‹ L'Action canadienne-française (volume 3)Chapitre 22 sur 232 · MÉDITATION D UN ARTISTE SUR LA PATRIE · texte numérisé non relu

MÉDITATION D UN ARTISTE SUR LA PATRIE

tribulations; c'est un vouloir- vivre, génie de l'espèce qui en agrandissant graduellement la faculté du rêve pour échapper au désordre natif, trouve parfois dans sa conjonction avec un esprit lucide un refuge dans l'ordre suprême esthétique, politique, religieux. Même avec le maximum de satisfactions qu'il lui est permis de désirer, le peuple, dans la moyenne de ses destinées, sera toujours malheureux. Il n'y a que les démagogues pour lui chanter autre chose. C'est pour cela qu'il est un réservoir inépuisable de tout art. Or, la démocratie à base d'égalité suppose la montée progressive du peuple à toutes les initiations de l'intelligence. Elle transpose le dogme catholique du bonheur infini en langue terrestre. Positivement elle propose l'élimination graduée du mal en Hgne droite, comme une chose fatale, millénarisme fatidique dont l'avènement coïncidera avec la diffusion complète des Kbertés politiques, morales. Bref, il en résulte un tarissement des sources vives de l'âme qui ne s'alimente plus que d'objets tangibles et tient la beauté idéale en suspicion.

Pour restituer à l'art ses éléments nécessaires et primordiaux, il faut commencer par nous rattacher à notre terre, à notre histoire. Nous sommes de race française transplantée en Amérique. Notre climat spirituel a subi des retouches. Prenons-nous comme nous sommes. Purifions le type actuel en le rapprochant de ses origines et en le débarrassant des alluvions étrangers et au lieu de courir après des états d'âmes factices et exotiques, exploitons le domaine psychologique qui nous est propre. Il faut enrichir cette matière première. Nous avons nos façons à nous d'aborder l'homme et le monde, de les sentir et de les comprendre qui tiennent à nos racines. Des siècles de

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réflexe ancestral nous ont fait une âme d'un certain aspect. Précisons ces traits; accentuons-les à la lumière de l'intelligence et de la réflexion. Nous sommes d'essence latine, de civilisation logique, humaine et autoritaire. Il faut bannir tout dilettantisme: croire en nous, en notre réalité morale, historique, matérielle, retrouver les éléments constitutifs de notre être, exclure le reste, fertiliser ces données primitives, agrandir en un mot tout l'impondérable et tout le pondérable de notre civilisation.

Il y a donc des races ! gémira quelque bon libéral attardé, effraj^é des responsabilités et des devoirs que cette constatation impose. Il y a des races; ce qui veut dire que l'homme ne grandit et ne s'élève que dans la ligne de son histoire et dans la loi de son être ; cela veut dire encore que pour exalter ses puissances d'utilité, de vérité et de beauté, même conçues universellement, il doit serrer la trame de son tempérament en se conformant aux impératifs du sang, à son irréductibilité.

Le patriotisme est un des promontoires de l'âme. Elle s'y tonifie. L'âme des artistes a besoin de ce tonique. Et sans pousser la préoccupation patriotique jusque dans l'œuvre, ce qui serait lui enlever de sa plasticité et de sa liberté, on a le droit de prétendre que l'universel n'a de sens que dans le national, et le national dans l'individuel. Tout ce qui vit n'a de forme concrète qu'à la condition d'être informé par ce qui l'entoure. ''L'individualité n'est pas tant un but qu'un chemin. Ce n'est pas le meilleur : c'est le seul". (Hebbel)

L'exemple de Barrés est plein de sens. Si l'on accorde généralement que la valeur et l'unité de son œuvre découlent de son infinie curiosité bridée par une passion lucide de la constitution ethnique du type français, on peut en con-

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dure que l'égotisme qui se mue en nationalisme, donne une grande leçon de réussite et d'intelligence.

On a vite fait le tour d'un cœur quand il ne cherche que lui-même. Les passions en sont courtes et brèves. Elles se consument sans aliment, le moi n'étant pas un objet réel d'enthousiasme. Les âmes affamées, je ne dirai pas d'héroïsme, mais plus modestement du plaisir de sentir, libido sentiendi, ne pourront le faire avec cohérence, continuité, dignement, et sans se donner d'amers démentis, sans se trahir elles-mêmes, qu'au contact de ces thèmes généraux, les plus fertiles, toujours renouvelés, et qui développent une perspective, en avant et en arrière de la vie individuelle, d'immortalité collective, où tous les traits de la figure familière que nous aimons deviennent impensables. Le moi d^ abord comme peuple remplace largement le moi d'abord comme individu.

Constituons la religion des aïeux. Ayons un rite quotidien qui retentisse sur notre sensibilité journalière. Gardons au fond de nous-mêmes un point fixe d'équilibre et de sérénité française et dont la rigidité ne soit entamée ni par les soucis du gagne-pain, ni par les persécutions, ni même et surtout par l'existence facile et comblée. De telles réformes ne seront pas sans influence sur la production artistique. Arrivés à la pointe de ces énergies françaises, nous pouvons compter des conquêtes dans tous les domaines.

Ces purifications individuelles seront toujours exceptionnelles. Le don de la beauté est fragile. Il a besoin d'être protégé par un organe plus épais et plus résistant que lui-même. Le marbre n'aspire pas à devenir Vénus; se* puissances de séduction ne sont libérées que par une Intel-

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ligence et une sensibilité à qui on a ménagé une culture délicate, une chaude atmosphère de croissance. C'est ici que la constitution d'un État français devient nécessaire pour les Canadiens français.

L'empire de l'esprit appartient aux politiques qui fondent la structure sociale et donnent la matière première de Fart. Toute investigation dans le réel et le positif de l'humanité appartient d'abord à la raison constructive. L'esprit esthétique vient ensuite. Il chante le fruit de la sagesse élaborée par le politique. Il donne sa voix enchanteresse, son rythme souverain aux abstractions de vérité sociale: il en est l'animateur. Il ne cherche que le beau, mais il intègre naturellement la notion du vrai et de l'utile à celle du beau sous peine de produire des œuvres hagardes ou insignifiantes et s'appuie sur les désignations hiérarchiques déjà réalisées par l'esprit positif.

L'État français peut seul faire régner l'ordre latin dont s'inspire l'artiste de chez nous. Quand, regardant autour de lui, il pourra reconnaître dans la physionomie particulière des siens, une finesse, une élégance, une ironie, une sobriété, un équilibre, une logique, un désintéressement, une flamme, une foi qui aient un accent canadien, une âme complexe, chatoyante et une où il retrouvera l'âme de sa race, alors, mais alors seulement la concrétisation esthétique lui deviendra naturelle et facile.

Réduit à contempler le plan actuel de notre vie française, sa platitude, son mélange d'apports hétérodoxes, sans notions historiques, sans éléments objectifs d'héroïsmxC qui, réchauffent sa sensibilité, l'esthète s'exile dans l'exotisme ou ne chante que lui-même et sombre dans l'individualisme.

L'État français faisant refleurir nos mœurs, nos habitudes, nos idées, en les appuyant de son autorité matérielle, en incorporant à notre vie sociale tous les transcendentaux

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qui doivent nourrir un peuple français et catholique, donnera au visage de la patrie l'expression sainte et belle que l'art n'aura plus qu'à réfléchir comme dans un miroir.

Arthur Laurendeau.

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