DANS LA BRISE DU TERROIR
Par Alphonse Désilets
Monsieur Alphonse Désilets ne fait pas partie du groupe des voyageurs pour le pays d'Utopie. Autrefois, avouet-il:
J'aurais voulu que la Fortune M'emportât, par un soir de lune, Vers les pays les plus lointains.
(Au bord des flots.)
Mais ce désir, parce qu'il ne correspondait pas à un état d'âme, fut éphémère. A la plaine, il a depuis laissé son coeur; et aujourd'hui, ses rêves beaucoup plus sages, se contentent
Des grèves oii Von vient s'asseoir.
Et même s'il lui arrive de regretter les temps heureux où
Sur tous les seuils, dans les hameaux, Jongleurs, ménestrels et harpistes, Vendaient leurs couplets gais ou tristes Pour un sourire ou des gâteaux,
(Aux temps heureux.)
c'est que, pour un instant. Monsieur Désilets se méconnaît. Non, la vie errante des troubadours ne lui conviendrait pas...
Monsieur Désilets est un poète heureux; et c'est le bonheur surtout qu'il chante. Cela tient, en premier lieu, au caractère même de sa poésie; car c'est surtout la vie rustique qu'il veut honorer, qu'il veut faire aimer.
230 i>'action française
Quelqu'un ajouterait peut-être que les sentiments qu'il éprouve en face de la nature, parce qu'ils ne sont pas très profonds, ne sont pas troublants; qu'une philosophie plus pénétrante serait aussi plus inquiète. Mais ce serait me bien médiocre explication. Si Monsieur Désilets est heureux, si ses vers expriment la joie de vivre, c'est que d'abord il s'en tient, comme son homme des champs auquel il dit:
Ton seul maître est la Providence Et ton seul livre, c'est la Foi,
à l'explication chrétienne de la vie. Ni les difficultés de l'existence ne peuvent le décourager; car alors monte de son cœur sur ses lèvres.
L'hymne de son espoir en Dieu; ni la pensée de la mort ne peut l'effrayer:
Je m'en irai content. Puisque j'aurai tracé
Mon sillon dans la plaine oii Dieu m'avait placé. .
Et puisque le repos du serviteur fidèle
M'attendra...
Je bénirai la mort...
(Le feu sous la cendre.)
Ce n^est pas qu'il faille bannir la mélancolie de «la poésie catholique. Ce rigorisme, d'une orthodoxie fort suspecte, nous priverait en outre d'une des belles jouissances de la poésie. Mais qui ne voit que, depuis cent ans surtout, les poètes auraient poussé beaucoup moins de gémissements inutiles, qu'ils ne se seraient pas tant pleures, s'ils avaient su donner les réponses catholiques aux questions troublantes qu'ils se posaient.
Monsieur Désilets, de plus, est un optimiste. Il est clair que sa sensibilité est surtout affectée par ce qu'il y a de favorable dans les choses. Il se croit ainsi dispensé, — et il a raison — de chercher comme tant d'autres, dans un
''dans la brise du terroir" 231
monde irréel, la matière de son inspiration, puisque la réalité ainsi perçue est en quelque sorte idéalisée. Et si, malgré sa bonne volonté, le poète ne peut trouver dans la réalité présente le contentement qu'il cherche, aussitôt son imagination lui crée un refuge, non pas dans des rêves chimériques, mais dans un avenir certain, qui est pour lui une autre forme de la réalité. Qu'on lise la pièce intitulée Jeune hiver. On le voit déjà, ce n'est pas certes l'hiver traditionnel, je veux dire l'hiver avec son triste cortège.
Les grelots ce matin Réjouissent les routes De leur timbre argentin...
Le jour n'est pas encore Qu'un rire pur et clair Perce Vécho sonore.
Tout est gai sous les deux Prodigues de lumière
Mais on a beau voir d'abord dans l'hiver ce qu'il peut offrir d'agréable, c'est quand même l'hiver; et il y a une saison avec laquelle on ne saurait le comparer. Aussi, voyez le refuge de notre poète :
N Déjà renaissent, fiers,
Dans mon rêve anxieux Les roses printanières !
Comment enfin ne pas constater que Monsieur Désilets trouve une très légitime jouissance dans l'ardente sympathie qui l'attache aux hommes et aux choses? Ce sont d'abord les joies de la vie familiale:
Ma petite fille a les yeux Des violettes printanières.
Je vous dirai que sous les deux
Je n'ai rien de plus précieux.
Ma petite fille est si tendre.
(Ballade pour ma petite fille.) Bénissez, 6 Seigneur, ces cœurs pleins de tendresse Que vous m'avez ouverts sur la route oii je vais.
J'ai reposé mes yeux dans leurs yeux doux et purs. Et l'océan de foi que leur amour me garde M' apparaît, grâce à Vous, lorsque je les regarde Plu^ profond que la mer et plus doux que l'azur.
(Prière.)
Cette sympathie va ensuite aux travailleurs de la terre, et par eux, aux ancêtres glorieux dont ils ont hérité les vertus:
Bon laboureur à qui la terre Ouvre les trésors de son cœur, L'humilité de ton labeur Grandit ton œuvre humanitaire.
(Â l'homme des champs.) Elle a l'allure agile et fibre Sou^ les sourires du matin Lorsqu' apparaît sa coiffe claire Parmi les roses du jardin.
(La bonne fermière.) Une ardeur invincible animera tes fils  la tâche qui fut ta sainte idolâtrie; Car, nous voulons prospère et grande la patrie Et nous continuerons le ^^ geste" que tu fis.
(Â Louis Hébert.) Source féconde d'une race Épouse du premier semeur.
Vois, comme une garde d'honneur Ta grande famille qui passe.
(À Marie Rollet.)
"dans la brise du terroir" 233
Les travailleurs de la mer ne sont pas non plus oubliés.
M. Désilets a écrit pour eux quelques poèmes qui comptent
parmi ses meilleurs, et qui prouvent qu'il lui a suffi de les
connaître pour subir le charme de leur vie aventureuse.
Mais du fond de leur^âme ils plaignent Ces enfants pour qui des cœurs saignent Dans la tristesse des départs Et qui se perdront quelque part.
Et s'ils sont revenus des Ues Vainqueurs de leurs destins hostiles, Ils n'ont pas oublié qu'un jour Ils avaient fait pleurer l'amour.
Ils ont des airs de vaillantise Où flottent encore la hantise Des pays qu'ils ont ^^ découverts" Lorsqu'ils parcouraient l'univers.
(Les vieux marins.)
Les choses participent aussi à l'amour du poète; et d'abord, la terre:
À travers la forêt un peu mystérieuse Alors nous reviendrons sous mon toit nous asseoir, Ayant au fond des yeux l'image lumineuse De la heauié féconde et calme du terroir.
(nivitation.)
et la mer... la mer elle-même, objet de la malédiction de tant de poètes, n'est pas, pour celui qui sait la voir sous un certain angle, aussi méchante qu'on le dit.
Or, bien qu'elle soit fatiguée Des catastrophes dont le vent La rend complice si souvent, La mer redevient toujours gaie.
Et l'on dirait, par ce soir doux.
Qu'un immense amour la possède.
Et que, pieuse, elle intercède Pour que la paix reste sur nous.
(Au bord des flots.)
Nous nous excuserions de tant de citations, si la meilleure manière de faire connaître un poète n'était pas encore de le citer. Et l'on aura déjà remarqué que, si les vers de M. Désilets valent d'abord par la justesse de la pensée et la fraîcheur des sentiments, ils brillent aussi par des qualités de pure forme. Faisons toutefois quelques réserves. Il nous paraît que M. Désilets a fait entrer dans son volume des pièces qu'il a composées autrefois, quand il était jeune, et que, cherchant encore sa voie, il s'amusait à rimer sans inspiration véritable. Nous le regrettons. Plusieurs poèmes de la première partie du recueil: Sur la route enchantée^ tels que Ritournelle^ Je suis riche,
Puisque Hen ne me manqua Je suis riche en effet, Ton amour est mxx banque Mon bonheur est parfait.
J'attends les jours de grâce Pour te rémunérer, Tout l'amour que j'entasse Je te Vapyorterai
En sabots, et quelques autres intercalés ici et là, (ne parlons pas de Jasette d'une vieille, qui, à notre humble avis, n'appartient pas au genre poétique), n'auraient pas dû sortir des tiroirs où ils sommeillaient. Outre qu'il y a là indigence de pensée et sentiment véritable, l'expression est, elle aussi, trop souvent défectueuse. Car il est bien entendu que M. Désilets n'est pas un virtuose de la forme. Beaucoup d'épithètes banales à la rime, des licences grammaticales difficiles à tolérer, des néologismes le prouvent abondamment. Ses vers ont besoin d'être soutenus par la pensée. Et puisqu'il connaît maintenant le genre de poésie qui lui convient, il ferait bien de n'en sortir qu'avec prudence.