DU ''PAON D'EMAIV AUX ''POÈMES DE CENDRE ET D'OR
Si quelque critique s'était permis d'insinuer ce que M. Paul Morin dit fort clairement dans ces vers des 'Toèmes de Cendre et d',Or", où il fait allusion au ''Paon d'Émail" :
Et tes voyages, tes beaux voyages aux Paradis que tu chantas jadis: les aurores de Parme, les nuits vénitiennes, lor des jardins, la mer —
On n'en rapporte que des regrets el des larmes
(pour la rime, uniquement) amers,
rhthmés classiquement chez Alphonse Lemerre.
sans doute l'auteur en eût-il été fâché, et avec raison; car, à vrai dire, ces vers ne sont qu'une boutade de poète qui doute de lui, et qui cherche de mauvaises raisons pour ne plus rimer. Cependant, l'aveu qu'ils semblent contenir : les vers que j'ai écrits jusqu'ici manquaient de sincérité; j'étais sous l'influence de certaines conventions littéraires, auxquelles je me suis plié, est intéressant, parce qu'il nous indique que M. P. Morin, dans son nouvel ouvrage, a dû faire effort pour mieux se trouver et mieux s'exprimer, d'une manière qui lui fût plus persoiùielle, qui lui appartînt davantage. Et, disons-le tout de suite, il y a, en partie du moins, réussi : ce beau livre qu'est '' Poèmes de Cendre et d'Or" nous montre que le grand talent do M. P. Morin, s'est, depuis 1911, date de la publication du '*Paon d'Émail, dégagé et étendu.
Il y a beaucoup de nouveau dans les ''Poèmes de Cendre et d'Or"; il n'y a pas rien que du nouveau, et nous nous garderons bien de nous en plaindre: si la lecture du "Paon d'Émail" devenait à la longue fatigante, c'est qu'elle était
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un peu comme une promenade, en plein midi d'été, sur une route crayeuse ou comme la visite d'une galerie de tableaux violemment impressionnistes: il y avait trop de lumières, trop d'éclat, trop de reflets, trop de moires, trop de laques, trop de pierres précieuses et de fleurs — trop aussi de mots rares et sonores, qui éclatent à la rime comme des coups de cymbale; on ne saurait résister, deux heures durant, à une telle débauche de couleurs et de sons; une telle excitation fatigue les nerfs, et ennuie à la longue.
Aussi M. P. Morin, dans son nouveau livre, a-t-il fort bien fait de n'accorder qu'une place assez restreinte aux pièces de facture parnassienne, réservant la plus grande part aux 'Toèmes de Cendre et de Jade", moins étincelants, mais moins littéraires, plus vrais et émouvants. Ainsi équilibré, l'ouvrage offre une belle variété et rien n'empêche nos yeux et nos oreilles que le poète a su ménager de jouir pleinement des jeux de lumières, des savantes sonorités du beau sonnet que
voici :
Trop de musique, trop de fleurs, trop d encens ! J'ouvris ma fenêtre sur la nuit finissante. Une brise, varech et fleurs, tiède et puissante, Alanguissait la rue étroite et sans passants;
Sveltes et bleus comme des minarets persans
Des cyprès s'ofgentaient dans l'ombre décroissante,
On entendait une fontaine bruissante...
Et soudain, derrière les dômes pâlissants,
Je vis, plus douce que la molle transparence
De ces matins de perle, où tremble un ciel de France,
Surgir, sur les Jardins de Jade et les toits d'or,
Comme une vague parfumée et purpurine.
L'aube de flamme rose où sommeillait encor L'émail sicilien de Palerme marine.
[Poèmes de Cendre et d'Or, p. 219.)
POEMES DE CENDKES ET I) OR Zi
Ces quelques vers prouvent sufiSsamment que le poète du 'Taon d'Émail n'a rien perdu de son imagination somptueuse ni de sa virtuosité, qu'il a toujours sur sa palette des couleurs aussi vives, et sait encore user, pour la joie de nos oreilles, de rimes musicales, chères aux Parnassiens. Il y a pourtant, dans les 'Toèmes de Cendre et d'Or", mieux que des sonnets finement ciselés, mieux que des ' 'joyaux rutilants" : oui certes, une pierre précieuse est une belle chose, qui flatte, enchante, éblouit les yeux, mais reste une chose, et ne saurait émouvoir. Mais si le joaillier n'est pas le premier venu, s'il n'a pas l'âme vulgaire, et que, tout en taillant ses pierres, tout en les sertissant, il vous raconte son histoire, vous voilà intéressé, ému, car vous n'êtes plus en face d'une chose, mais d'un être vivant, d'un homme, qui pense, qui sent, qui aime et soufïre.
Ce n'est point que le sentiment qui est au fond des 'Toèmes de Cendre et d'Or" soit complexe ni nouveau; il est même fort probable qu'il est aussi vieux que l'homme civilisé, qu'il est né avec ses premières rêveries, et qu'il a retenti dans ses premiers chants; car, de tout temps, il y a eu des voyageurs pour le pays d'Utopie: c'est, avec la lassitude et le dégoût du décor banal où le sort et les nécessités matérielles vous contraignent de vivre, l'aspiration vers un pays de beauté, de lumière, de bonheur, entrevu à travers des récits ou des livres; sans doute la littérature contribue beaucoup à développer ce sentiment: il n'en reste pas moins qu'il est naturel; la seule différence, c'est que, chez les uns, il affleure seulement de temps en temps à la surface, dansles moments de dépression, et que, bien vite, il est refoulé dans les ténèbres de l'inconscient, comme inutile et nuisible, tandis que, chez les autres, les malheureux, il s'étend, s'accroît, jusqu'à devenir une obsession.
Il était déjà dans le ''Paon d'émoil", où il régnait niêint^
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absolument sous sa forme la plus simple : désir maladif, nostalgie du Pays enchanté; nous le retrouvons dans les ''Poèmes de Cendre et d'Or", mais développé, mûri, avec les malaises et les désordres dont il est cause, et les consolations qu'il apporte. Et c'est d'abord l'inquiétude perpétuelle du déraciné: tout homme a besoin de se sentir chez lui dans un coin de la terre qui, aux yeux des étrangers, peut être plat et sans intérêt, mais qui lui tient au cœur comme la maison de famille: pour y avoir longtemps demeuré, il en a pénétré, consciemment ou non, la vie profonde, dont un voyageur de passage ne peut comprendre l'intensité, car elle ne tient pas à la beauté des paysages ou des monuments, elle n'est pas extérieure pour ainsi dire, et seules de vieilles habitudes, une longue intimité peut la révéler.
Mais, quand ces liens sont relâchés ou rompus, quand on se sent mal à l'aise là où le sort vous a fait naître, qu'on ne peut entrer en communication intime avec les lieux oîi l'on a passé son enfance, une partie de sa jeunesse, qu'on n'éprouve point pour eux de sympathie, mais de l'aversion, alors, poussé par le désir naturel de trouver son pays d'élection, on part à sa découverte on le cherche avec ardeur et sans succès :
Car le fiévreux vouloir d'une île fortunée N'est jamais satisfait et nous suit au tombeau...
Ton s'éprend tour à tour de chacun des pays oii l'on passe jusqu'au jour où, le charme de la nouveauté évanoui, l'on s'aperçoit que l'on est, malgré tout son désir de se donner, resté un étranger, et où l'on continue son chemin vers l'asile rêvé, qu'on ne trouve jamais, car il n'en est qu'un qui puisse convenir, c'est celui que le sort a imposé.
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...Ah ! mon pauvre cœur nomade, Le bonheur que je cherche et qui toujours s'évade Est là, peut-être?...
Mais, comme tant d autres fois, Sois satisfait du lac, des jardins, et des bois. Des toits d'ardoise bleue où courent des fumées. Des aurores d'argent que tu as tant aimées.
Par des chemins, toujours merveilleux et divers, Sois heureux, simplement, de courir l'univers.
Et c'est ensuite, lorsqu'on est repris par la vie quotidienne, humble et terre-à-terre, la souffrance du désaccord plus vif entre son rêve et la réalité, que les souvenirs des beautés entrevues ne font que rendre plus a mère :
Des souvenirs, mornes comme des fleurs fanées Sont tout ce qui me reste, et le mortel ennui...
Mais quoi, faut-il les rejeter, ces souvenirs, les chasser délibérément ? Non, car s'ils font souffrir le poète, ils sont sa joie et son refuge; ils représentent chacun un lambeau du bonheur impossible, ils sont chacun une parcelle de l'île fortunée qu'il n'a pu atteindre; et son plaisir à lui, plaisir de choix, réservé à quelques privilégiés, est, lorsque
Des rythmes caressants, des rimes éblouies Apparaissent, mxigiques, à son cerveau fiévreux...
d'appeler ces souvenirs, de les babiller -de mots évocateurs, de donner forme et vie à ce qui n'était qu'un rêve insaisissable, en somme, grâce à eux, de se réfugier dans le travail, créateur de beauté (Cf. Harmonie pour un soir Dauphinois, Leçon, Réveil).
Si ''la course aux clairs Eldorados fermés", son cortège de déboires, de désillusions, et la consolation qu'elle réserve,
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est comme le thème principal des 'Toèmes de Cendre et d'Or", il en est d'autres secondaires, que nous ne pouvons tous indiquer ? Signalons seulement dans les "Poèmes de Soie" toute une série rie pièces charmantes, qui font penser aux Poèmes à la fiancée, dans la ''Bonne chanson" de Verlaine, dont l'influence se fait d'ailleurs sentir en plusieurs endroits du livre. (Cf. ^'11 n'est que la prière ou '^Petite prière' '). Retenons encore l'émotion pieuse et discrète dont la pièce intitulée "le Berceau" est tout imprégnée, et l'éloquent et tragique contraste qui jaillit du parallélisme des
Nuits de mai". Ces quelques notes, très incomplètes, suffiront à montrer la variété des aspects et la richesse de l'inspiration dans les "Poèmes de Cendre et d'Or", et combien la sensibilité de leur auteur s'est élargie et approfondie depuis le "Paon d'émail".
Aussi M. Paul Morin ne pouvait-il plus se contenter de l'instrument un peu bruyant qu'est le vers parnassien^ sonore plutôt que musical, coloré certes, mais de teintes un peu crues, et bien solennel et encombrant, unique pour peindre r"embrasement d'un jour de juillet en Grèce", ou les jeux d'ombre et de lumière du "Midi vénitien", mais insuffisant, dès qu'il s'agit d'exprimer, je ne dis pas les subtilités, mais les simples nuances du sentiment. Verlaine l'avait dit, il y a longtemps déjà, lorsqu'il conseillait, dans f^^on fameux "Art poétique" d'assouplir le rythme et d'attacher à la rime une importance moins grande, condamnant, du même coup, avec le vers parnassien, la théorie du vers régulier. Nombreux sont aujourd'hui, on le sait, les poètes qui, ne retenant des exigences du vers que celles qui lui sont essentielles, le rythme et l'harmonie, ont rejeté toute convention poétique, et se sont inventé, avec plus ou moins de bonheur, une forme d'expression qui leur est particulière et convient à leur sensil)ilité propre. I/on ne peut dire que
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M. Paul Morin ait une forme à lui, originale. Dans ses 'Toèmes de Cendre et d'Or", le vers parnassien qui ne lui suffit plus, mais lui est resté très familier, voisine avec le vers libre, tantôt sur le rythme inégal et un peu heurté de Verhaeren. (Cf. "Nuits de mai", Scriahine), tantôt sur la cadence plus uniforme de P. Fort (Cf. "Le beau rêve''); nous avons déjà signalé l'influence visible du naïf et subtil Verlaine. Non pas que M. Paul Morin fasse du pastiche: il adopte tel rythme pour exprimer telle de ses impressions, parce qu'il est le mieux adapté, et il en use en artiste consommé, en expert qui connaît et comprend à merveille la poésie contemporaine, qui s'entend à en utiliser les richesses, qui sait lancer la strophe lyrique et pressée de Verhaeren, marteler le vers métallique de Hérédia, et chanter la douce chanson du ''câlin Verlaine". Toutes ces adaptations semblent la preuve d'un talent plutôt fin que robuste, plutôt intelligent que créateur. De là, à contester à M. Paul Morin toute originalité, il n'y a qu'un pas, que je ne franchirai pas; il faudrait n'avoir pas bien lu des pièces comme "Réveil'' "le Berceau" "Harmonie pour un soir Dauphinois", où abondent les vers aux teintes délicates, au son pur et cristallin, égayés d'images fraîches, frissonnant d'une émotion voilée d'ironie, et qui sont comme la fleur de l'art élégant, nuancé, harmonieux, mesuré de M. Paul Morin, dans les ' 'Poèmes de Cendre et d'Or".
Le ^'Paon d'Émail" était un livre bien fait, mais dont l'éclat un peu actice cachait mal l'indigence de l'inspiration et la monotonie fatigante de la forme. Les "Poèmes de Cendre et d'Or" manifestent un art plus souple, plus varié et, dans certaines pièces, plus original; ils révèlent surtout une sensibilité plus riche et qui, pour ne pas s'étaler et se voiler parfois d'un sourire, n'en est pas moins vive. L'on comprend que les compatriotes de M. Paul Morin, fiers de
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son talent, souhaitent de le voir se consacrer à une poésie plus nationale. Espérons qu'il se rendra à leur désir. Un tel vœu serait impertinent, et je ne me permettrais point de le formuler, l'inspiration soufflant où il lui plaît, et le poète étant libre de chanter comme il lui convient, si M. Paul Morin ne m'y avait lui-même autorisé, dans cette dernière strophe du 'Taon d'Émail :
J'attends d'être mûri par la bonne souffrance Pour, un Jour, marier Les mots canadiens aux rythmes de la France Et l'érable au laurier.