‹ L'Action canadienne-française (volume 3)Chapitre 32 sur 232 · LA VALEUR DU CATHOLICISME POURLE PROGRËSMORALDEL' INDIVIDU · texte numérisé non relu

LA VALEUR DU CATHOLICISME POURLE PROGRËSMORALDEL' INDIVIDU

"La première de nos forces nationales, c'est la foi, a écrit ici même Mgr Paquet, avec toute Fautorité de sa doctrine et la sereine vigueur de son noble patriotisme. Elle est la plus haute, la plus sûre, la plus féconde de toutes les influences qui façonnent un peuple, celle qui le maintient dans Texacte notion de ses droits et de ses devoirs, et dans l'unité nécessaire de sa vie."

Il est pourtant de graves dangers qui entourent nos croyances et nos pratiques religieuses, des causes nombreuses qui tendent à les ébranler ou à les attiédir. Entre tous, ce sont les rapports quotidiens exigés par les affaires, la politique, la vie sociale, qui développent les moins redoutés mais les plus insinuants des éléments où peut s'altérer notre foi. 'Teu à peu, sous l'influence de l'intérêt, les principes se relâchent, les convictions s'ébranlent. Le libéralisme fait son oeuvre. Et l'on en vient à se persuader que, si les esprits peuvent s'entendre sur le terrain économique et social, la même entente pourrait fort bien s'opérer sur le terrain de la religion. On abaisse, lorsqu'on ne les supprime pas, les barrières de la foi; et par une sorte de libreéchange dogmatique, on s'efforce de faire passer en axiome que toutes les religions sont ])onnes, que toutes les morales nous offrent des règles de vie suffisantes.'^

En effet. Tel jadis, et notoirement, parla de son catholicisme comme d'un accident de naissance. Le mot fut relevé. M( ins pour son impropriété et son inconvenance, que comme l'expression d'une philosophie sous-jacente, commune en plus d'un milieu. Cette philosophie n'a pas

été évincée de toutes les consciences. Elle en gagne plutôt de nouvelles.

Alcipe, catholique par son baptême, par éducation et par habitude, l'est beaucoup moins par réflexion et culture de soi. On rencontre Alcipe partout dans notre société. Il est encore plus en haut qu'en bas. Plus il monte, plus il devient Alcipe, réticent sur son Credo, gêné dans sa foi, demi-convaincu, hésitant même en son esprit. Ou bien catholique de parade, mais de peu de rayonnement, catholique faciïe et de bon accommodement. Les demi-réclamations suffisent à son intransigeance, les compromis satisfont sa conscience élastique. Lorsque dans la vie sociale il proteste éloquemment de sa foi, il n'est pas toujours au même degré énergique pour en inspirer le respect. Sa vie privée non plus ne se ressent pas suffisamment de son fier catholicisme. Il sera catholique dans son coeur sans l'être dans ses moeurs. Il le sera dans sa vie et dans ses sentiments sans l'être tout autant dans sa tête. Combien tout cela, par le fait, est précaire, on le comprend. C'est la tête qui chez l'homme tient l'équilibre. Quand la tête faiblit, tout finit par tomber de ce qu'il y a d'élevé en lui. Seules, pourtant, des convictions fortes peuvent maintenir fermes les pratiques exposées à l'usure des contacts et du temps. Or, c'est de la iranscendance de la morale catholique au regard de toute autre que je crains qu'Alcipe ne perde la conviction, et que ne s'en atténue le sentiment chez plusieurs de ceux qui seraient chez nous des chefs, des meneurs de catholicisme individuel et social.

C'est donc à démontrer cette transcendance, cette éclatante supériorité, que les pa^\es qui suivent veulent s'employer. Elles le feront suffisamment, j'estime, si elles parviennent à rendre manifestes ces trois supériorités de

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la doctrine morale du catholicisme qui sont à savoir: d'être une morale croyante, d'être une morale chrétienne, d'être enfin la seule intégraJe. Par son premier caractère, on verra ce qu'elle gagne, avec toutes les morales religieuses, à se fonder en Dieu; par son deuxième ensuite, l'avantage qu'elle a sur les religions antiques, vu l'intime commerce qu'elle commande avec l'Être suprême; par son troisième enfin, comment, à l'encontre des fatalismes et des libéralismes de toute nuance, positivistes ou protestants, elle sauvegarde l'activité libre et progressive de l'homme, même sous l'action souveraine d'attirance et de mouvement qu'elle reçoit de Dieu, son auteur, son idéal et sa fin. .

La première supériorité de notre morale catholique, c'est, avons-nous dit, d'être croyante en un Dieu. On la trouve bâtie sur terre ferme. Ses principes de vie en deviennent inexpugnables. Elle est pour l'homme du fait même une authentique règle de progrès. Il importe au siècle pratique où nous vivons de le constater dans le fondement. Et l'on verra du même coup comment il y a lieu, quand on suppute les valeurs de notre pays, quand on veut connaître ce que représentent les éléments sociaux que nous sommes, de faire entrer avant toute chose en ligne de compte cette croyance indéracinable que l'ancienne France apporta sur nos bords et que les fils de la Nouvelle-France sucent avec le lait de leur mère. L'économie sociale ne salirait découvrir un plus appréciable capital humain.

L'on parle de progrès. Progrès dit marche en avant. Et vers quoi, sinon vers le terme de ce commencement qu'est la vie, vers l'assouvissement de cette soif d'infini qui dévore l'hemme, vers la pure félicité qui ©st la plus profonde et la

souveraine des indigences de sa nature. Quand l'homme donc avance vers son bonheur, le vrai, celui de son intelligence et de sa volonté d'abord, de toutes ses autres puissances ensuite, mais soumises celles-ci à celles-là qui sont incorruptibles, partant les plus nobles, c'est alors, mais alors seulement qu'il progresse formellement.

Voilà bien pourquoi le progrès de l'homme, c'est, au premier chef, son progrès moral, le progrès de ses moeurs au sens philosophique du mot, c'est-à-dire des actes qui lui sont propres et non point communs avec la brute. L'on revient ainsi à la perfection de son intelligence et de sa volonté en harmonie avec sa fin.

Si la religion seule fournit la règle de ce développement moral, si elle seule donne à l'âme humaine cet élan qui la pourra emporter jusqu'à son terme, il va de soi que le perfectionnement moral ne saurait se distinguer du progrès religieux et que la religion est la substance de toute morale. Il en est bien ainsi.

Ecoutons Léon XIII nous l'exposer à son éminente façon dans ce peu de mots: 'X'idée de moralité importe avant tout un ordre de dépendance à l'égard du vrai, qui est la lumière de l'esprit; à l'égard du bien, qui est la fin de la volonté: sans le vrai, sans le bien, pas de morale (ligne de ce nom. Et quelle est donc la vérité principale et essentielle, celle dont toute vérité dérive? c'est Dieu. Quelle est donc encore la bonté suprême dont tout autre bien procède? c'est Dieu. Quel est enfin le créateur et le conservateur de notre raison, de notre volonté, de tout notre être, comme il est la fin de notre vie? Toujours Dieu... La religion est l'expression intérieure et extérieure de cette dépendance que nous devons à Dieu, à titre de justice... Aussi bien, chasser Dieu, détruire la religion.

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c'est anéantir le sens moral au fond même de la conscience humaine."

 moins donc que l'homme ne cherche à connaître Dieu, et, le connaissant, ne s'applique à le servir, ce qui est la religion, il ne progresse point dans sa vie spécifique. Il recule plutôt; du moins il s'arrête et retarde en son progrès. Il peut s'améliorer en quelque qualité relative, art, science, habitudes psychologiques, qui ne sont que des moyens, sorte de voie mobile qu'on peut faire pivoter en quelque sorte comme un pont tournant et diriger par l'intention et l'usage dans un sens comme dans l'autre par rapport à la fin; il peut, selon le langage de l'École, avancer dans quelque perfection secundum qidd, il ne progresse point simpliciter; il ne marche point effectivement vers la perfection humaine, vers le terme du plein bonheur. Seul Dieu nous le réserve, seule la religion nous y conduit.

La preuve pourrait s'en prolonger. Point n'est besoin. Les raisonnements de tous les penseurs sincères, au surplus, les aveux même de l'incrédulité aux heures de détente, sont là pour confirmer d'autorité le peu que nous en avons vu: "La morale, la vraie, la bonne, l'ancienne, l'impérative, a besoin de l'absolu; elle aspire à la transcendance, elle ne trouve son appui qu'en Dieu." (Edmond Sehérer)

Les grands maîtres en fourniraient la péremptoire démonstration. Grandir dans sa vie humaine, bien agir, monter au bonheur, n'est rien autre que fidèlement servir Dieu.

Voilà bien la première supériorité de la morale catholique, et qui, dans une mesure, lui est commune avec toutes les morales rehgieuses. Elle cherche son point d'appui audessus de l'homme, dans l'être le plus élevé qui se puisse concevoir. Dieu même. Elle prend son inspiration dans l'infini et dans l'éternité. Voilà aussi ce qui marque non

seulement la faiblesse mais le terre à terre, pour ne point dire la mesquinerie, de toutes les morales dites indépendantes. Indépendantes de l'Être suprême, elles prétendent, oubliant ses limites, se replier sur la nature de l'homme qui n'est, une fois arrachée à son attraction divine, qu'un astre désaxé. De quelque riche expression qu'on recouvre la pauvreté humaine, elle n'est qu'impuissance morale, à moins qu'elle ne trouve en Dieu son aliment, qu'elle n'appuie sur Dieu sa force, qu'elle ne fixe en Dieu son centre. L'expérience confirme assez que l'infiniment grand qu'est l'homme, selon le langage de Pascal, n'est que l'infiniment petit pour peu qu'il se regarde lui-même et non plus cette destinée finale qui le dépasse à l'infini et le grandit à sa propre mesure. Se cultiver dans l'ordre de sa fin suprême, telle est donc la souveraine grandeur.

Que les morales naturalistes soient celles de la passion, de la richesse, de la gloire, de la science, du pouvoir ou de la pure solidarité, il n'est guère besoin d'en démontrer le peu de fondement. L'Apôtre en a décrit les fruits. L'histoire en a vu les abominations. Notre siècle lui aussi quand il soulève ses voiles en découvre le tableau écœurant

On a, il est vrai, décoré de noms plus dignes ces morales de l'égoïsme. Elles se sont appelées morales utilitaires. Ce qui serait très bien, s'il pouvait s'agir de l'utilité finale et souveraine qui béatifiera l'homme dans le fond de son être et qui n'est que dans la possession de Dieu. Mais non, l'on entend ici plus ou moins ouvertement une utilité de jouissance. Qu'on juge où cela peut mener.

Hobbes et Helvétius ont été ainsi les héritiers, peu ou point avoués, du sensualisme d'Épicure. L'arithmétique morale inventée par Bentham et perfectionnée par Stuart Mill pour calculer les revenus utilitaires ou marquer la cote morale de l'action humaine n'est pas moins arbitraire

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et ne prête pas à moins d'abus. 11 en est de même du pessimisme de Schopenhaûer, de la théorie du surhomme de Nietzche, qui ne vont, en définitive, nullement au-dessus de la jouissance. Il en faut dire autant de l'empirisme de l'école écossaise, s'essayant à maintenir la balance d'une honnête moralité, en opposant à l'égoïsme le contrepoids de l'altruisme, ou encore de la morale de la solidarité universelle des positivistes modernes, ou du progressisme privé ou social de la théorie allemande, ou de l'évolutionisme d'Herbert Spencer. Le rationalisme de Kant, apparemment pur de tout intérêt et exaltant la théorie du devoir qui jaillit de l'impératif catégorique, n'offre ^"lu^re plus de sécurité. I;Ogomachie que tout cela et simple ''panique du divin", selon l'auteur du Stupide XIXe siècle. Ou bien morale sans consistance, insuffisante et précaire, prêtant à toutes les interprétations de l'ambition et de la tyrannie.

Aussi bien, est-ce être avancé déjà dans le progrès moral que d'y entrer avec une doctrine religieuse et la foi en Dieu. Nul autre peuple au monde que le nôtre n'offre à cet égard une base morale plus solide. Nul d'ailleurs non plus n'encourt une plus grave responsabilité peut-être devant les jugements du ciel. Ceux qui ont reçu en partage, de leur famille et de leur patrie, cette dot de la croyance, n'estiment pas assez cet héritage. Et c'est d'un esprit trop léger qu'ils s'exposent :: en dissiper le trésor.

Sur l'heure, je voudrais marquer un corroliaire pratique, en nous tenant toujours au point de vue du perfectionnement individuel, qui découle des considérations abstraites que nous venons de faire.

Les morales indépendantes comme philosophies dérangent peu le monde américain. Mais leurs maximes, ne l'oublions pas, sont toute la lumière morale de ces millions d'incroyants que compte la grande République voisine,

et des milliers qu'on trouve au Canada. Cette morale pratique nous envahit par le tourisme, le cinéma, la presse et la politique. Ce n'est certes point un protestantisme pâle, libéral, sans doctrines fermes, rationaliste et subjectiviste d'esprit, qui nous protégera. Pour sauver l'idéalisme des assauts de la chair, de l'intérêt, de la force, il n'y aura que le catholicisme et sa morale, sa divine morale. Â nos jeunes surtout d'y songer, dans une époque où le sportisme est tout, où il y a même une tendance, comme on a osé dire, à un catholicisme sportif. Ne bouleversons point l'ordre des valeurs. Les droits de l'hygiène morale dépassent infiniment ceux de l'hygiène physique. Les bras vigoureux font des athlètes, ce sont les consciences droites et les âmes trempées qui font des hommes. Ce n'est point la souplesse des gymnastes ni l'adresse des pugilles qui nous constitueront une humanité; elles garniraient plutôt des jardins zoologiques. Ce sont les vertus morales, héritées des aïeux, cultivées par les héritiers; c'est la foi en un Être suprême, foi influençant toute la vie, développant au maximum toutes les puissances humaines et portant les regards de la vie au-dessus de la vie, qui nous conserveront, qui nous donneront de vrais hommes, dignes de leur noblesse, dignes de leur fin.

En effet, une doctrine morale dont l'expression adéquate n'est autre que la perfection divine, et qui promet ce bonheur maximum, auquel notre nature, aspire avec Dieu pour garant, élève assurément l'homme au niveau le plus élevé où il puisse prétendre. C'est déjà être meilleur que de commencer à y croire.

Telle est la première des excellences de la morale du catholicisme. C'est en même temps pour les nôtres leur foncière richesse de vie. À voir maintenant comment le catholicisme apprend à fréquenter Dieu, l'on en compren-

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dra mieux rinestimable prix et l'on découvrira dans notre morale une excellence nouvelle, qui appartent exclusivement, celle-là, à la doctrine de l'Évangile.

Toutes les morales croyantes veulent fonder sur les rapports personnels de l'homme avec le Très-Haut, la source de l'activité morale. A cet égard, combien le christianisme laisse-t-il au-dessous de lui toutes les autres formes religieuses! Et combien sera fécond en grandeur morale chez ceux qui ne le trahissent point un christianisme identifié avec la vie d'un peuple, comme le nôtre le fut depuis trois siècles. Les religions non chrétiennes ont fait de l'homme l'esclave tremblant ou tout au plus le serviteur assujetti, mais sans guère d'amour, de leur Dieu. Le christianisme seul en a fait un fils de Dieu, un fils non point seulement pour la vie d'au delà, mais dès cette terre.

L'homme, de par soi, est simple créature, esclave, chose de Dieu, étant à son usage; non son familier et son intime. C'est la grâce qui met en lui quelque chose de la divinité, une réalité sanctifiante, qui va faire circuler en quelque sorte dans son âme la vie divine comme dans le corps d'un enfant circule le sang paternel.

Vivre la vie de Dieu puisqu'il est esprit, c'est agir comme il agit, connaître et aimer cela même qu'il aime et qu'il connaît.

Dans l'ordre de notre pure nature, nous n'aurions appris que ce que les sens auraient fourni à notre esprit, d'où nous aurions conclu, d'une façon froide et abstraite, l'existence de l'Être infini qui a créé l'univers et qui gouverne toutes choses. Aristote y était parvenu éminemment, hormis ce qui a trait à la Providence. Toutefois, de ce

Souverain absolu nous n'aurions ainsi connu que la vie officielle et publique, si j'ose dire, et comme la face externe. Tel le sujet d'un grand roi qui n'en sait cependant plus long, sinon que son souverain régit puissamment son domaine et jouit d'une auguste autorité. C'est cela seulement qu'aurait pu nous enseigner la nature par le miroir des êtres limités, 'per spéculum. Â la raison s'ajoute la foi; par celleci Dieu nous confère le* privilège d'apprendre ce qu'il connaît lui-même. Il nous a écrit à ce sujet des lettres intimes, selon le mot de S. Augustin: Venerunt nobis litterae de cœlo. Il nous a dit dans les Saintes Lettres qu'il était Père, Fils, Saint Esprit. Il nous a dit ses desseins d'amour personnel pour nous, ses créatures raisonnables. Après nous les avoir fait entrevoir par ses prophètes, il a daigné nous envoyer son Fils lui-même, sa Pensée et son Verbe fait chair, nous les exposer pleinement. Il nous a enseigné dès lors comment prendre nos titres d'adoption divine, par le baptême et dans la foi, et comment parvenir à sa maison royale et éternelle, où nous attend l'infinie béatitude. Nous avons connu ainsi notre nouveau Père, quelque chose de sa vie à lui et de sa famille consubstantielle, au moins dans l'ombre des mystères, //? œnigmate. Et maintenant, faut-il nous écrier avec l'Aigle de Pathmos, nous sommes fils de Dieu, mais ce que nous serons là-haut ne paraît pas encore; toutefois, nous savons que quand cela sera arrivé, nous serons semblables à Lui, parce qu'alors nous le verrons tel qu'il est, et que pour être ainsi par la connaissance et la vision au niveau de son être, il faut lui être semblable.

De notre nature non plus nous nv pouvions l'aimer d'un amour de fils, ce qui suppose l'égalité de nature: filii sunt aliquid patris, ni d'amitié, ce qui exige l'égalité du rang: amicitia pares aut facit aut adinvenit. Mais il a

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rc'paiidu dans nos coeurs sa propre dileclion. C'est cette charité de l'Esprit Saint qui nous permet d'appeler h juste titre Dieu notre Père. Et nous pouvons dès lors aimer Dieu de tendresse, d'intimité, le connaissant en son coeur et de droit pouvant pénétrer en son foyer. C'est ainsi que nous croyons à la charité divine. Dieu est charité, en effet et quiconque a cette charité, demeure en Dieu et Dieu en lui. Aimons donc ce Dieu qui nous aime ainsi tout le premier. Notre affection n'en sera ni servile ni distante, nous ne sommes plus des esclaves ni des sujets, mais nous sommes des amis et des enfants. Notre amour, ce sera l'amour des fils que l'Esprit Saint opère en nous. Car nous sommes, à la vérité, par la grâce devenus des dieux et des fils du Très-Haut.

Telle est la doctrine de l'élévation morale du chrétien à la dignité de fils de Dieu. Tel est le mystère de notre justification par le baptême et la grâce: notre nature est élevée à la hauteur du Très-Haut. Et il n'y a point en cela une pure métaphore, bien que l'allégorie sous toutes ses formes soit em.ployée pour nous la faire saisir. Cet anoblissement moral ne se peut faire sans une création phj^sique qui nous en rende capables. L'on ne peut se surnaturaliser dans ses actes ni dans ses tendances, sans que les facultés et l'être lui-même le soient aussi. En cela réside la profondeur du mystère de la grâce, rarement entendu par les moralistes, trop peu médité par le chrétien, parce que souvent peut-être, il est faiblement exposé par une doctrine incertaine d'elle-même et qui se rabat sur les préceptes et les vices, à l'exclusion pratiquement des fondements dogmatiques, qui rendent pourtant ces préceptes acceptables; et sans tenir compte, non plus, de la noblesse chrétienne, laquelle donne aux vices toute leur laideur. Répétons-le: pour devenir, même par adoption, un fils de Dieu, l'homme

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exige d'abord une transformation intrinsèque et dans la substance même de son âme. Un prince qui consentirait à prendre comme fils l'un de ses sujets, disons un modeste berger, selon la comparaison des Docteurs, aurait à lui concéder des titres officiels, il ne devrait point en changer la nature; il n'aurait qu'à ajouter à l'égalité naturelle déjà existante entre eux deux, une relation extrinsèque et accidentelle. Mais quand Dieu nous adopte, il faut que cette élévation soit plus qu'extérieure et superficielle ; il faut qu'il nous transforme et nous rende capables d'occuper notre rang en face de lui, sans quoi nous ne pourrions ni le connaître ni l'aimer comme il est. Ce qui paraît une absurdité est possible à Dieu et constitue l'histoire de l'adoption surnaturelle de l'homme dans la religion du Christ. Rêveries! proteste l'incrédulité. Sublimités! répond la foi.

Nul doute qu'on va nous reprocher d'avoir versé dans le sermon, et sous couleur de faire voir la transcendance de la morale catholique, d'avoir fait l'exposé de son dogme central. Il en est bien ainsi. Mais c'est que cette intimité filiale que le christianisme établit entre l'homme et son céleste Père, dès cette vie à travers la foi, et qui s'épanouira dans la pleine lumière de l'éternité, constitue la véritable règle de notre progrès moral. Pour peu qu'on entre dans cette conception et qu'on en prenne conscience, s'ouvrent dès lors des perspectives indéfinies sur la route lumineuse des ascensions humaines, et surgissent la liberté dans l'amour, la joie dans le sacrifice, l'élan sublime et la paix inaltérable. Le chrétien dès lors n'est plus qu'une âme qui s'élance de toute sa vie dans les bras de son divin Père.

Ce qui ne l'empêche pourtant, même au regard de la terre, de se prêter à toutes les vraies grandeurs. Être grand chrétien ne se conçoit point sans être, au sen« excel-

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lent du mot, honnête homme. Le christianisme surnaturalise l'homme, mais ne le détruit point. Il l'exige plutôt. Ses saints ne peuvent être ni des esprits faux ni des caractères atrophiés, ni des lâches ni des inactifs; ce sont des héros. La condition normale de la vie mystique chrétienne, c'est une vie morale supérieure déjà au point de vue philosophique. C'est porter l'honnêteté jusqu'à ses plus hautes formes, jusqu'à des nuances inconcevables, jusqu'à des délicatesses que seule sait inspirer l'amitié d'un homme pour son Dieu.

Et voilà certes un programme capable de séduire les assoiffés de réelle et durable grandeur. On peut gémir en voyant des chrétiens qui pensent, en être aussi inconscients et aussi peu émus. Il est à souhaiter que parmi les nôtres ne soient point nombreux ces irréfléchis.

N'objectez point la faiblesse de l'homme. Dieu y a suppléé. Le Dieu des chrétiens est un Dieu Père, mais aussi un Dieu Frère, incarné dans notre nature, un Dieu Sauveur lequel, partant comme nous de son berceau, va nous accompagner de son exemple , de sa doctrine et de sa grâce jusqu'au tombeau, derrière quoi il y a la survie et la féhcité sans mélange et sans fin. Hautes doctrines, à la vérité, ravissants espoirs. C'est tout cela qui entre dans les calculs de la perfection humaine, comprise à la manière du catholicisme. Telle est la directive qu'il trace de l'évolution morale du baptisé. Le catéchisme de notre enfance ne nous a point enseigné un moindre programme de vie. Faut-il ensuite indiquer de quelle hauteur une pareille morale dépasse tout ce qu'ont atteint les rehgions païennes et inventé les systèmes de philosophie ?

Les Juifs eux-mêmes, dans la sagesse, avait surtout saiii l'habileté et le succès qu'elle procure à ceux qui s'y

adonnent. Chez les Grecs, Socrate reste encore utilitaire, sa morale est plutôt purgative. Au point de vue mystique, l'œuvre de Platon est ce que le paganisme a conçu de plus élevé; elle constitue, comme on a dit, la préface humaine de F Évangile; mais il demeure nébuleux dans ses principes, imprécis dans ses visions , abstrait dans la route morale qu'il dessine. C'est à Aristote que la science des maurs devra son cachet rationel; avec lui, elle reste haute et devient solide; on peut dire qu'il apparente le sage avec Dieu. Le christianisme a été assez humain pour comprendre et accueillir cette philosophie grecque et en faire même l'expression de sa morale à lui. Mais il n'en a pas sacrifié sa transcendance. S'il a colligé comme des maximes de moralité, chrétiennes avant la lettre, les sentences du Sage, s'il a reconnu dans Platon les efforts impuissants mais sincères d'une âme s'essayant à bondir jusqu'à Dieu, s'il a emprunté enfin au Stagyrite la solide raison qui constitue le système philosophique et la charpente de sa doctrine morale autant que le langage humain de ses dogmes, le christianisme n'a rien cédé, par le fait, de sa suréminence ; il ne s'est point diminué, il n'est point descendu, il n'a point compromis son efficience surnaturelle et sa vitalité morale, divine en même temps qu'humaine. La morale sublime et austère du christianisme s'est montrée plus forte que toutes les philosophies qui eussent paru devoir l'absorber; elles n'ont servi qu'à lui faire un char de victoire. C'est, au contraire, l'aristotélisme, cette forme la plus ferme de la morale grecque, qui en a été transformé. Aristote avait mis la possession du bonheur dans l'intuition de l'essence divine, il n'avait pu songer que cette intuition pût être immédiate, d'égal à égal en quoique sorte, que le commerce de l'homme avec l'Être suprême pût monter jusqu'à l'intimité. Le christianisme y a mené.

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Avec le dogme catholique, i'âme et ses facultés, surélevées par la grâce et les vertus infuses, n'ont point abandonné les voies tracées par le ferme raisonnement d'Aristote dans la hiérarchie des devoirs. Seulement la fin de l'homme ayant été transposée, par l'ordre de la foi, comme à son octave infinie, s'est trouvé changé aussi le juste milieu rationel de toute vertu, et de tout effort pour le perfectionnement humain. En outre, des vertus formellement chrétiennes, et que n'avait point comprises ni même connues l'antiquité, firent ensuite l'étonnement du monde: abnégation de soi, amour du faible, pauvreté, chasteté, humilité, pénitence, et toutes ces autres excellences morales que prêche le christianisme, qui n'auraient de grandeur sans le motif formel qui les éclaire et les anime : ce motif, c'est l'amitié divine, l'amour filial d'un Dieu qui les commande, à l'effet de dégager l'homme de ses liens charnels, et qui veut élever à sa taille les enfants qu'il s'est donnés sur la terre. On a là ce qui place du premier coup la morale chrétienne au-dessus de toutes les autres.

Alexis de Tocque ville, ce penseur chrétien se tenant toutefois au point de vue exclusif de l'histoire, n'a pu s'empêcher de l'observer et de le résumer en trois paragraphes;

''Le christianisme ne créa pas précisément des devoirs nouveaux, ou en d'autres termes des vertus entièrement nouvelles; mais il changea la position relative qu'occupaient entre elles les vertus. Les vertus rudes et à moitié sauvages étaient en tête de la liste; il les plaça à la fin. Les vertus douces, telles que l'humanité, la pitié, l'indulgence, l'oubli même des injures, étaient des dernières; il les plaça avant toutes les autres. Premier changement."

''Le champ des devoirs était limité. Il l'étendit. Il n'allait guère plus loin que les concitoyens; il y fit entrer

tous les hommes. Il renfermait principalement les maîtres; il y introduisit les esclaves. Il unit dans un jour éclatant régalité, Funité, la fraternité humaine. Second changement."

"LsL sanction des lois morales était plus encore dans ce monde que dans l'autre. Il plaça le but de la vie après la vie et donna ainsi un caractère plus pur, plus immatériel, plus désintéressé, plus haut à la morale. Dernier changement." Ce bref tableau indique assez quelle civilisation s'asseoit au miheu d'un peuple quand l'Église préside à ses destinées.

Plaçons ici une observation. Nous avons parlé de christianisme et de morale chrétienne. Le catholicisme n'est point la seule forme historique du christianisme. Est-ce que la morale protestante, par exemple, n'offre point à cet égard tout autant d'élévation que celle de l'Êghse de Rome ?

Des contacts nécessaires ou de candide bonne-entente peuvent laisser, en effet, cette impression, non dénuée d'un certain fondement. Les vertus chez nos frères séparés ne peuvent-elles point grandir à la hauteur de la perfection chrétienne, puisqu'ils croient au même Christ et à la même Rédemption ? Voire ne trouve-t-on point chez eux souvent un plus grand zèle pour les prohibitions et les abstinences ? Et leur sens philanthropique ne serait-il point plus avisé ? les horizons de leur munificence plus larges? leurs générosités sociales plus éclatantes? Avec ça qu'ils ont en outre, croit-on, plus le sens des affaires, moins de mesquinerie, plus d'envergure, de la hardiesse, de l'entreprise: toutes qualités qui ne nuisent point à la valeur humaine. Et que dire de la correction de leurs habitudes et de leurs rapports sociaux, de leur esprit de discipline, sans étroitesse ni tyrannie?... On continue do flatter le tableau, et l'on

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sera enclin à conclure, le ton un peu abaissé: la morale catholique n'est point la plus pratique; les protestants deviennent riches et vont au succès, sans cesser d'être honnêtes.

Par inexpérience et myopie, ignorant la portée des vertus naturelles admises certes par la doctrine de l'Église et capables, toutes courtes qu'elles sont, d'un bien relatif; méconnaissant de même les influences catholiques qui sont l'apanage souvent inavoué de la conscience protestante, d'aucuns jugent volontiers la morale de l'Église stérile et impuissante, pour peu qu'ils aient découvert ailleurs des individus qui soient autres que des forbans et des goujats.

On pourrait noter d'abord que le succès et la richesse ne sont point la vertu, qu'elles ont d'autres causes que la valeur humaine, et ne constituent pas la substance de la félicité de l'homme. On l'a dit.

Pour détruire toute l'objection et montrer brièvement que la morale protestante ne saurait jamais égaler celle du catholicisme, il serait bien suffisant de rappeler que les mœurs se mesurent aux doctrines; si celles-ci sont hautes, bien fondées et fermes, celles-là le seront aussi, à moins d'illogisme, fréquent d'ailleurs, et d'illusions qui peuvent, au moins pendant un certain temps, permettre d'agir en fonction de principes acquis inconsciemment, et en marge de ceux qu'on professe ou qu'on entend exercer. Or puisque le protestantisme est un christianisme atrophié, mutilé, affaibli, il va bien de soi que sa morale l'est d'autant. Aussi n'y a-t-il pas à s'étonner que sans les formes rigides du piétisme, de même que dans les tolérances du libéralisme et de la largeur d'esprit dont se targue le protestantisme communément, on ne puisse trouver qu'une morale née du caprice ou du tempérament, sans assises, sans contrôle autorisé. Il n'en peut être autrement. Le libre examen

mine, comme à la guise de chacun, le caractère absolu et rétendue du devoir que soutient la religion d'autorité, la nôtre, expression en même temps de la volonté, de la loi et de l'amour divins. Une analyse nous conduirait trop loin. Un rapide coup d'oeil sur ce qui se passe autour de nous suffira bien. D'où vient que l'indissolubilité du mariage, l'ordre hiérarchique des époux, la liberté de l'Eglise dans l'État, la sujétion des devoirs politiques aux freins de la conscience, l'éducation confessionelle, et une vie sociale à base religieuse, ne sont plus pratiqués ni défendus, ou ne le sont que mollement, capricieusement, comme à soubresaut, chez un si grand nombre d'hétérodoxes ? D'où vient que chez eux l'idéal d'honnêteté se matérialise d'instinct dans le succès en affaires; que la morale est toute sentimentale, que les obHgations religieuses et cultuelles restent figées en des formes vides et inertes; que les habitudes de prière sont abandonnées dans la pratique même quand on en préconise la théorie; qu'on fasse bon accueil, par besoin sans doute de se justifier, à des maximes ambiguës et faciles, qui autorisent à poser respectueusement les observances de l'ancienne morale chrétienne dans le musée des doctrines démodées; bref qu'on passe du christianisme luthérien ou anglican au libéralisme, au rationalisme, au modernisme, à l'indifférence religieuse, au scepticisme et à l'agnosticisme moral ? D'où vient tout cela, sinon que, peu fermes sur leurs bases, peu précises dans leur ajustement, les morales protestantes glissent insensiblement ou même dégringolent à sauts rapides sur les pentes du naturalisme et du paganisme ?

Résumons les avantages que présente sur le protestantisme notre règle morale catholique. Ils sont fondés nécessairement sur des divergences dogmatiques, a) La morale catholique, à la différence de l'autre, s'inspire non

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point seulement de la lettre morte et livrée au sens privé, mais d'un magistère vivant qui interprète la lettre et la nourrit d'une substantielle tradition; h) elle maintient, en des formules bien arrêtées, le dogme de la liberté morale, malgré le péché et nonobstant l'action même de la grâce qui s'en empare sans l'absorber; c) elle prétend à une perfection vraiment personnelle, intime et intrinsèque à l'âme, et non point simplement putative et comme sous le couvert de la sainteté du Christ qui se substituerait à l'homme sans se l'identifier; d) par les sacrements, canaux inépuisables, elle fournit les secours surabondants de grâce et de force morale nécessaire au progrès des moeurs; e) elle organise enfin la vie morale et la loi qui la doit régir, dans un pouvoir et une société externe et mystique tout à la fois, qui n'est point seulement une agrégation de fortune, mais une incorporation des individus au grand organisme de l'Église, épouse et prolongement du Christ. Mais déjà cela nous conduit à des considérations qu'il reste à faire en démontrant la troisième supériorité morale du catholicisme que nous avons annoncée, à savoir son intégrité.

Le catholicisme, en effet, a une morale intégrale. L'on veut dire par là qu'il sauvegarde tout ensemble, dans de justes limites, tous les éléments du progrès formel de l'homme dans l'ordre de ses plus hautes destinées, et qu'il a en propre, du même coup, des moyens efficaces d'élever les hommes au niveau moral qu'il a commencé par leur fixer. Intégrale dans son objet, intégrale, c'est-à-dire universelle dans les sujets auxquels elle s'adresse, la morale du catholicisme est intégrale aussi dans ses moyens, la liberté, la grâce et Teffort.

Dans son objet d'abord, et c'est l'intégralité de ses préceptes. Il n'est morale qui embrasse plus fortement et d'un plus sage nombre de prescriptions et de liens, la conscience de l'homme. Le déiP^ant dans sa substance par la grâce sanctifiante, le catholicisme surélève aussi chacune de ses facultés de tendance à la fin ; il a des vertus qui vont s'emparer de l'intelligence et de la volonté, celleci dans son acte de vouloir le bien et de le posséder, les mettant ainsi à portée de saisir Dieu lui-même: ce sera l'ordre des actes éminemment surnaturels de l'homme, actes de foi, d'espérance et de charité. Mais tous les actes qui vont à des fins plus prochaines et à des objets plus saisissables pour lui, doivent aussi procéder, en vue de la fin, de principes et de forces surnaturalisés; les quatre vertus cardinales avec toutes leurs vertus ancillaires et annexes seront ces forces; elles vont constituer l'armature de défense morale de toutes les facultés, et de l'intelligence et de la volonté et des appétits; elles vont former la charpente de l'édifice de la perfection humaine. Dès lors, la prudence, la justice, la religion, la piété filiale et patriotique, l'obéissance et les autres vertus relatives au prochain; la force, la magnanimité, la constance; la tempérance ou maîtrise de soi sous toutes ses formes vont saisir l'homme dans toutes ses possibilités morales et le pousser jusqu'au plus complet épanouissement de sa valeur proprement humaine.

Une remarque ici s'impose qui souligne encore l'intégralité de la morale du catholicisme. Toutes les vertus, c'est-à-dire tous les élans vers la perfection humaine, et toutes les inclinations que ces élans supposent ou créent peu à peu, ont un double champ d'opération; celui où leur exercice est lié par l'obhgation, celui où l'exercice en est facultatif et laissé à l'initiative des plus ambitieux et des plus parfaits; celui qui constitue le minimum, sans quoi

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l'homme sera désordonné dans sa course, ou bien celui qui s'ouvre comme une lice où s'engagent seuls les forts et les héros. Par là se trouve corrigée une lacune substantielle de la moralité antique, réservée aux sages et aux grands, fermée au vulgaire troupeau de l'humanité, selon le langage du paganisme; par là de même est conservé ce que pouvait avoir de noblesse et d'attirance une morale offerte aux âmes assoiffées d'émulation et de grandeur. Celle du catholicisme, faite pour tous,s'adaptant à chacun avec une souplesse insoupçonnable, s'ajustant à toutes les conditions et à toutes les capacités, pour les plus grands vouloirs a des objectifs plus hauts encore.

Les vertus ont ainsi toute une série d'actes élémentaires et essentiels, hens nécessaires pour retenir dans l'ordre de la fin, et qui sont l'objet strict du précepte. Par ce précepte notre morale atteint tout le monde. Elle est consciente de sa force. Les moralités laïques s'évertuent vainement à agir sur les hommes; elles n'ont converti personne, parce qu'elles ne savent point lier. La nôtre rejoint les plus avilis comme les plus nobles. En principe, elle ne désespère pas plus de béatifier et d'amener à une vertu parfaite le perverti que le sage, pourvu qu'il demeure à son école. L'on n'a pas à dire quelles transformations l'histoire porte au crédit de la morale catholique. L'autorité divine en main, elle travaille en intéressant l'homme à sa propre destinée, en lui faisant voir le retentissement de chacun de ses actes vis-à-vis de son éternité, exigeant d'abord la volonté effective du bien, première condition de la moralité, puis l'excitant ensuite graduellement jusqu'à la consommation de toute vertu. C'est ce qui manque aux morales étrangères. Au nom de qui ou de quoi forcerez-vous, hors de la conception théologique, à faire accepter vos préceptes de perfection morale, sinon à des âmes d'une raison profonde

et déjà disposées à la vertu ? Le christianisme n'en demande point tant. Il suppose le désir du bonheur, ce désir est inné; ensuite le sentiment de sa faiblesse morale, et du besoin d'une règle et d'un secours pour s'en délivrer. Cela suffit. Â tous ceux qui ont telles dispositions, faciles, élémentaires, le progrès moral dans la religion catholique est possible. Plus que cela, répétons-le, il est obligatoire.

Nous avons bien là l'une des notes saillantes de notre doctrine morale, et l'une des causes qui l'enfoncent dans le cœur de ses adeptes: sa ferme conception du devoir. Pour les philosophes anciens, le bien moral s'impose à l'homme supérieur et qui pense, s'il veut atteindre toute sa valeur;, ils n'en découvrent clairement aucune loi pour les humbles qui restent en marge de la philosophie. Les libres penseurs modernes ont aussi déraciné la morale du devoir, en en sapant les fondements religieux. Seul Kant a tenté d'en renforcer les notions par sa théorie d'un impératif catégorique, au sommet de la raison humaine. Mais c'est là du pur verbalisme qui ne résiste ni à l'analyse ni à l'exercice; aussi, il se montre impuissant à obliger. Pour avoir voulu dégager la morale chrétienne de tout semblant d'imperfection, de tout motif égoïste, le maître de Kœnigsberg n'a abouti qu'à un formalisme étroit, sans vigueur, sans richesse psychologique.

Mais la morale chrétienne en fondant le devoir sur Dieu, sur le Verbe, pensée divine, exemplaire, suprême, idéal infini, auquel se mesure essentiellement tout être, sur ce modèle auquel toute raison est tenue et commandée de se conformer, donne à la loi des mœurs, dès qu'elle s'appuie sur la loi rehgieuse et par elle sur la loi éternollc qui s'identifie avec Dieu, une force impérative inéluctable. Parce que cet empire de la loi vient d'un Dieu d'amour et dont on porte en soi par le baptême le germe des souve-

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raines tendresses, cet intérêt, d'une récompense qui no sera que l'amour conduit à son terme et que la possession de l'Ami divin, déjà ici-bas entrevu, désiré, presque saisi, cet intérêt, dis-je, perd ce que le kantisme lui reproche: de n'être point d'une pureté et d'un désintéresse <Mit parfaits; Dieu au contraire, au lieu du seul respe t d'un droit qui s'impose despotiquoment tel que préconisé par la philosophie de la raison pure, Dieu suppose l'abnégation parfaite; mais abnégation consentie et recherchée, à laquelle conduisent graduellement, et dans la joie de se sentir monter toujours plus haut que soi-même, l'exercice de toutes les ressources les plus fortes de l'âme humaine et toutes les suavités les plus douces du Dieu qui est notre bonheur en étant notre fin.

Ce sont ces caractères qu'à des degrés variables ont défiguré les sectes sorties par défaut ou par excès de la doctrine catholique. Mais notre christianisme garde au chrétien ce que lui ravissent alternativement les morales humaines: la défiance de sa faiblesse, sans quoi l'orgueil stoïcien rongerait ses efforts; mais aussi le sentiment de sa personnalité, et la liberté de son action, que les mystiques non chrétiens de tous les âges, depuis Platon, ont subrepticement sacrifiés.

Or le catholicisme sauve la liberté. Il fournit ainsi un attrait qui tempère la force impérieuse du devoir. Ce n'est pas que ses docteurs ignorent toutes les obscurités qui enveloppent la nature de la liberté. Ils estiment nonobstant que la nuit ne permet point de nier ce qu'on touche sans le bien voir. L'Église défend la liberté dans son enseignement dogmatique, elle stigmatise ceux qui la nient. C'est parce qu'elle en soutient la doctrine qu'elle en réclame ensuite avec autorité l'exercice et qu'elle peut prêcher la responsabilité morale. Elle donne foi à chacun

en sa liberté. Elle ne la montre point comme une rupture et une puissance de révolte dans l'harmonie du monde, mais comme la création la plus parfaite de la liberté divine qui continue d'en être la source et de la dominer.

Mais cette liberté humaine, elle ne la déifie point en elle-même comme le font les meneurs de révolution. Non, elle enseigne aussi que le péché est entré dans le monde, et que s'il n'a point effacé la responsabilité morale parce qu'il n'a point éteint le libre arbitre, il a néanmoins affaibli son exercice, et du poids des passions il l'incline vers en bas. Viribus attenuatuni et indinatum, minime extinctum. Tel est l'enseignement même de la foi.

Or cette liberté affaiblie, non détruite, le catholicisme nous la montre perfectible. Servez-vous-en, dit-il, vous l'augmenterez. Parvenez ainsi à la liberté pleine des parfaits enfants de Dieu.

Et le christianisme a des ressources merveilleuses pour aider au développement de la liberté. C'est en premier lieu la doctrine du pardon et le relèvement possible malgré toutes les faiblesses. C'est l'espérance qui rayonne dans le cœur du chrétien pardonné. C'est plus encore la doctrine de la grâce, force divine mise au service de l'homme et à sa portée par les sacrements, et qui donne au croyant le sentiment de pouvoir être fort et victorieux contre tout, contre lui-même s'il le faut. C'est enfin cette méthode éprouvée d'affranchissement progressif que constitue l'ascétisme chrétien fondé sur les principes de l'Évangile qui lui servent d'idéal, mais fondé en même temps sur l'étude expérimentale du cœur humain dont il éclaire tous les replis et stimule jusqu'au moindre ressort.

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L'on serait infini à exposer dans le détail les affinités profondes de la doctrine du perfectionnement personnel, c'est-à-dire de l'ascétisme chrétien, avec les besoins les plus essentiels et les plus instinctifs de la conscience et du cœur humain. Laissons à plus tard de le dire. N'omettons point au moins de mettre en relief l'enseignement catholique, de la nécessité du concours humain et de l'effort personnel pour arriver au bien, c'est-à-dire au bonheur.

En donnant liberté de l'expliquer chacun de son mieux, l'Église s'est toujours gardée des excès de tout système qui nierait ou bien la part de Dieu par sa grâce, ou bien le fait de l'homme par ses libres efforts, dans son ascension morale. Non, pour elle, se sanctifier c'est donner à son intelligence plus de vérité, et cette vérité la scruter jusqu'au fond; et partant de cette vérité, c'est arracher à sa volonté les désirs les plus hauts, les actes les plus forts, les sacrifices les plus grands, les consentements les plus fermes, les amours les plus fidèles. Voilà pourquoi le catholique en tant que tel ne saurait être ni mesquin dans ses horizons d'esprit, ni veule dans ses déterminations. Il ne le serait que dans la mesure même où il n'aurait point compris ou ne suivrait point l'idéal moral de sa foi. Parce que le catholicisme connaît la force d'un idéal pour émouvoir le cœur humain, pourvu que cet idéal rayonne sur la vie tout entière, il projette sur toutes les actions humaines la lumière de son dogme. L'Église sait aussi comment les passions poussent à l'agir dans le sens des théories qui les alimentent, voilà pourquoi elle est intransigeante en doctrine et inlassable semeuse de principes; pourquoi elle incarne sa doctrine dans les symboles les plus brillants, dans son culte incomparable, dans l'histoire séduisante dés meilleurs fruits de son œuvre, ses saints.

C'est d'accord avec sa foi en l'existence d'une liberté

perfectible mais étouffée souvent par les végétations sauvages de la nature inférieure qu'elle fonde sa théorie de l'éducation. Elle n'a que faire des puéricultures modernes et des méthodes dites américaines de la formation d'un homme. Elle ne croit pas à l'impeccabihté native. Elle ne croit pas au progrès d'une liberté sans bride. Elle ne croit pas à l'efficacité d'une éducation à l'Emile et avec l'unique garantie du sélf-control pour arriver à la dignité et à la valeur humaine. Le self-confrol rend tumultueux et anarchique l'être moral; c'est la discipline, non le hasard de toutes les folles poussées de la nature, qui illumine la raison, fortifie le vouloir, forme le caractère, et grandit l'homme. L'éducation consiste à sortir un homme de ce bloc informe; elle consiste à élever un enfant jusqu'à sa taille d'adulte; cela suppose un control distinct de soi, une vigilance et des soins qui ont besoin de protéger la vie contre ses caprices, d'éclairer d'abord, aux regards de la liberté elle-même , les horizons qui devront la solliciter, et de lui ouvrir la voie où elle pourra s'engager. On a là tout le programme de l'éducation domestique, scolaire et sociale, telle que conçue par le catholicisme.

Là aussi le programme de tout travail pour sa formation personnelle. La liberté , l'initiative provoquée mais g,uidée, la vie jaillissante à pleins bords mais dans l'ordre, mais recueillie et protégée contre toute effusion prodigue et épuisante.

Et c'est ensuite que le jeune homme s'élance de toute sa sublime ambition et de toute sa généreuse vigueur à la conquête du bonheur, de la dignité, de la l^eauté morale. Il s'y met par le travail de la vie intérieure, non point par la course aux faveurs et des attentes prolongées aux divers échelons de la fortune humaine. Il s'y met en devenant lui-même un grand esprit et un grand caractère. 11 s'y

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met en regardant un Ignace de Loyola ou un François de Sales, un Ozanam ou un Garcia Moreno. Il s'y met, par les méthodes chrétiennes, convaincu que c'est toujours le catholicisme qui produit la plus belle espèce d'hommes. Il s'y met pour donner à sa race des hommes, ce qui revient à dire de vrais chrétiens, et non point parmi son peuple des figurants.

Vers la supériorité! s'écrie-t-il : ad altioral Non point seulement la supériorité sociale, non point pour elle-même la supériorité intellectuelle, toute précieuse et admirable qu'elle soit, mais avant tout vers la supériorité morale, celle qui joint l'homme à Dieu, et fait l'homme ainsi le plus grand qu'il puisse être, en le jetant à genoux.

Voilà ce que notre catholicisme national nous fournit d'emblée. Puissions-nous ne point enterrer ce divin talent.

J.-M.-Rodrigue Villeneuve, O.M.I.

Docteur en théologie et en philosophie.

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