MEDITATION D'UN ARTISTE SUR LA PATRIE
Le redressement des idées est la première condition de toute démarche vigoureuse de l'esprit. A l'origine de tous nos malheurs et de tous nos malentendus se discerne une absence évidente de doctrine. L'action est mal engagée quand elle compte sur l'inspiration des ténèbres, l'obstination de l'aveuglement ou sur des offensives inconscientes et n'a d'autre philosophie qu'elle-même.
On voudrait rappeler que l'art n'échappe pas à ces nécessités et que la part très large d'intuition qui lui revient, présuppose des conditions d'ordre intellectuel qui le fondent.
Il a été longtemps à la mode de croire que l'art était une entité pure de tout alliage terrestre, qui vagabonde dans les espaces éthérés, dont la notion serait incommunicable aux autres essences du vrai et de l'utile, à laquelle nous adhérerions par une faculté spéciale, et dont le propre serait précisément de nous faire goûter une initiation parfaitement désintéressée. Ainsi séparé de la vie, réduit aux perspectives et à l'atmosphère d'une chambre close, ouaté contre les vulgarités du monde extérieur, dans une ambiance d'hôpital, l'artiste peut travailler à la perfection de l'œuvre. La patrie était de ces choses dont il ne fallait pas l'appesantir et qui matérialisait son concept. Ce chef-d'œuvre nous vint du nord, avec la lumière. On reconnaît à cet idéalisme chenu et ventre-creux et par quoi l'homme devient le centre du monde, le dérivé de l'impératif catégorique ou un maître subtiliseur de toute objectivité, grand prêtre de l'individualisme masqué, excellait à mettre en place des réalités, des dieux honteux qu'il ne nommait pas.
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Si Ton analyse l'espèce authentique du génie de la beauté , on découvre, bien au contraire, qu'il est une typification extrême, résidu de traits locaux accumulés, paysages, mœurs, habitudes professionnelles en réaction avec le climat spirituel d'une race, et qui supposent la continuité dans l'habitat, dans le métier, dans les mœurs; en sorte que plus un peuple absorbe le suc d'un sol, plus il s'enracine dans la terre, qui le porte et plus il en sent le sens profond, plus il répète le geste des ancêtres, plus il est mêlé aux effluves moraux et physiques de sa petite patrie, plus il acquiert la typification artistique. L'exotisme, dérivé du nomadisme, tend à couper les racines qui alimentent et nourrissent la plante humaine, à la suspendre aux confins vagues du monde sensible, à l'abstraire dans un mode de vie qui n'en est plus que l'ombre. On le rencontre naturellement chez les vieilles civilisations où les saturations nationales ayant donné leur plein rendement, font douter du renouvellement d'une veine qui semble épuisée après des siècles d'ex* ploitation, pour ceux que gagne la lassitude et pour les fruits secs toujours nombreux chez les héritiers d'un lourd passé.
L'exotisme est un anachronisme chez un peuple jeune. Il prouve que nous n'avons pas su voir la source vitale des activités artistiques, que nous sommes allés à sa découverte aux antipodes quand elle était près de nous et en nous-mêmes. Les nomades sont des chimériques qu'un messianisme inassouvissable pousse toujours en avant en quête de ciels impossibles, dont les aspirations idylliques plus cruelles que l'expérience préparent la destruction, dont un profond instinct nihiliste, oriental, ne se satisfait que dans l'infini du désert. L'inquiétude, l'anxiété, le tremblement de l'âme comme l'appelle Gœthe, sont des dons fatals à ceux qui, négligeant le perfectionnement du fini où nous nous mouvons, en accord avec les passions du cœur et contre
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les sommations de la raison, ne recherchent l'infini qu'en méprisant les lois du fini. Malheur à ceux qui ne savent se fixer en rien: c'est le néant qui les guette. Heureux les sédentaires qui apprennent sur un même coin de terre, sur une aire déterminée, à fonder une tradition, une expérience, à se forger des armes contre eux-mêmes et le monde, à rendre prépondérantes dans le dualisme de la nature, les directions convergentes, unitaires et pacifiques, à réaliser dans le temps, la distribution du travail dans l'espace que les hommes comprennent et pratiquent si bien, ce par quoi enfin l'humanité dure et prospère.
Nous ne sommes pas impunément des nomades. A la lumière de ces vérités, nous saisissons mieux quels éléments de chair et d'esprit manquent à l'expansion artistique des nôtres. Avant d'agir, il faut être. Or, nous n'avons pas cette plénitude de l'existence que donnent la solidité du patriotisme vécu dans les mœurs, dans les habitudes, dans les idées. La culture et la richesse nous ont fait défaut : celles-ci ne se suffisent pas.
Elles doivent être aspirées, orientées vers en haut. Notre pénurie morale est bien pire. Notre vie patriotique est faible; notre vie française s'appuie trop souvent sur l'académisme, pas assez sur le passé et la terre. Notre catholicisme est sans moelle. Des migrations constantes à l'intérieur et à l'extérieur éparpillent nos énergies et forment des âmes sans ressort, des individus sans relief et sans personnalité. Le changement, la mobilité exténuent, essoufflent la richesse spirituelle de notre peuple.
Enfin l'état d'âme démocratique affaiblit le sens esthétique. L'art est un repliement, une amertume : il est fils de la douleur et suppose de lentes germinations, de longs enfantements, une conception vague et ingénue de la souffrance, une virginité de la sensibihté qui ne s'affaisse pas sous les