LES FAITS
Mais de tels témoignages, nous ne l'ignorons point, il est possible qu'on en puisse aligner une liste pareille, en faveur de l'opinion contraire. îl ne manque pas de gens respectables qui se croient obligés de célébrer notre vieil enseignement jusque dans ses lacunes. Puis, il nous est agréable de le reconnaître: il est rare que, dans nos collèges, un éducateur ne s'est pas trouvé, à une époque ou à une autre, qui voyait plus loin, qui échappait plus que les autres à l'atmosphère opprimante et qui renoua de son mieux, pai ci par là, la tradition de l'enseignement patriotique.
Ces précurseurs qui n'étaient pas toujours des professeurs d'histoire du Canada, ne pouvaient tout de même corriger, par leur seul dévouement, les insuffisances les plus graves. C'ar l'enseignement de l'histoire du Canada dans nos collèges et nos séminaires aura toujours contre lui d'avoir été fait, jusqu'à l'époque de 1900, avec des manuels de l'enseignement primaire. Voilà un premier fait qu'on ne peut écarter. Et que valaient ces manuels? M. l'abbé Chartier jugeait ainsi en 1913, celui de Laverdière, le plus enseigné de ces hvres d'histoire: ''Le manuel. ..escamotait.
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OU à peu prèS; l'histoire de la domination anglaise. Dans l'ensemble, l'ouvrage offrait une compilation indigeste de faits presque exclusivement militaires". -' Après 1900, cuelques professeurs s'employèrent à rédiger eux-mêmes des manuels moins imparfaits restes à l'état de manuscrits. ■ Mais nous doutons fort que la chose se pratiquât avant 1900 et surtout avant 1890.
Mais voici un autre fait, non moins grave, affirmé incidemment par M. l'abbé Chartier :
Et pais, avant 1892, on subissait en anglais l'examen sur cette matière, (l'histoire du Canada). À cette époque l'étude de la langue saxonne, parce que Ton n'en voyait guère l'utilité dans une province française, avait peu de vogue auprès des élèves. Condamnés à traduire péniblement le manuel, ils reportaient d'instinct sur l'histoire elle-même le dégoût que leur inspirait cette fastidieuse besogne. {Id.)
Quelques-uns crieront peut-être à l'invraisemblance. Le manuel primaire aggravé par un examen subi en langue anglaise ! Voici pourtant qui vaut mieux encore : nous venons de recevoir d'un monsieur qui fat écolier au temps de la génération de Lantagnac, l'un des manuels d'histoire alors en usage. Ce manuel, nous assure-t-il, était enseigné dans deux collèges au moins. Or, ce manuel n'est ni plus ni moins que le School Hisfory of Canada (prepared for use in the elementary and model schools) by Henry H. Miles. Oui, c'est bien cela, c'est proprement cela. Avant 1900, des collégiens canadiens-français et catholiques apprenaient dans un manuel écrit en anglais l'histoire du Canada français. Et ceci se passait dans deux collèges au moins, deux maisons fort méritantes où les choses assurément n'allaient pas plus mal qu'ailleurs. Ce manuel de Miles, dont un abrégé français existait à l'usage des petites écoles, respirait, comme chacun pense bien, la plus parfaite
^ Devoir, 8 nov. 1913.
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neutralité religieuse et nationale. Par exemple, on nous y fait de Colborne un homme cher à toutes les classes de la population, de Sydenham un modèle de tact et de diplomatie. On glisse sur la constitution de 1841 sans souhgner une seule de ses injustices. L'on fait tenir en une seule note, au bas de la page, l'histoire religieuse sous le régime anglais. Et là, du reste, la seule histoire de Mgr Plessis nous est offerte en parallèle avec celle du Dr Mountain, l'évêque anglican. (Voir pp. 278-279).
Est-ce tout? Non, il y a mieux encore. Si le professeur de Québec eût cherché davantage dans les archives autour de lui, il eût trouvé, par exemple, dans VA7muoire de r Université Laval (Québec) pour l'année 1897-98, à la page 156, un sujet de composition à l'adresse des concurrents pour le prix du prince de Galles en 1897. Ce sujet de composition le voici en propres termes :
Pendant que l'Angleterre et la France se faisaient la guerre à propos de la succession d'Autriche, les puritains de la Nouvelle-Angleterre conçui'ent l'audacieux projet de s'emparer de Louisbourg et du Cap-Breton. En janvier 1745 Shirley, gouverneur du Massachusetts, proposa à la cour générale une expédition exclusivement coloniale contre la forteresse française. Comme l'assemblée hésitait, un puritain se leva pour appuyer la motion de Shirley. Il s'agissait de promouvoir les intérêts des colonies, d'hmnilier le nom français et surtout de combattre une religion exécrée, le papisme. Faire son discours."
L'on a bien lu. Des collégiens catholiques et canadiens-français obligés, pour être éloquents et pour gagner leurs points, obligés de maudire la France, de blasphémer le Pape, l'Église, la foi de leurs pères. Et ceci pouvait encore se passer en 1897. Cette année-là, Alonié de Lestres, qui venait de finir sa rhétorique, refusa de faire un tel discours. Son vieux professeur, scandalisé lui aussi, s'en souvient. Et peut-être voudra-t-ou accorder à l'au-
teur de V Appel de la race qu'il ait pu garder quelques mauvais souvenirs d'une époque où de pareilles choses étaient possibles.
Certes, nous nous garderons de rien exagérer. Nous ne voulons pas tirer d'un fait douloureux comme celui-là des conclusions illégitimes. Il serait bien injuste de .faire porter à une vénérable institution le poids d'une faute qui, en toute vraisemblance, reste imputable à un seul homme. Mais en 1923 un sujet de composition comme ce discours d'un puritain serait un scandale pour le public; il soulèverait une véritable révolte parmi la jeunesse et ses maîtres. Il y a vingt-cinq ans, cet incident passa presque inaperçu. Cela suffit à marquer la différence de deux époques.
Jacques Brassier.