‹ L'Action canadienne-française (volume 3)Chapitre 206 sur 232 · MISE AU POINT · texte numérisé non relu

MISE AU POINT

Au cours de sa conférence du 23 novembre dernier, à la salle du Gesù, M. Henri Bourassa a discuté, en passant, l'enquête de V Action française sur notre avenir politique. Ses critiques se ramènent à ceci : nous serions des séparatistes, nous évertuant à séparer de la Confédération canadienne, non pas même le Canada français mais '^la seule province de Québec/' rêve ni réalisable ni désirable. ''Tout ce que nous accordons aux enthousiastes aspirations de l'avenir et d'un avenir plus que lointain, nous détourne des réalités du présent; la soif des tâches surhumaines, faciles à entreprendre dans le domaine du rêve, nous fait oublier les humbles mais nécessaires devoirs de chaque jour". Et le conférencier a ajouté cette dernière observation qui est beaucoup plus grave: ''En d'eutres termes, et pour rester dans le cadre de notre étude, les tendances du nationalisme immodéré, ici comme ailleurs, vont à l'encontre du patriotisme réel et du vrai nationalisme". ^

Si la pensée de V Action française se trouvait, par là, justement définie, elle aurait de quoi rendre inquiet. Mais il se trouve qu'elle est tout autre. L'on ne peut appliquer que fort incorrectement le mot "séparatisme" à l'attitude que nous avons prise sur notre avenir politique. Loin de pousser à une séparation violente et prochaine d'avec la Confédération, plus d'une fois nous nous en sommes défen-

^ Le Devoir, 26 novembre, 1923, 6ème et 7ème col., p. 1. Dans le texte de sa conférence mise en brochure, et qui nous arrive au dernier moment, M. Bourassa a remanié quelques-unes de ses assertions, insuffisamment, croyons-nous, pour nous rendre pleinement justice.

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dus expressément au cours de notre enquête. ^ ^'Ce ne sont pas des énergies frémissantes, avons-nous dit, que nous voulons jeter de Tavant, vers des solutions hâtives. Nous croyons avoir le respect des contingences humaines, et Dieu nous garde de vouloir forcer le dessein de sa Providence'\.. ''Nous croyons inattaquable l'attitude que nous avons prise: nous ne voulons rien détruiie, non plus que blesser aucun devoir. Mais un peuple n'a pas le droit de se laisser surprendre par les événements. Et puisque les pronostics les moins contestables nous avertissent qu'un avenir nouveau s'en vient, c'est notre devoir de le préparer".

Notre attitude est uniquement commandée par la probabilité d'une dislocation de l'État canadien. ''Nous ne voulons pas être des destructeurs" avons-nous dit encore. ''Si les effets pernicieux du fédéralisme actuel pouvaient être neutralisés, il vaudrait mieux, dans l'intérêt même de nos espérances, que notre jeune force eût le temps de s'accroître. Mais la destruction est commencée par d'autres que nous et nous refusons d'asseoir notre avenir à l'ombre d'une muraille en ruine". "Avant et pendant la bataille", écrivait aussi M. Georges Pelletier, ''il est bon de voir où nous en sommes... comment il faut nous préparer en vue de cette double éventualité de plus en plus rapprochée: rupture de la confédération canadienne, formation d'un État français autonome, aux bords du Saint-Laurent". ^ La probabilité de cette dislocation de l'État canadien, M. Henri Bourassa ne la conteste point. Bien au contraiie, il croit comme nous, cette dislocation presque inéluctable: "La rupture amicale et violente, entre l'est et l'ouest" a-t-il

2 Voir Notre Avenir politique, pp. 529, 249. Voir aussi V Action française, iriars 1923, pp. 189, 190.

3 Notre Avenii politique, p. 141.

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dit dans sa conférence à la salle du Gesù, ^'paraît d'autant plus probable que la myopie ou l'insouciance de nos politiques, l'aveugle cupidité des hommes d'argent et la faiblesse du patriotisme canadien conspirent avec la nature pour la favoriser".

Mais alors?... En prévision de cette rupture, faut-il essayer de dégager les formes concrètes de l'avenir, ne pas attendre que la maison soit écroulée pour chercher où nous abriter, ou faut-il nous contenter d'un programme général d'action nationale? C'est en cela que l'opinion de M. Bourassa et la nôtre sont divergentes.

Jamais non plus il ne fut question, parmi les collaborateurs de '^Notre Avenir politique", de constituer un État français "avec la seule province de Québec". Nous nous sommes abstenus de fixer les frontières du futar État. Notre discrétion s'explique par des motifs que chacun devine. Néanmoins nous avons laissé clairement entendre que ces frontières ne pouvaient être celles du Québec actuel. Voici, par exemple, ce que nous écrivions dans notre articlepréface: "Tout État est fixé à une partie de la surface terrestre qui est son territoire. Et ce territoire doit être constitué selon les lois de la géographie politique et économique, de telle sorte que la vie de l'État s'y articule normalement. En conséquence des spécialistes devront s'appliquer à déterminer notre futur territoire. Puisque le régime des casiers est absurde, ils auront à marquer, selon d'autres exigences plus rationnelles, la constitution du domaine et l'organe périphérique de l'État de demain". "^ Mais, dès le second article de l'enquête, M. Louis Durand précisait assez nettement: "Un Canada oriental indépendant, avec Québec comme noyau central", écrivait-il, "implique l'union

* Notre Avenir politique, p. 28.

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du Québec, d'un certain territoire à Touest de notre province et des trois provinces maritimes". ^ D'autres textes ne manquent point qui établissent la même chose. Loin par conséquent de vouloir affaiblir notre force française, au détriment de nos frères de l'ouest, nous prenons nos dispositions pour rester le plus fort possible. Puisqu'il y a grand péril que la confédération ne dure point — de l'avis même de M. Bourassa — ne laissons pas au hasard les arrangements de l'avenir, préparons-nous tout de suite à compter pour quelque chose dans l'Est canadien et à compter, par cela même, autant que faire se pourra, pour nos frères éloignés.

Ce programme d'avenir proposé à nos compatriotes, ou, si Ton veut, ce ''rêve" d'un État français a-t-il détourné V Action française des ''réalités du présent"? Nous a-t-il fait oublier "les humbles mais nécessaires devoirs de chaque jour" ? Nous laissons à nos lecteurs de répondre. Nous pensons toutefois, qu'en ses huit années d'existence, V Action française a fait autre chose que se perdre "dans le domaine du rêve" et que le souci de notre avenir politique ne l'a pas empêchée, depuis deux ans, de s'intéresser à tous les aspects du problème national. Depuis longtemps elle a compris que le problème de notre avenir posait tous les autres problèmes de la vie normale d'un peuple et qu'il n'y a de solution pour chacun d'eux qu'en tenant compte de leurs dépendances mutuelles. Au reste, elle a vu, dans cet idéal d'un État français, non pas un moyen d'esquiver les besognes pratiques, mais bien au contraire le seul moyen de coordonner nos efforts et de faire cesser entin nos déperditions d'énergie. Pour nous c'est le point d'orientation nécessaire; nous sommes revenus là-dessus à satiété. Qu'on

Noire Avenir politique, p. 51.

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veuille bien se reporter aux pages 30, 248, de ''Notre Avenir politique". Qu'on relise surtout l'article de M. Tabbé Perrier: U Etat français et sa valeur d'' idéal où notre président s'est appliqué à faire voir la valeur pratique d'un tel dessein.

Reste l'insinuation d'avoir succombé au ''nationalisme immodéré" ou du moins à quelques-unes de ses tendances, en posant ce problème devant nos compatriotes. Voilà qui est infiniment plus grave. Et nous ne savons ce qui a provoqué une telle insinuation. Car enfin quelques-uns de nos collaborateurs, comme l'abbé Perrier, l'abbé Arthur Robert, l'abbé Groulx, les RR. PP. Rodrigue Villeneuve et Ceslas Forest savent tout de même un peu de philosophie et de théologie; et il est fort douteux qu'ils eussent collaboré à l'enquête de V Action française si le projet, tel que posé, leur eût paru le moindrement équivoque. Voici au surplus un autre témoignage, celui de M. l'abbé Cyrille Gagnon, professeur de théologie au grand Séminaire de Québec, qui n'a pas collaboré à l'enquête et qui écrivait dans le Canada français (juin, juillet, août 1923, pp. 419-421) à propos de Notre Avenir politique: "Il n'y a donc pas à s'alarmer sur le caractère du livre qui nous occupe: il ouvre des horizons, il tient l'attention éveillée, il stimule les énergies, il fouette le sang de la race... mais il ne veut ni fomenter la révolte, ni prêcher la haine, l'égoïsme ou le mépris des personnes et des races voisines; il ne veut pas précipiter les événements, mais il les prévoit et veut en prévenir les conséquences".

Nous ne mettons pas en doute les intentions ni la loyauté du conférencier du Gesù. Mais c'est notre droit de tenir à la vérité de nos pensées et de nos attitudes. Nous y tenons.

Les directeurs de la Ligue d* Action française.

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