapeau parce que nous n'aurons plus qu'une oatrie.
LA FARCE (ou L^INSULTE) CONTINUE
Il y a un mois et plus que les protestations s'élèvent de toutes 'larts dans notre province contre cette vf rsion française du Bulletin de Renseignements commerciaux qui paraît 40 jours en retard sur la version anglaise. Cette version française devient ainsi parfaitement inutile, un pur gaspillage des fonds publics et une insulte à la population française à qui l'on se permet d'offrir une publication aussi risible. Cependant quelques bons fonctionnaires uniJingues de la race supérieure continuent là-bas cette comédie insultante, avec un flegme qui, n'a d'égal que notre inconcevable patience. Après les révélations de M. Léo-Paul Desrosiers sar notre éviction du fonctionnarisme fédéral, c'est à nous demander une fois de plus si les Canadiens français ont bien quelques ministres à Ottawa et voire jusqu'à ime soixantaine de députés.
Au Manitoba français et catholique l'on fête en ce moment le centenaire de sa naissance. La fête eût dû émouvoir tout le Canada français. Mgr Taché fut, pendant sa vie, le plus grand homme de l'Ouest; il restera l'un des plus glorieux fils de la patrie canadienne-française.
L'homme avait de la race. Par son père il remontait jusqu'à Louis Jolliet, le découvreur du Mississipi, et, plu? haut encore, jusqu'à Louis Hébert, le premier laboureur de la Nouvelle-France. Par sa mère, Louise-Henriette de la Broquerie, il tenait le sang des Boucher de Boucherville; et, dans les lignes collatérales de sa famille, je compte la vénérable Madame d'Youville et l'explorateur du Nord- Ouest, Varennes de la Vérendrye. Dès l'âge de neuf ans, l'enfant venait habiter avec son oncle et sa mère devenue veuve, le manoir Sabre vois. Souvent, au bord du fleuve, la pensée de l'adolescent erra le long de cette grande route qui avait ^emporté vers les pays épiques, tant de ses illustres ancêtres. Au manoir où l'enveloppa l'affection de sa mère, femme d'un haut esprit et d'une foi plus haute encore, il retrouva, avec le souvenir de son noble aïeul, le fondateur de Boucherville, celui du Père Marquette, jadis l'un des hôtes de la maison. Ce dernier, plus que les autres peutêtre, mais avec tous les souvenirs du manoir, agit fortement sur l'esprit du jeune homme. Il écrira lui-même plus tard : ''Qui sait si la prière de Marquette n'a pas été pour quelque chose dans l'appel qui m'a inWté à marcher sur ses traces en allant évangéliser les sauvages de l'Extrême Ouest?... Enfant, je me suis amusé en ce lieu tout embaumé des suaves
212 l'action française
odeurs du dévouement et de l'héroïsme, et, au milieu de ces jeux, de ces amusements, une pensée grave m'a attiré, une voix éloquente, comme celle d'un monument, m'a indiqué la route à suivre et je suis parti".
Des influences de la race et de l'histoire que développèrent tout d'abord une éducation toute maternelle, puis celle de vrais maîtres au séminaire de Saint-Hyacinthe, sortit à vingt ans un jeune homme d'une rare complexion spirituelle. Nature fine, élégante, il tient de sa belle -lignée française, un esprit d'une distinction charmante qui brille d'abord par la grâce plus que par la force. Sa conversation, le style de ses lettres ont le trait, l'enjouement perpétuel. Et pourtant cette élégance naturelle n'empêche pas chez lui la vigueur. Quand le désert de l'Ouest, avec sa solitude et ses vastes horizons, auront fini de le former, il fera voir une noble intelligence, capable de tous les aperçus, habituée aux plus hauts vols. Aucun problème religieux ou politique de l'époque n'a laissé inactif l'esprit de cet homme qui passa les meilleures années de sa vie à courir les prairies et les fleuves de glace, dans la compagnie des Indiens. Son œuvre de publiciste ne formerait pas moins de dix volumes; entre deux courses il écrit une dissertation sur les méridiennes; et son Esquisse sur le Nord-Ouest de V Amérique restera, au jugement d'un critique, ''le recueil le plus complet et le plus exact de renseignements hydrographiques, ethnologiques, botaniques, zoologiques sur cette vaste région, qui ait jamais été publié dans notre langue." ^
Le même contraste, le même équilibre inattendu apparaîtra dans les qualités morales de l'homme. Ce que l'on aperçoit d'abord en lui, c'est une sensibilité facile à l'émotion, prompte aux larmes. Des larmes, il en verse sur chaque
1 H. de Lamothe, Cinq mois chez les Français d'Amériqite.
lettre de sa mère, au simple souvenir du vieux manoir, à la vue des clochers de sa ville qu'il retrouve après une absence. Il faut lire, dans Vingt années de wAssions, cette page où le jeune missionnaire, sur le point de quitter pour la première fois les eaux qui se déversent dans le Saint-Laurent, raconte rémotion qui le saisit : "Nous arrivions à l'une des sources du Saint-Laurent; nous allions laisser le grand fleuve sur les bords duquel la Providence a -placé mon berceau, sur les eaux duquel j'eus la première pensée de me faire missionnaire de la Rivière-Rouge. Je bus de cette eau pour la dernière fois, j'y mêlai quelques larmes et lui confiai quelques-unes de mes pensées les plus intimes. Il me semblait que quelques gouttes de cette onde limpide, après avoir traversé la chaîne de nos grands lacs, irait battre la plage près de laquelle une mère bien-aimée priait pour son fils, pour qu'il fût un bon Oblat, un saint missionnaire".
Mais voici que ce tendre sera en même temps le rude apôtre des régions glacées, le héros à la volonté de fer qu'un entêtement sublime fera courir vingt fois au devant de la mort. Pendant vingt-cinq ans, dans la mêlée des hommes, il sera le lutteur de la justice, l'athlète indomptable; et de plein pied, par le relief de son caractère, il prend place parmi les plus fiers évêques de la tradition chrétienne.
Tel était bien, dans la vérité de son âme, le jeune séminariste qui, en l'année 1844, entrait, l'un des premiers de son pays, dans la congrégation des Oblats, et presque aussitôt, s'offrait généreusement pour les mission^ du Nord- Ouest.
C'était le moment où, à l'appel de Mgr Provencher, la Compagnie des Oblats, arrivée d'hier dans notre pa3'S, s'en allait déployer, dans l'immense nord, la vigueur de
214 l'action française
son jeune héroïsme. Les nouveaux missionnaires vont reprendre, au delà du lac Supérieur, les routes apostoliques abandonnées depuis cent ans; à travers ces prairies à peine entrevues par leurs précurseurs de la Nou vielle-France, ils se jettent de l'avant, aussi intrépides que les coureurs de fleuves de jadis. Partout où ils apprennent qu'une tribu d'Indiens a planté ses tentes ou vient errer près d'un poste de traite, ils y volent. Et voici que, dans l'immense steppe américaine, sillonnée jusqu'alors par les seules caravanes de la compagnie de la Baie d'Hudson, l'on vit cheminer ce nouveau traiteur qui ne cherchait que des âmes à baptiser et, pour les joindre, s'enfonçait plus loin que tous les blancs, sous les latitudes polaires. Spectacle plein de majesté qui nous reporte à nos temps héroïques. Une seule œuvre, dans notre histoire, est comparable peut-être à celle des Oblats dans le Nord-Ouest: celle des Jésuites dans l'ancienne Nouvelle-France. Et s'il fallait entre les deux œuvres, marquer une préférence, nous ne savons vraiment si la première n'emporterait pas les plus hauts suffrages. Dans l'une et l'autre de ces entreprises apostoliques, le champ à parcourir est aussi vaste. Mais combien les privations des missionnaires de la région boréale nous semblent plus rudes. Les Oblats n'auront pas, comme les Jésuites, une phalange d'aussi grands martyrs. Mais ces hommes qui, pour rejoindre une petite tribu, s'en vont en plein hiver, les raouettes aux pieds, à travers la vaste solitude, dorment sous la voûte du ciel, ensevelis dans la neige par des froids de 40° ou de 50° audessous de zéro, et vont ainsi, pendant plus de deux mois, faisant des courses de 200 et de 300 milles, ces hommes ne seront-ils pas appelés justement par Pie IX, ''les martyrs du froid" ? Puis, les races qu'ils évangélisent, ce ne sont plus, comme autrefois, des races fières et nombreuse»,
d'une vigueur intacte, et qui laissent entrevoir Favenir d'une chrétienté. Pauvres débris de races moribondes, il n'y a d'espérance en elles que celle d'une brève et dernière moisson d'âmes. A vrai dire les funérailles des vieux peuples aborigènes allaient commencer; elles allaient se faire au milieu de l'indifférence générale. Seule l'Église voulut être là pour tempérer cette mélancolie tragique. Et ce sera l'honneur des Oblats de Marie d'avoir été choisis par Dieu pour illuminer d'espoir l'agonie des races indiennes et planter une croix sur cette grande tombe.
Alexandre- Antonin Taché avait tout juste vingt-et-un ans, n'était que novice et sous-diacre lorsqu'il fut adjoint au Père Aubert qui montait le premier à Saint-Bon if ace. A peine arrivé dans l'Ouest et fait prêtre, le jeune missionnaire inaugurera lui-même l'œuvre de sa communauté. Dès 1847, nous le trouvons à l'Ile-à-la-Crosse, à plus de 300 lieues de Saint-Boniface, d'où il rayonne presqu'au lac Caribou qui est à 100 lieues de l'Ile-à-la-Crosse, et jusqu'au lac Athabaska qui est à 130 lieues. Devenu évêque quatre ans plus tard, il reprendra les mêmes courses et les poussera plus loin, n'ayant reçu plus de dignité que pour donner plus de dévouement. Plusieurs fois, dans la solitude implacable, il vient près de mourir de fatigues ou de faim. N'importe, pendant vingt ans, jusqu'au jour où Rome lui accordera un coadjuteur, il restera ''cet étrange voyageur couvert de poil de frimas qui, tout à l'heure, fera sa maigre soupe d'herbe et de neige fondue, qui le soir dormir? à la belle éoile", sans perdre jamais, au milieu de ces incroyables misères, son courage et son enjouement. Il écrit à sa mère: ''Une couverte, une hache, une chaudière, une paire de raquettes et quelques livres de viande sèche ou de pémikan, voilà tout l'attirail de nos voyageurs... Avec cela on parcourt le monde septentrional, souvent un peu fati-
216 l'action française
gué, quelquefois glacé, mais toujours de bonne humeur." Tant d'héroïsme devait produire des fruits. Et c'est bien les plus grandes floraisons de l'Église, eue rappelle cette poussée soudaine de croix et de clochers qui surgissent à vue d'œil sur tous les points de la plaine occidentale, dans le bassin du Mackenzie et jusqu'aux approches du pôle. Là, dans ces régions où n'erraient l'hiver que les clartés des aurores boréales, une brillante lumière, celle des symboles de la Rédemption, éclairait enfin la grande nuit. Chaque croix est un jalon qui signale l'avance des conquérants et marque le suprême effort où s'est tendue leur volonté. Sous l'impulsion vigoureuse du chef tout s'organise et tout progresse. Sur les pas des premiers missionnaires, d'autres sont venus; ils sont maintenant une légion qui vont par toutes les routes. L'Église procède là comme partout ailleurs : auprès des clochers s'élèvent des écoles, des hospices; dès les premières heures, de petites religieuses assez intrépides se sont trouvées pour suivre les hommes de Dieu. Avec l'année 1871 Saint-Boniface va devenir le siège d'une province ecclésiastique; un évêché suiïragant est établi à Saint-Albert, un vicariat apostolique dans la Colombie britannique et un autre dans l'Athabaska-Mackenzie. Ainsi se dessine, en ses lignes fortes et amples, le cadre vaste où demain n'aura plus qu'à se déployer l'Église de l'Ouest. Et comment ne pas songer, avec une fierté légitime, que l'activité d'un homme a suffi à cette tâche et que cet homme fut l'un des nôtres ?
Les missions, les fondations d'églises furent l'œuvre principale de Mgr Taché; elles n'ont pourtant pas absorbé son activité. Entré dans la carrière épiscopale à vingt-huit ans, les plus grands événements de la Rivière-Rouge ont
traversé sa vie. Et comme à tous les évêques qui régissent vraiment leur peuple, le rôle de chef lui échut naturellement.
Mgr Taché ne vit pas venir, sans émoi, l'entrée de la Kivière-Rouge et des territoires dans la Confédération canadienne. Si les perspectives de l'annexion s'illuminaient de grands espoirs, l'union fédérative avec l'est c'était aussi le déversement des immigrants dans la prairie; c'était la fin du désert occidental et de son bienfaisant isolement. Mais surtout que vaudraient les nouvelles institutions politiques ? Les droits de la race française, ceux de l'Eglise seraient-ils suffisamment sauvegardés?
Sur ce point les motifs d'inquiétude ne manquaient pas à l'évêque de Saint-Boniface. Dix ans avant le fait accompli, des folliculaires ontariens, obéissant en apparence à un mot d'ordre, s'employaient déjà à dénigrer les Métis français et les institutions scolaires de la Rivâère-Rouge. Ces campagnes de presse déguisaient mal les convoitises de spoliateurs qui flairaient de beaux domaines à prendre, à la seule condition d'en bousculer les propriétaires. L'évêque de Saint-Boniface vit très nettement, dès Icr début, qu'on en voulait à l'existence même d'un peuple, à la survivance d'une race catholique. A peine arpenteurs et ingénieurs canadiens ont-ils mis le pied dans l'Ouest, suivis de quelques immigrants d'Ontario, qu'ils s'y comportent comme en pays conquis. On parle ouvertement d'expulser les Métis de leurs anciennes possessions, témoigne Mgr Taché, ou de les retenir tout au plus pour conduire les charrettes qui vont amener les nouveaux colons. '
Mgr Taché ne croyait point que sa qualité d'évêque lui interdît le patriotisme ni que la charité envers les autres races le dispensât de défendre le droit, parce que ce droit
' Dom Benoît, Vie de Mgr Taché, t. Il, p. 13.
218 l'action française
était celui de ses frères. Avec une insistance émouvante, il avertit aussitôt les autorités canadiennes des malheurs qui se préparent; les ministres canadiens-français sont suppliés de ne pas laisser périr dans l'Ouest, l'œuvre des pionniers de leur race. Peine perdue. Les ministres ne veulent rien entendre; l'un d'eux, Georges-Etienne Cartier répond à l'évêque avec une suffisance qui ne se défend pas de l'impolitesse. On sait le reste et l'enchaînement dramatique des événements: l'arrivée provocatrice de Mc- Dougall à la Rivière-Rouge, la prise d'armes des Métis, la proclamation du gouvernement provisoire, les premiers chocs des deux groupes, le rappel à l'ordre des autorités canadiennes par le gouvernement impérial, l'évêque de Saint-Boniface rappelé du Concile du Vatican par les ministres d'Ottawa.
Mgr Taché, accouru en toute hâte, accepta le rôle de conciliateur que lui confiait un gouvernement aux abois. Il accepta à une condition expresse et qui s'imposait d'ellemême: celle d'une amnistie complète pour toutes les personnes impliquées dans les troubles. Que la prudence du conciliateur ne fût-elle égale à son désintéressement! * 'J'avouerai ingénument, écrira-t-il plus tard, que j'étais trop peu homme d'état pour croire que la parole des hommes d'état ne signifie rien quand elle n'est pas sur le papier." La promesse faite à Mgr Taché fut réitérée solennellement aux délégués officiels du gouvernement provisoire. Au reste, l'amnistie n'était plus seulement une mesure de justice; quand Riel, à l'appel de ses plus fanatiques ennemis, eut repris le commandement des Métis et sauvé l'Ouest du coup de main des Féniens, l'amnistie devint une question de gratitude et de simple dignité. Mais il y a évidemment une humanité qui est au-dessous de ces sentiments. Le péril aussitôt passé, les clameurs ontariennes s'élevèrent
M©N««IGNEUR TAGHÉ 219
plus violentes que jamais contre ^'les chefs du troupeau de buffles". A la vérité on ne sait plus que penser d'un acharnement aussi effroyable contre une poignée d'hommes devenus inoffensifs. Le fanatisme devenait du sadisme. Les jeunes officiers d€ l'armée impériale, a écrit Mgr Taché, ^ ne se consolaient point d'avoir perdu, par la faute de l'évêque, ''l'occasion de tremper la pointe de leur épée dans du sang métis et d'orner leur boutonnière d'un ruban aux couleurs du Nord-Ouest."
Devant cette levée de haines, les politiques fédéraux prirent peur. Selon l'habitude prise par eux depuis 1867, la peur fut décorée du nom de prudence et l'amnistie fut ajournée. L'évêque de Saint-Boniface ressentit vivement ce coup droit porté à son honneur de gentilhomme. Il ne crut point que pour tirer quelques politiciens d'embarras, il dût porter devant le public le soupçon d'avoir trompé son peuple. Il se défendit. Ce fut une belle lutte mais bien inégale entre l'évêque de noble race que le sentiment de l'honneur et que la passion du droit élevaient au-dessus de lui-même et les petits politiques d'Ottawa habitués à ne rien faire que les yeux sur Toronto et redoutant moins de se déshonorer que d'oser jusqu'au courage. Pressés dans leurs derniers retranchements, ces politiques iront jusqu'à à nier les promesses solennelles faites au négociateur de la paix ainsi qu'aux délégués de la Rivière-Rouge. Devant ce nouveau coup l'évêque ne fléchit pas. Entrevues, lettres, il publie tout et le public est constitué juge de sa loyauté. A certaines heures il ne se défend pas d'un accès de dégoût: ''Quelle triste chose que d'avoir à traiter avec les politiciens," s'écriera-t-il. Mais son énergie se relève aussitôt. Voyages, écrits, discours, il n'épargne rien pour sauver la justice. Avec la haute supériorité
3 Dom Benoît, Vie de Mgr Taché, t. II, p. 206.
220 l'action française
que lui donne la conscience de son droit, il tance sans ménagements les ministres apeurés: ''Vous êtes Canadien français", écrit-il à l'honorable Fournier, ''il me semble que nous ne devons pas avoir cessé d'être quelque chose dans notre pays. De grâce, prouvez-nous le donc."
Hélas! on le sait: la peur l'emporta. L'amnistie no fut accordée que tardivement avec des restrictions qui abandonnaient au fanatisme les principales \'ictimes. Le Québec avait trop attendu pour faire tête aux clameurs de rOntario; les ministres canadiens-français avaient trop appris à ne pas craindre leurs compatriotes pour choisir de rester dignes.
Par malheur, et comme il arrive toujours, le pays allait solder la façon de ces faiblesses. Il n'est pas arbitraire de penser que la révolte des Métis de 1885, que l'Qdieuse loi des écoles de 1890 et l'agitation qui suivit, eurent leur cause lointaine dans l'injuste refus de l'amnistie. Le fanatisme savait désormais combien il était facile de faire trembler le pouvoir fédéral et ce que valait la puissance de ce dernier pour la protection des minorités. Dans un dernier effort il résolut de mener à bout la besogne qu'il avait dû laisser inachevée en 1870. En ce temps-là, il avait voulu, en propres termes, éliminer de l'Ouest l'élément français et catholique. Vingt ans plus tard il prétendit consommer son œuvre par la suppression des écoles catholiques et l'abolition de l'usage officiel de la langue française.
Ces lois de 1890 sont le suprême coup de force dans l'histoire canadienne depuis la Confédération. La mise en pièces d'une loi fédérale et impériale qui datait à peine de vingt ans; la répudiation d'un traité conclu dans des
circonstances qui paraissaient le rendre inviolable et dont plusieurs signataires vivaient encore, tout cela signifiait un mépris effroyable du droit. Puis, quelle amère et concluante épreuve contre la fragile unité d'un pays où ne se trouvait point assez d'esprit public pour empêcher ce coup de force ou le réparer!
Selon les prévisions humaines, ce pouvait être pour Mgr Taché la ruine totale de l'œuvre de sa vie. Ses travaux et ses sacrifices, ceux de ses frères, les missionnaires, les ouvreurs de chemins dans la sauvagerie, rien de tout cela, devant les nouveaux venus, ne donnait à sa race le droit de vivre. Dans l'œuvre des écoles cathoUques, il avait placé ses plus fermes espérances d'évêque pour le maintien de la foi. ''Pourquoi ne le dirais-je pas" ? écrivait-il alors. ''La cause de l'enseignement chrétien, dans le Manitoba et le Nord-Ouest, était l'objet d( mes aspirations et de ma vie depuis 45 ans. C'est à cette cause sacrée que j'avais voué toutes les énergies et les ressources dont je pouvais disposer". Et voilà qu'un simple décret ruinait sans façon ce travail d'un demi-siècle.
Le vieillard de Saint-Boniface dut boh^e, avant de mourir, cette suprême amertume. Fatigué, malade, il fait voir néanmoins que son grand âge n'a pas abattu sa mâle énergie. Il est là pour diriger les premières batailles, pour soutenir les quatre premières années de la lutte. Il assiste aux rares victoires et aux nombreuses défaites. Miné par le chagrin, il reste pourtant sur la brèche. Sans doute, il relit parfois, pour garder tout son courage, l'exhortation pathétique que lui adresse, des Trois-Rivières, son ancien compagnon de l'Ile-à-la-Crosse, le vénérable ?^Igr Lafièche: "Courage, cher Seigneur, travaillons à couronner nos cheveux blancs par une lutte qui soit un encouragement à ceux qui viendront après nous."
222 l'action FRANÇAIS!
Jusqu'à la fin le grand et le premier '^bk ssé de l'Ouest" reste le champion de l'intègre justice. Pour lui "une question n'est réglée que si elle est rég-lée selon le droit et l'équité." Le simple soupçon d'avoir sacrifié quelqu s parcelles de son dépôt arrache au vieux lutteur des cris de lion blessé: ''Ma conscience — et ce tribunal est pour moi de haute instance," dira-t-il fièrement ■ — ''ne me reproche pas ce dont vous n'accusez... Un demi-siècle de vie de missionnaire a sans doute amoindri mes facultés sans pourtant les éteindre; refroidi mon cœur sans le glacer; mais il laisse à ma volonté assez d'énergie pour proclamer hautement que je n'ai jamais consenti et ne consentirai jamais à un compromis qui serait une bassesse, à des concessions qui seraient des faiblesses." ^
Il mourut à la peine le 22 juin 1894. Dieu lui épargna les dernières épreuves, les dernières trahisons des politiques où allaient figurer de nouveau, ceux-mêmes de sa race et de sa foi.
Il mourait vaincu, mais grand. Défenseur d'une race, défenseur de l'avenir religieux d'immenses provinces, il fut l'homme qui livra les plus beaux combats de son temps.
Il a fait le Manitoba français; il l'a fait en le sauvant de la guerre civile et peut-être de l'anéantissement en 1870; il l'a fait en y appelant des colons canadiens-français et une élite de jeunes chefs; il l'a fait en sauvant tout l'Ouest d'une conquête américaine. -^ Dans la cathédrale de Saint-
4 Dojn Benoît, Vie de Mgr Taché, t. II, p. 794.
^ Une tradition plus^ou moins accréditée voudrait, qu'en créant le Manitoba, Sir Georges-Etienne Cartier eût nourri cette grande pensée politique de fonder là-bas une nouvelle province de Québec. Est-ce de l'histoire ou de la pure légende ? Ceux qui auront lu la Vie de Mgr Taché par Dom Benoît, opteront sûrement pour la légende. Ni avant,
Boniface, Mgr Ireland lui rendra plus tard cet hommage mérité: ''Si aujourd'hui le drapeau du Canada et de l'Angleterre flotte sur le Nord-Ouest, Alexandre Taché est le seul homme à qui en revient l'honneur." Par lui encore notre race s'est établie solidement sur quelques points des territoires qu'elle garde comme des foyers impérissables d'expansion catholique et française. Et qui pourra dire jusqu'à quel point, ses protestations véhémentes en faveur du droit, les appels de ce vieillard blanchi dans les travaux des missions, sa fierté d'évêque et de Français, ont préparé, au milieu de nous, le réveil de 1900 ?
Pour la gloire apostolique de notre jeune peuple, il fut, au témoignage de son biographe, 'l'un des plus grands fondateurs d'églises au dix-neuvième siècle." Il a fondé comme fondaient jadis les grands Français qui taillaient leurs œuvres à la mesure du continent. Dans un pays où les politiques verraient clair, l'on aurait compris depuis longtemps que la plus grande œuvre accomplie dans l'Ouest fut la prise de possession du pays par cet homme d'Eglise qui, avant l'invasion des immigrants, avait allumé partout les flambeaux de la plus haute civiHsation.
Lionel Groulx, ptre.
ni pendant, ni après l'entrée du Manitoba dans la Confédération, l'homme d'Etat canadien français ne paraît s'être le moindrement soucié de l'avenir de sa race dans les nouveaux territoires. Son rôle fut d'accueillir avec sa suffisance dédaigneuse les graves avertissements de Mgr Taché et d'être faible avec tout le monde dans l'afTaire de l'amnistie. Si le rôle de sir Georges fut autre, nous ne demandons pas mieux que de lui rendre justice. Mais il faudra démontrer que ce rôle fut autre.
Ce que j'ai vu à Barcelone
''QUI VIT TOUJOURS AU MÊME LIEU. y
Barcelone, première étape d'un séjour en Espagne qui devait être, malheureusement, trop bref.
Nous allions chez un peuple que l'on dit arriéré et qui l'est peut-être, mais, nous savions aussi que la nation qui vit sur le territoire aue nous devions parcourir à la hâte, s'était en un jour d'expansion terrible asservi l'Océan et l'Amérique, et avait illuminé le ciel à la flamme brûlante de son génie.
Nous savions encore que ce peuple replié sur lui-même dans la nostalgie de sa grandeur passée, souffre d'un isolement rigide qui le tient en quelque sorte en dehors de la vie continentale.
Nous savions que les meilleurs de ses fils s'emploient, dans l'ordre de la pensée, avec autant de talent que de conviction, à libérer l'âme nationale étouffée sous un formalisme outrancier, lequel ferme les frontières à tout ce qui n'est pas strictement espagnol et veut retarder, sinon éviter, que l'esprit européen passe jamais les Pyrénées.
Nous savions qu'il se poursuit là-bas un travail considérable d'unification nationale, où l'esprit purement castillan se laisserait absorber dans un plus large esprit espagnol, qui absorberait aussi les divers particularismes du royaume; mais nous ne savions pas, ou si peu, que notre première halte en ce pays nous mettrait en face du problème le plus angoissant qu'ait encore soulevé dans la péninsule ibérique, l'espagnolisation de régionalismes variés et fortement accusés.
Nous ne savions pas non plus que nous trouverions là, une fois de plus, la preuve, intéressante pour nous à plus d'un titre, qu'un groupe ethnique différent de ceux qui
CE QUE j'ai vu a BARCELONE 225
l'entourent, qui veut vivre et grandir, mais dans la soumission à ses origines, doit chercher des appuis au dehors, en même temps qu'il fortifie ceux qui constituent sa personnalité propre.
Barcelone, capitale de la province de Catalogne, est à quatre heures de chemin de fer de Port-Bou, gare-frontière entre la France et l'Espagne. Fendant qu'autour de Madrid le paj^sage est affreusement dénudé, pelé, torturé et d'une morne désolation, qui n'est pas sans une tragique grandeur, toute cette partie de la Catalogne qui conduit à Barcelone par Port-Bou est riche et grasse, souriante et accueillante dans ses ondulations légères, aux cultures variées li nuancées.
Barcelone est une très grande ville, belle, riche, laborieuse, complexe d'aspects, qui tient absolument à se donner des allures de capitale moderne, bruyante et affairée. Ce n'est pas toutefois l'impression qu'elle produit au voyageur qui y arrive à la tombée du jour, quand la masse de la population est à son repas du soir, et qui traverse quelquesunes de ses grandes rues neuves, très larges, désertes et trouées d'immenses terrains vagues où les architectes élèveront demain quelques-uns de ces bâtiments qui crient la richesse plus souvent que le bon goût. Ces murs éventrés, ces moellons déchiquetés, ils formaient l'armature des vieux quartiers, dont l'aspect est si séduisant pour l'étranger encore bien heureux d'en retrouver ce qui reste, blottis autour de la cathédrale, dans un enchevêtrement admirable de coins d'ombre fraîche, de patios tièdes et lumineux, de rues étroites et tortueuses, enluminées de linge aux couleurs éclatantes où domine le jaune et le rouge et où circule et s'agite une population alerte et silencieuse.
Cette impression première disparaît le lendemain
226 l'action française
quand, sous la lumière éclatante du plein jour, l'on examine plus en détail la vraie physionomie de la ville, mélange d'archaïque et de moderne, où l'on voit, par exemple, au beau milieu d'une avenue de grande allure sillonnée par des automobiles du plus récent modèle, des gardes municipaux ou des soldats revêtus d'uniformes tels qu'on n'en devrait plus trouver que dans les albums du costume à l'usage des peintres ou des dessinateurs: tuniques bleues-gris ou tunicjues écarlates comme en portaient nos soldats lors de la guerre d'Afrique, surmontées de petits chapeaux plats de toile cirée noire où se mire le soleil et qui feraient le succès de nos théâtres d'amateurs; ou, plus poétiquement, bleuespâles avec liseré jaune clair.
Mais ce qui ne laisse pas de surprendre plus que ce costume d'opérette, c'est de trouver partout ces soldats où ces agents, deux par deux, fusil au bras. Sans doute il y a grève de transports; mais il ne semble pas, à voir l'aspect paisible de la ville où chacun vaque à ses affaires comme si rien n'était, qu'un simple différend entre patrons et ouvriers puisse justifier pareil déploiement de précautions militaires.
C'est que, dans cette ville maritime, virtuellement ouverte à tous les propagandistes de l'action directe qui y abordent de toutes les sentines révolutionnaires, le moindre malaise social prend tout de suite des allures terroristes qui obligent *les autorités aux précautions les plus radicales. S'il faut en croire les dépêches qui nous arrivent actuellement d'Espagne, il semblerait que le dictateur Rivera ait décidé de substituer à l'ancienne politique du laisser-faire qui gangrenait de bolchévisme un prolétariat au sang vif et chaud, une rude politique d'assainissement qui, par expulsion brutale et sans phrase, purgera Barcelone des perturbateurs trop enclins à régler la question sociale par le pistolet, la terreur et le chantage.
CE QUE j'ai vu a BARCELONE 227
Mais le gros problème, celui qui affecte non pas seulement la capitale, m^ais aussi toute la Catalogne, qui intéresse non pas une classe seule de la société catalane, dans ses rapports avec une autre classe, m^ais toute la race dans ses relations avec une autre race qu'elle prétend lui être étrangère, c'est celui de la séparation de Barcelone d'avec Madrid qui demain pourrait se consomm.er dans le sang.
Par suite d'un travail long et patient, les Catalans réussirent en 1913 à arracher au pouvoir central un décret roj^al constituant la ^'Mancomunitat de Catalunya". Ce décret qui modernisait quelques-unes des anciennes libertés de la Catalogne, lui restitua dans Tordre économique une certaine autonomie. Les chefs Catalans, ravis de ce premier succès, mais sachant bien que les parchemins seuls ne suffisent pas à sauver une race, virent plus loin que le texte même du décret, et surent apprendre à leurs compatriotes que la Mancomunitat ne devait pas être à leurs yeux une simple institution administrative destinée à faciliter des rapports économiques, mais le symbole même de leur unité de race et le premier jalon posé sur la route de leur affranchissement.
C'est dans l'ancien palais de la Députation, la plus belle œuvre de l'architecture profane de Barcelone, où se réunissaient autrefois les P^tats de la Catalogne autonome, que ''se réunissent présentement le Conseil et l'Assemblée de la Mancomunitat qui relient dans une certaine mesure les souvenirs glorieux du passé avec les invincibles espoirs de l'avenir".
L'assemblée est composée de 96 députés des quatre provinces catalanes de Barcelone, Gerone, Lleyda et Tarragone. Le conseil, organe exécutif de l'assemblée, est coni-
228 l'action française
posé d'un Président et de huit Conseillers dont le mode d'élection assure toujours à la majorité cinq représentants, outre le Président, et trois à la minorité.
Assistés des techniciens d'un conseil de pédagogie, d'un comité sanitaire, d'un comité forestier, d'un comité d'assistance publique, d'un comité d'éducation générale, d'un com.ité pour les voies ferrées en projet et d'un comité d'études juridiques et économiques, les Conseillers se partagent, suivant leur spécialité, l'instruction publique, les ponts et chaussées, les œuvres hydrauliques, les chemins de fer et téléphones, l'agriculture et les services forestiers, l'assistance publique et la santé, la politique sociale, les finances. Le budget de cette année sera d'environ 33 millions de piécettes.
Il est impossible de donner ici une idée un peu complète des œuvres accomplies depuis 1914 par la Mancomunitat, inalgré la multiplicité des formalités bureaucratiques de la législation espagnole qui invariablement, paraît-il, met trois bonnes années entre le moment oià des plans de travaux publics sont dressés et celui du commencement des travaux.
Des milliers de kilomètres de routes ont été construits, des voies carrossables ont été ouvertes à des régions qui, délaissées jusqu'ici par l'Etat, n'avaient jamais connu que la locomotion à dos d'âne. Ces régions ont vu leur isolement prendre fin, grâce à un réseau téléphonique dont la construction, commencée en 1916, reliait à la fin de 1921, 370 villes ou villages, et qui rend à la Mancomunitat, toutes dépenses payées, le 63/2 pour cent du capital employé.
Nous ne parlerons ici, ni des travaux d'hydraulique et d'assainissement, ni des œuvres d'assistance publique, ni des chem.ins de fer, ni des caisses de crédit communal. Cela nous entraînerait trop loin. Il est cependant difficile, même au cours d'une étude aussi brève, de passer sous silence l'im-
CE QUE j'ai vu a BARCELONE 229
mense effort accompli par la Mancomunitat dans le domaine de l'enseignement.
Les Catalans sont très fiers de cet effort et celui qui a eu, commue nous, l'heureuse fortune de visiter les principales institutions d'enseignement de Barcelone, sous la conduite du plus charm.ant et du plus spirituel des guides, comprend la légitimité de cet orgueil, dans le momc temps qu'il rend un profond homim^age à la clairvoyance et à l'énergie des hommes d'Etat viui en si peu d'années ont su doter leur petite patrie d'instruments de culture aussi parfaits.
La fierté des Catalans ne va pas sans un peu de cruauté malicieuse, nous l'avons bien vu. L'Etat possède une université officielle à Barcelone. C'est là d'abord qu'on nous conduisit. Tout de suite nous avons senti qu'on tenait à nous fournir un élément de comparaison. Lorsqu'aussi bien, la visite terminée, nous sommes parvenus au seuil de l'Université de la Mancomunitat, les yeux railleurs de notre guide disaient toute la joie d'une minorité consciente d'avoir créé plus beau, plus moderne, mieux outillé, plus aéré, l'organe de son haut enseignement.
Nous montrant à l'intérieur un magnifique bronze symbolisant le Travail, don fait à la Mancomunitat par un groupe ami de France, notre hôte nous détailla une amusante histoire qui illustrerait bien le mauvais Vouloir tatillon de l'État à l'v^ndroit des Catalans, qui n'ont pas de raisons spéciales d'être chéris à Madrid. L'administration des douanes souleva toutes sortes de difficultés avant de laisser entrer l'objet d'art. Il s'ensuivit une formidable correspondance, qui s'aggrava de droits de toutes sortes, de formalités de toute nature, de pénalités de tous ordres dont l'ensemble allait coûter à la Mancomunitat quelque chose comme 12,000 pesetas si elle voulait entrer en possession du cadeau qu'on lui avait fait.
230 l'action française
Malin, le Catalan refusa tout net de payer droits et amendes, comme de prendre livraison du bronze, ce qui entraînait forcément la vente publique par l'Etat. La Mancomunitat se fit représenter aux enchères, se porta acquéreur de l'objet au prix de 300 pesetas, et aujourd'hui, à la valeur propre du geste ami qu'il rappelle, s'ajoute le souvenir d'un bon tour mais aussi d'une vexation inutile peu faite pour resserrer des liens devenus de plus en plus lâches.
Au point de vue purement matériel, l'organisation de leurs grandes écoles est merveilleuse. Beaucoup d'espace, de l'air, de la lumière, de la verdure, des fleurs, des piscines de natation, des douches, un outillage scolaire complet où les yeux et même la manipulation, comme les facultés de l'intelligence, peuvent participer à la formation de l'esprit.
La Mancomunitat a créé un Conseil de pédagogie qui a ouvert à Barcelone une bibliothèque publique, contenant plusieurs milliers de volumes et une centaine de revues pédagogiques courantes. Elle a fondé un Institut d'études juridiques qui se livre à l'étude des plus importantes questions du droit catalan; un service des monuments historiques dont les fiches de documents graphiques — monuments, objets d'art, sculptures, mobilier, orfèvrerie, fer forgé, etc., — s'élèvent à plus de dix mille. Des bibliothèques populaires ont été ouvertes dans de nombreuses communes, de trois catégories selon l'importance et les besoins intellectuels des populations, et une école supérieure de bibliothécaires dont les études ont une durée de trois ans. Un Institut d'études catalanes s'occupe de la culture catalane archéologique et philologique. Un institut de physiologie attaché à la Faculté de Médecine de Barcelone, avec bibliothèque spécialisée, unique en Catalogne; des Ecoles Normales, une Ecole d'été qui permet aux institu-
•1 QUE j'ai vu a BAKCELONl 231
teurs de compléter et de perfectionner leurs étude»; une école d'infirmières, avec deux cours d'enseignement général et ensuite cours de spécialisation; une école professionnelle féminine, culture générale et cours suivants : robes, trousseaux, dentelles; une école d'administration publique pour la formation d'un personnel de fonctionnaires compétents, ce qui explique peut-être que les frais du personnel administratif de la Mancomunitat n'atteignent pas le 23^ pour cent du budget des dépenses; tout cela, de fondation récente, est en pleine activité et a déjà donné d'étonnants résultats.
Faut-il parler de l'Ecole élémentaire du travail, des Ecoles techniques supérieures destinées à former les directeurs d'industries spécialisées : — chimiques, quatre années d'enseignement; électriques, quatre années; mécaniques, quatre années; textiles, quatre années; teinturières, deux années; tannerie, deux années?
Faut-il parler de l'Ecole technique des métiers d'Art, pour ébénistes, tourneurs, tailleurs de pierre fines, joailliers, émailleurs ? De l'école des Beaux-métiers (le joli nom) pour céramistes, ébénistes, arts du tissage, (3 ans de cours) ?
Faut-il parler de l'Ecole d'Art dramatique dont les cours durent 9 mois et qui, outre sa tâche exclusivement pédagogique (récitation, déclamation, histoire de l'art, étude du costume et grammaire catalane), organise tous les ans des fêtes publiques, des conférences, où l'on a déjà traité, par exemple, du théâtre en Grèce et à Rome, des interprétations scéniques de Shakespeare, de la comédie pendant le 18ème siècle, de Molière, etc.. ?
Faut-il parler de l'Ecole des Hautes Etudes commerciales, ou de l'Ecole d'agriculture qui donne un cours de 3 ans à ceux qui ne recherchent que le brevet de technicien agronome, et un cours supérieur de 4 années à ceux qui veulent se spécialiser et devenir ingénieurs agronomes? Faut-il
dire que ces ingénieurs, pour devenir professeurs, doivent encore faire un an d'études dans les laboratoires de l'Ecole et faut-il ajouter qu'à côté de l'enseignement régulier, il existe des cours d'échange professés par d'éminents professeurs étrangers?
L'on reste confondu devant l'ampleur d'une telle réalisation; mais l'on s'explique bien des choses en entendant causer les chefs de ce petit peuple volontaire, laborieux, dominateur. Quelques-uns d'entre eux nous ont fait l'honneur de nous recevoir. Sont-ils satisfaits de leur labeur ? Certes oui, m ais leur ambition ne va-t-elle pas au delà d'un travail d'organisation intérieure, sous la tutelle politique d'un pouvoir central étranger à Barcelone ? Oui et non, et cela demande d'être expliqué.
Deux factions travaillent actuellement la Catalogne, l'une fédéraliste, l'autre nettement séparatiste. L'une ne désirant pas la sécession mais une autonomie complète sous le drapeau de Madrid; l'autre réclamant la séparation pure et simple, l'indépendance. Toutes deux sont ardemment, violemment catalanes. Toutes deux voient en l'Espagnol un étranger, et trouvent inique que le castillan soit la langue officielle de leur province dans l'administra^tion, l'université, les cours de justice, l'armée.
La ''préoccupation patriotique" semble être le fait de toutes les classes de la société.
L'on nous racontait au sujet d'un vieil artiste que nous avions rencontré chez lui, dans une maison pleine de poteries et de faïences catalanes, si jolies, une anecdote déhcieuse. Se trouvant dans la capitale, un Madrilène lui aurait demandé s'il n'était pas Catalan de Barcelone.
— Mais non, mais non, aurait-il répondu.
— Et à quelqu'un qui s'enquérait du pourquoi de cette
CE QUE j'ai vu a BARCELONE 233
réponse mensongère, il dit en souriant : ''je n'aime pas à me vanter"...
A Madrid, un P rançais qui nous avait accueillis avec la plus cordiale symxpathie, nous disait que descendant un jour à Barcelone, il s'adressa, tout naturellement, en castillan, au porteur de ses bagages qui lui répondit avec humeur : ''Ne pourriez-vous pas parler catalan, comme tout le monde" ?
La gloire ancestrale, le culte de la langue, l'amour des institutions proprement régionales et le goût de l'action, ont donné à l'âme de ce petit peuple, comme un rythme fait de vénération pour le passé mais aussi de foi créatrice en l'avenir.
De quoi sera fait cet avenir? C'est le point d'interrogation. Les séparatistes l'emporteront-ils sur les autonomistes? Madrid, par son obstination passive, ou, ce qui serait pire, par la persécution, acculera-t-elle les Catalans à la révolte ? La jeunesse, toute la jeunesse, même les fils des autonomistes les plus autorisés sont nettement gagnés à la cause du séparatisme. L'un des plus réfléchis et des plus positifs parmi les chefs de la nation disait en notre présence qu'après la victoire électorale des séparatistes (juin 1923), un collègue haussait les épaules en affirmant que le mouvement était sans importance parce que dirigé par "de jeunes fous". — "Oui, mais l'on disait la même chose de nous au début de notre agitation. Et, nous voilà dépassés, dépassés par nos propres fils"; puis après une pause, il ajouta sourdement" qui p^jeront peut-être de leur sang".
Forcément l'on pense aux petits peuples qui font retentir par le monde leurs revendications d'opprimés et dont le sang a déjà baigné la terre qu'ils voudraient libérer. C'est en Castille, croyons-nous, que l'on a accoutumé de dire que la Catalogne, c'est l'Irlande de l'Espagne. La
234 l'action française
comparaison n'a pas l'heur de plaire à Barcelone. L'on vous dit nettement que si l'Irlande est pauvre, la Catalogne est riche; qu'elle paie à elle seule, avec moins 2 millions de population, un cinquième des impôts de l'Espagne, populeuse de 25 millions, et que si l'Irlande lutte contre le plus formidable empire du monde, la Catalogne traîne à sa suite le royaume le plus arriéré, le plus pétrifié et le plus intolérant de l'Europe.
Naturellement le Castillan ne voit pas les choses sous cet angle. Il trouve le Catalan fâcheux, encombrant, voire brutal, dépourvu de cette finesse qui fait le charme des vieilles races. Les revendications tenaces et sans aménité qui lui viennent de Barcelone, l'agacent comme les plaintes trop souvent entendues d'un nouveau-riche qui pesterait contre tout et tous. Il admettra, s'il est un peu pressé, que l'agriculture est plus scientifique et plus prospère en Catalogne qu'ailleurs dans l'Espagne, et que l'industrie espagnole serait inexistante s'il n'y avait pas les usines catalanes; mais il ajoutera que c'est au pouvoir central que la Catalogne doit sa fortune et que si l'Espagne n'avait pas adopté un protectionisme douanier aussi rigide, l'industrie catalane n'aurait jamais pu naître. Il vous dira aussi qu'elle mourra demain, étouffée sous la concurrence étrangère, si Barcelone veut absolument se séparer de Madrid qui n'entend pas laisser consommer ce divorce sans résister au préalable, jusqu'à la répression militaire, s'il le faut.
Quelles seront, de ce point de vue, les conséquences de la révolution faciste-espagnole qui vient de se produire dans la péninsule ? Il est impossible de les prévoir dans l'état d'ignorance où nous nous trouvons en ce moment de ce qui se passe réellement là-bas.
Mais il est douteux que l'état d'esprit crée par une longue propagande, et lei e«pérance€ qu'ont fait naître de*
CB QUE j'ai vu a BARCELONE 235
réussites matérielles importantes puissent, comme cela, disparaître du jour au lendemain, parce que l'on aura mis un peu d'ordre à Madrid où ne régnait que le gâchis, si, en même temps, l'on ne met pas Barcelone en possession de réaliser quelques-unes de ses aspirations les plus vives vers une autonomie aussi parfaite que possible.
Les dépêches nous apprennent que de Rivera aurait édicté les peines les plus sévères contre ceux qui se rendraient coupables de propagande séparatiste, et qu'il aurait proscrit l'usage de tout autre drapeau que le drapeau espagnol comme l'emploi de toute autre langue que la langue espagnole dans la vie officielle de la nation.
Quelles répercussions provoqueront ces actes d'autorité qui semblent diriger contre les Catalans ? Avancerontils la cause de l'unification en entravant le libre épanouissement d'une langue méditerranéenne qui se glorifie d'une littérature riche de beaux noms ? Le courant central que, de Madrid, l'on veut faire circuler sur toute l'Espagne, sera-t-il assez fort pour fondre et noyer les différenciations qui séparent deux races?
Hâteront-ils l'échéance sanglante que, de chaque côté de la barricade, l'on semblait redoutfr comme imminente, quand nous sommes passés là en juin ?
Qui oserait solliciter jusque-là l'avenir et tracer d'avance la courbe des événements ?
De ce spectacle du réveil catalan, retenons seulement les grandes choses que peut accomplir un petit peuple qui prend conscience de ses vertus iimées, de son entité particulière et qui entreprend de vivre sa vie propre, dans la pleine autonomie de sa personnalité. Qui sait si, pour aortir nous-mêmes de notre léthargie, pour triompher de l'incohérence où s'écoule actuellement notre vie collective,
236 l'action française
qui sait si les mêmes impulsions immatérielles ne nous sont pas nécessaires?
Mais cette leçon n'est pas la seule qui s'impose à nous.
L'un des grands écrivains de l'Espagne m.oderne, Miguel de Unamuno, en pensant à la stagnation de son pays, dit quelque part que ''c'est par le développem.ent des fonctions de relation que les vivants progressent, accroissant et enrichissant leur vie". Il dit encore: ''C'est avec l'air du dehors que je régénère mon sang, non en respirant celui que j'exhale". Et encore: "La pensée nationale, travaillant sans sortir d'elle-même, fait taire la rumeur inarticulée de la vie sous-jacente."
Les Catalans apportent une vérification aux paroles de Unamuno. Les "fonctions de relation", ils les pratiquent. Ils veulent être européens. Les grands courants de la pensée les préoccupent. Leurs maisons d'édition traduisent les principaux écrivains étrangers; ils savent organiser des échanges de professeurs avec les nations qui les entourent, pour mieux connaître et mieux se faire connaître; fonder des bourses pour permettre à leurs jeunes gens les plus distingués d'aller en pays éloignés y puiser la science; ouvrir de grandes écoles conçues suivant les types les plus perfectionnés, chercher ailleurs pour améliorer chez eux. Ils ont mxême appliqué l'idée américaine de consacrer dans leurs bibliothèques populaires, des sections à l'usage des enfants. Curieux du monde extérieur, ils régénèrent leur sang en respirant cet air. Leur individualité nationale, très forte, très accusée, très vivante, jaillit du fond même de la race qui sait que la diiïérenciation seule ne saurait être un principe d'enrichissemient.
N'y a-t-il pas là une leçon pour nous qui sommes un peu dans la situation des Catalans ? La rumeur inarticulée de notre vie sous-jacente, comme dit Unamuno, est fran-
CE QUE j'ai vu a BARCELONE 237
çaise. Politiouement nous sommes britanniques, et quoi que nous devenions, nous ne serons jamais, dans cet ordre, français. Mais, ethniquement, nous ne serons jamais anglo-saxons ou anglo-américains ou anglo-quoi-que-ce-soit. Notre âme, notre cerveau, notre sang sont d'essence française. Si nous voulons atteindre à quelque chose de grand et de propre, nous devrons tendre de toutes nos forces à nous développer suivant notre nature. Asselin a dit très justement que ''tout ce que nous avons de bon, nous le devons à la France; tout ce qui nous menace nous vient des sociétés anglo-saxonnes''. Si nous voulons ''accroître et enrichir notre vie", en la protégeant, ne devons-nous pas faciliter de toutes les façons possibles, les "fonctions de relation" avec la France, substance de notre forme ?
L'abbé Groulx qui a écrit que le sentiment patriotique n'était nullement étranger à nos pères, mais que leur esprit familial très fort et très envahisseur s'achevait volontiers en un esprit de clocher exclusiviste, a rejoint Unanimo qui disait que "certains peuples à force de se contempler le nombril national, tombent dans le sommeil hj^noptique et contemplent le néant". Donner un peu plus de lumière à notre horizon, un peu plus d'air à notre atmosphère; chercher des appuis au-dehors, là même où se trouvent ceux qui conviennent le mieux à notre essence; permettre, par une infusion plus large de pensée française, source de culture spirituelle et morale, à la rumeur sous-jacente de notre vie de bruire plus nettement et plus fortement pour emplir notre âme nationale de voix fraîches et vives, venues du fond mêm^e de son être, c'est la leçon que nous rapportons du pays du Cid :
Cd, chevaliers, je vais vous dire la vérité.
Qui vii toujours au même lieu, son avoir diminue.
Ls.-D. Durand,
avocat.