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LE TRAVAIL MAUDIT

Le "travail maudit", c'est le travail du dimanche que Mgr Eugène Lapointe dénonce de nouveau vigoureusement. Ce "travail maudit" prouve bien, lui aussi, que nous manquons totalement de conscience nationale et que nous pratiquons la tolérance jusqu'à la bctise inclusivement. Dos industriels, des groupes ethniques importés d'hier peuvent saboter nos lois sociales, nos plus augustes traclitions. Et nous laissons faire docilement comme si nous n'étions pas maîtres chez nous.

DE Madame Blanche L amont agnk-Beauregard.

Madame Blanche Lamontagne-Beauregard travaille sans cesse. Elle n'est pas du nombre de ces écrivains qui tournent le dos à la muse, après un premier volume de vers, pour se livrer sans retour à la culture plus facile de la prose. Depuis Visions gaspésiennes, qui parut en 1913, elle a publié: Par nos champs et nos rives et La vieille maison, h^ Action française vient justement d'éditer Les trois lyres. Quatre volumes de vers, ce n'est peut-être pas une œuvre en somme très considérable, mais, chez nous, c'est déjà quelque chose.

Fidèle à la poésie, Madame Blanche Lamontagne-Beauregard l'est aussi à son programme. Elle a écrit un jour: *'Je veux consacrer ma lyre à chanter là campagne et je n'ai d'autre ambition que de devenir la poétesse des habitants." ^ Et, en général, c'est bien uniquement le pays canadien qu'elle célèbre en ses vers, — la petite patrie surtout du Bas-Québec, sa terre natale.

Le Golfe à perte de vue, les hautes falaises, la montagne et l'épaisse forêt, toute la riche nature de par-là, ainsi que la langue qu'on y parle, la vie qu'on y mène et la simplicité des maisons qu'on y habite ont trouvé, dans cette '^poétesse des habitants", une expression très émue, un culte très pur.

Son nouveau volume. Les trois lyres, témoigne du même esprit. Un souffle de véritable piété, pour la nature campagnarde l'anime et les mêmes éloges qui furent, dans le passé tant de fois prodigués au patriotisme de Madame Lamontagne-Beauregard trouvent encore ici leur place.

' Anthologie des poètes canadiens, par Jules Fournier, p. 282.

Les trois lyres, la première pièce nous l'apprend, se donnent pour mission de chanter l'une l'amour, l'autre le foyer et la troisième la patrie.

...Au sein des buissons vénérables Et par des heures adorables, Hélas ! qui n'ont pas de retour J'ai trouvé cette lyre : Amour.

...Et de la maison qui fumait Dans la douceur de la bruyère J'aimais la vivante lumière :

J*ai choisi pour la célébrer La lyre qu'on nomme : foyer.

La troisième me fut donnée Dans une plaine abandonnée...

,..0ù sommeillent les trépassés.

Leur voix lointaine et suppliante M'a murmuré : Poète, chante La terre que le ciel garda; Chante le sol du Canada.

{Les trois lyres, p. 9.)

Il semble donc que, dans la première partie de son oeuvre, l'auteur ait accordé sa lyre sur un nouveau thème; que, pour une fois, elle s'essaie dans un autre genre.

Il n'en est rien. Ces poèmes d'amour ne nous racontent guère autre chose qu'une rencontre, une promenade et un retour avec quelques vagues désirs de vivre au bord de l'eau, dans une maison fleurie, où l'on pourrait goûter, dans le repos, les sou\enirs du passé. Et tout cela est d'une sérénité parfaite, d'un calme, d'une douceur de rêve. ..Ah! nous sommes loin, dans ces poèmes d'amour, du sanglot déchirant des grands romantiques! Madame Lamontagne- Beauregard fait mentir le vers fameux: Hors la douleur, l'amour ne donne pas grand'chose... -

2 Maurice Vaucaire.

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En sorte que ces quelques poésies sentimentales ne sont — on le voit bien — qu'un prétexte, un cadre pour exalter encore la bonne nature, ce qui est la vraie manière de Madame Lamontagne-Beauregard, le genre où elle excelle. Exemple:

Nous irons doucement, pas-à-pas, sii7 la mousse

Épiant le ruisseau qui s'ébat et qui mousse,

Le lièvre qui bondit au sein du bois profond

Et V enchevêlremenl mystérieux que font,

Dans un dessin de brume et de gazes légères,

Le lierre frileux et les blondes fougères... (Solitude, p. 27).

Si tu le veux aussi nous vivrons près du fleuve Tout en ayant auprès de nous la terre neuve. Le fleuve remuant, à l'épaisse toison.

Mettra sa grâce autour de nvtre humble maison, La mer des flots viendra battre la mer des gerbes. La barque du pêcheur glissera dans les herbes. Et les vents mêleront aux acres goémons Les agrestes senteurs des plaines et des monts. •

(Près de l'eau, p. 17.)

L'auteur se trouve plus à Taise et sa lyre reprend toute son allure, quand elle se met franchement à vibrer pour la famille et la patrie.

Elle chante le village natal, la maison ''dont le pauvre vieux cœur palpite des vrais bonheurs de l'ancien temps," la prière du soir... en Gaspésie:

Oh ! la rude beauté des soirs de Gaspésie ! Fantastiques îlots, rochers aux caps fameux, Grandeur, immensité, sublime frénésie Des vagues assaillant les monts noirs et brumeux !...

Et dans la grande salle où, toute la famille Se rassemblait, paisible et joyeuse à la fois, Auprès de l'ûtre cher où le rêve fourmille, Naus faisions la prière en face de la croix.

(Prière du soir, (;u Gaspésie, p. 51).

Pour glorifier le sol et le colon sa voix trouve les accents d'un lyrisme qu'elle n'avait pas atteint jusqu'à ce jour; l'inspiration y est très forte par moment; l'enthousiasme déborde de ces pages ardentes oii se manifeste, en d'excellentes formules de louange ou de prière, un amour intense du pays.

Que dans Vair impiégnê dçs senteurs du printemps Les souvejws, ainsi que des drapeaux flottants, Passent dans la beauté nouvelle qui s'étale Et, brillant au-dessus de la terre natale, Mêlent, en un concert de sublimes accords, La clameur des vivants au sourire des morts.

(Chantons, p. 81.)

C'est ainsi, en continuant d'interroger les terres, les eaux, les montagnes et les bois, pour en saisir les secrets séculaires et toujours nouveaux; en se faisant, en même temps, l'observatrice assidue des coutumes locales, pour mieux connaître notre paysan, notre colon, les dépeindre en leurs attitudes naturelles et journalières, courbés sur les mancherons de la charrue ou à genoux pour la prière de famille, que ce noble poète maintient en notre contrée la simple poésie. Poésie saine, qui révèle une âme pieuse, émue et douce, mais capable de donner, quand elle le veut, un coup d'aile vigoureux qui nous emporte sur les sommets.

Elle représente bien les tendances de l'école dite régionaliste. Loin des abstractions et des spéculations subtiles, cette poésie se comprend sans efiort, et nous enchante tout naturellement. Elle est printanière et fraîche; elle exhale le parfum salutaire du terroir. Sans bassesse, ni rien de troublant, son influence doit avoir pour conséquence nécessaire de faire pénétrer dans le coeur de nos concitoyens l'amour des traditions qui sont l'espoir et la sagesse de la nation. C'est pourquoi cette poésie patriotique est du

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iiu'ine coup une poésie humoÂne. Madame Lamontagne- Beauregard fait de riiumanismc au meilleur sens du mot.

Si, comme Fa dit Iwan Gilkin, ''l'office du poète consiste à nous rendre le monde et les êtres qu'il renferme plus émouvants qu'ils ne le sont pour nous dans la vie quotidienne..." et si "ses oeuvres se doivent juger à la fois selon le degré de perfection de son art et selon l'importance ou la bienfaisance d^Viàédl qu'elles dégagent", Madame Lamontagne-Beauregard a assurément droit à ce titre glorieux.

Le style de Madame Blanche Lamontagne-Beauregard, est en progrès. Visiblement, elle s'est dégagée des influences de ses maîtres, influences trop marquées dans ses premiers volumes. La pensée et la forme ont gagné en personnalité. Son écriture dénote une connaissance plus approfondie du génie de la langue qu'elle défend si bellement dans ses vers: "La douce parlure de France." Si l'on remarque encore quelques abus dans l'emploi des doubles épithètes, ces redondances deviennent de plus en plus rares.

Avant que le jour ne se pâme Aux bras noirs de Vohscurité, Mené tes rêves, 6 nion âme, Paître V herbe de la beauté.

Monte la côte ardue... Espère Trouver le puits providentiel; Mené tes troupeaux vers le Père, Le Maître des granges du ciel.

(Le haut du jour, p. 70.)

Si son vers n'a pas le merveilleux équilibre de ceux de Paul Morin, dans tels sonnets de Poèmes de Cendre et d'Or; s'il accuse, çà et là, des laisser aller de césures qui sont

peut-être voulus, il se balance en général sur un rythme large qui soutient avec vigueur l'envolée très haute de l'idée.

Bans un poème de longue haleine, un des derniers du volume, l'auteur des Trois lyres exprime les ambitions et les ''Rêves" dont elle voudrait voir remplie l'âme de l'humanité. J'en détache ces quelques strophes:

Les poètes sont deê rêveurs à Vâme fière : Qui voudrait empêcher leur rêve de monter Ferait mieux d'arrêter Veau pure en la rivière, Ferait mieux d'empêcher les oiseaux de chanter !...

Pour avoir recherché la beauté de la rime Et caressé la strophe en ses nobles contours, Pour avoir célébré la terre et ses atours, Pour avoir eu le cœur brûlé d'amour sublime,

La nuit dévorera mon livre au teint pâli Et la haine viendra s'attacher à mon ombre; Soit ! J'accepte, mon Dieu, cette défaite sombre De mon rêve stérile expirant dans l'oubli;

Mais faites qu'en la mort ma pauvre âme meurtrie Sente que mon pays monte vaillant et beau, Et que je vois au moins, du fond de mon tombeau, Les ailes de la, gloire effleurer ma Patrie !

Je ne crois pas que le livre de Madame Lamontagne- Beauregard soit destiné à sombrer dans l'oubli... Mais, si Dieu permet que le noble voeu qu'elle formule s'accomplisse , elle y aura contribué dans une large mesure par l'apport généreux de sa poésie sincère.

Abbé J.-M. Melançon.

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