UN BRAVE
Note. — L'un des seize compagnons de Dollard des Ormeaux, s'appelait Alonié de Lestres.
Ils dorment là, sous Vhumus deux fois centenaire. Par les sapins touffue qui pleurent dans les vents, De lugubres appels, étrangement vivants, S'entrecroisent parfois sous la pâleur lunaire.
Ils donnent seize.
— ''Alerte !" —
Au loin, l'obscur taillis A répété le cri d'alarme et tressailli. Les morts se sont levés.
Qui donc monte la garde Ainsi sur l'Oulaoumsf
Dans la forêt blafarde Les morts sont réunis, sans qu'aucun ne retarde.
La voix du chef reprend, dolente comme un chant:
""Compagnons, écoutez les brises du couclmnt; ''Écoute" les soupirs oppressés qu'elles traînent; "Entendez les sanglots, longs et lourds, qui s'enchaînent "Et tordent sur nos fronts leurs essaims de douleurs — "Vous connaissez l'accent de ces sombres clameurs; ^' C'est le Verbe de France ! — on l'étouffé — il se meurt ! — "C'est à nous de sauver les frères que la haine "Étreint sauvagement tout à l'ouest, là-bas —
"Qu'un des seize retourne au poste du combat
"Et tranche de sa main leur meurtrissante chaîne !
"Qui veut f"
"Moi" ! répondit une voix sous les fûts. "Va" IdU Dollard. ^
— Et de Lestres s'en fui.
l'appel de la race 121
l'Appel de la race et la génépation de 1880-90
Récemment à Québec, lors de la séance annuelle de la Société du Parler français, un conférencier a cru devoir défendre les maîtres de la génération de Lantagnac, qu'on accuserait, paraît-il, d'avoir manqué de patriotisme. Ceux qui se voudront bien se reporter aux pages 14, 15, 16 de V Appel de la race, verront que les collèges sont mis en cause, en cette affaire, de façon plutôt discrète. Les maîtres de Lantagnac ne furent pas des coupables mais surtout des victimes; ils eurent à souffrir, comme leurs élèves, d"*une atmosphère alors régnante dans la province française du Québec", atmosphère créée, empoisonnée par les politiciens. Que la formation nationale n'ait pas été ce qu'elle aurait dû être dans notre enseignement secondaire, cela ne met nullement en doute le dévouement de nos vieux maîtres. La bienfaisance générale de leur œuvre demeure; elle n'a besoin d'être défendue que par la vérité historique. Or, c'est principalement, par l'enseignement de l'histoire et de la géographie nationales que se fait, au collège comme à la géographie nationale que se fait, au collège comme à l'école, l'éducation du patriotisme. Sur les lacunes de cet enseignement, tel qu'il se donnait jusqu'à ces derniers vingt ans, nous n'en appellerons qu'à un seul témoignage: celui de M. l'abbé Camille Roy. M. l'abbé Roj^ ne cultivait pas encore le genre violent. Mais voici avec quelle ironie tranquille il a jugé un jour l'enseignement de l'histoire du Canada et celui de la géographie canadienne dans nos collèges. M. Roy voulait alors — c'était en 1904 — une ''éducations plus nationale". Nous citons :
^^Si ce n'est pas toujours le talent qui a manqué à nos écrivains, pourquoi ne savons-nous pas assez bien voir ce qui est à côté de nous et sous nos yeux ? Pourquoi ne comprenonsnous pas assez vite ni assez complètement la vie canadienne^
122 l'action française
et toutes aes nombreuses et infimes manifestations à travers nous-mêmes, à travers la nature et à travers Vhistoire f
*^Et donc, quels moyens nous conviendrait-il de prendre pour nationaliser nos esprits?
''Il peut y avoir à ces questions de bien différentes réponses. Me permettez-vous, du moins, d^en indiquer une ce soir, et quHl faut avoir le courage de faire sans chercher à nous dérober derrière notre amour-propre d'éducateur et de professeur. Si nous voulons mieux apercevoir les choses de chez nous, et réprimer en une suffisante mesure cette tendance que nous avons à soumettre trop nos idées, nos jugements et nos goûts littéraires à des influences extérieures, européennes et surtout françaises; si nous voulons aussi combattre V indifférence parfois dédaigneuse quHci Von professe pour la littérature canadienne, il nous faudra, dans nos maisons d'éducation, donner aux enfants et aux jeunes gens une instruction qui soit, en vérité, plus nationale; nous devrons tâcher à mieux pénétrer notre enseignement, le primaire et le secondaire, des choses du pays, à le remplir davantage de tous les souvenirs, de toutes les espérances, de toutes les ambitions,, de toutes les réalités de notre histoire.
''Pour ce qui est de notre enseignement secondaire, il est dans quelques-unes de ses parties trop calqué sur renseignement secondaire français. Non pas, certes, qu'on lui puisse reprocher de faire une trop large place à V étude des classiques anciens et modernes; mais il pourrait nous instruire d'une façon plus précise des multiples aspects de la vie canadienne, et, pour parler autrement, il pourrait faire une place plus large encore à l'étude de Vhistoire de notre pays, de sa physionomie et de ses richesses, à Vintelligence de ses développements politiques, sociaux et littéraires. Il ne faut pas que nos écoliers apprennent Vhistoire et la géographie comme s'ils étaient de petits Européens, et, dans VEurope, de petits Français;
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ils les doivent plutôt étudier comme sHls étaient de petits Américains, et, dans l'Amérique de petits Canadiens. Pourquoi seraient-ils capables d'en remontrer à un lycéen de Paris sur je ne sais quel roi fainéant, ou sur le système orographique de la Forêt-Noire f Pourquoi vous pourraient-ils édifier sur quelque Pharaon dont il ne reste pas même une momie, s'ils n'ont vraiment que des lumières trop confuses sur le caractère et sur les transformations de notre vie coloniale, sur LaFontaine et Baldwin, sur l'histoire de nos cinquante dernières années, sur la nature et le progrès de notre civilisation et de nos institutions, sur la géographie physique et les ressources économiques de notre pays? Si en France, en Allemagne, en Angleterre, l'élève qui a fait son cours classique connaît avec quelques détails l'aspect et la vie de chaque province ou de chaque département, pourquoi nos élèves n'auraient-ils pas sur les différentes provinces du Canada et sur les différentes régions de notre province de Québec des notions aussi exactes et aussi complètes ? Et qu'avons-nous donc à tant blâmer les Européens d'ignorer trop le Canada, si du moins ils ont cette sagesse que nous leur pourrions davantage emprunter, et qui est, en ces matières, de toujours commencer par bien étudier son propre pays. Le mal n'est pas que, étant Canadiens, nous sachions tant de choses sur l'Europe, sur l'Asie, sur l'Afrique et sur l'Océanie, mais que apprenant tant de choses sur tant de peuples et tant de pays, nous ne pouvons peut-Hre nous suffisamment appliquer à très bien connaître et notre peuple et notre pays." (Essais sur la littérature canadienne, pp. 368- 371).
Nous ne croyons pas qu'il y ait intérêt à prolonger cette conversation. Mais si l'on y tient, nous y reviendrons.
Jacques Brassier.
LA VIE DE r ACTION FRANÇAISE