POUR NOS ARCHIVES
perdre tant de trésors, ceux entre autres de la Basilique de Québec, il semble que nous ne devrions plus rien négliger pour protéger contre l'élément destructeur ce qui nous reste encore de richesses historiques ou artistiques. La construction d'un édifice spécial et à l'épreuve du feu pour abriter nos archives s'impose absolument et le gouvernement, nous osons l'espérer, y verra sans retard.
iEgidius Fauteux.
DE LA RENTE DU 1er AVRIL 1923
"Nous aurons placé l'émission Dupuis Frères en moins de cinq mois, et dans les circonstances c'est un succès très considérable. Mais chez nos concitoyens anglais des émissions qui ne valent pas la moitié de celle-là se souscrivent en quelques heures. Et c'est en vain ou'on alléguera le manque de capitaux: dans le même temps qu'ils versaient $1,142,000 à Dupuis pour lui aider à franciser le commerce postal dans le Canada français, nos compatriotes en souscrivaient trois fois autant à des entreprises étrangères qui, tout en leur payant, dans la plupart des cas, un intérêt ou un dividende raisonnable, alourdiront encore la servitude économique de la Province de Québec, Il est des choses que l'Anglais, le Juif, l'Irlandais, comprend d'instinct ou à demi-mot. Ces mêmes choses, pour les faire entendre au Canadien français, il faut les lui crier à tue-tête au risque d'ameuter le pays comme s'il s'agissait d'une affaire de haute trahison. Le scrvilismc inculqué à la race par les professionnels de la politique disparaît peu à peu, mais, grand Dieu ! qu'il a la vie dure ! Et comme le servihsme exclut l'instinct de conservation, pendant longtemps encore ce sera à ses propres frais qu'on fera fabriquer à l'intention de Jean-Baptiste son joug de porteur d'eau."
UN ËVEQUE MISSIONNAIRE
Ego auiem libentissime impendam et superimpendar ipse pro animabus vestris.
*^ Volontiers, je donnerais tout ce qui m'appartient et je me donnerais mm-même pour le bien de vos âmes.'' (II Cor. XII, 15).
Monseigneur Élie-Anicet Latulipe, d'abord vicaire apostolique du Témiscamingue et premier évêque d'Haileybury n'est plus. Son grand amour pour les âmes que le Souverain Pontife lui confiait en 1908, lui faisait écrire dans son mandement d'entrée ces belles paroles de l'apôtre saint Paul : ''Volontiers nous donnerions tout ce qui nous appartient, et nous nous donnerions nous-même pour le bien de vos âmes".
Ses quatorze années d'épiscopat devaient tout simplement être la mise en acte de cette théorie. Sur les grands lacs et dans les frêles canots d'écorce, dans les forêts et sous les tentes voyageuses des missionnaires, dans les huttes des colons bâties à l'ombre de la croix ou dans les villes qui s'élevaient dans les centres miniers, il afïronta toutes les privations et porta toutes les croix pour réaliser ce rêve de sa jeunesse sacerdotale.
Son enfance, il l'avait passée dans la vieille province de Québec; et sa formation, il l'avait puisée au Petit et au Grand Séminaire de Montréal, auprès des Messieurs de Saint-Sulpice, dont il aimait à se dire le fils reconnaissant. Après Ravoir exercé quelques années le saint ministère auprès des religieuses dans le diocèse de Montréal, il partait pour la ville de Pembroke, envoyé par Mgr Fabre à la demande de Mgr Lorrain.
Tout se tient dans le gouvernement de la divine Providence. L^abbé Latulipe s'en allait vers les missions, vers l'apostolat, vers l'épiscopat. Il allait continuer sur la terre d'Ontario l'histoire de nos courses apostoliques, rattacher au passé catholique et français les événements les plus consolants pour la survivance de nos aïeux et la foi de nos pères.
 son arrivée à Pembroke, il s'initia au ministère dans la province voisine. Après quelques années de ministère à la cathédrale de cette ville, il s'en allait à Haileybury le 29 mars 1906, pauvre missionnaire avec quelques colis. Il devait quitter les ruines fumantes de cette ville dans l'inoubliable nuit du 4 octobre 1922, portant toute sa fortune en deux sacoches.
Le 22 septembre 1908, le Souverain Pontife détachait une portion considérable du diocèse de Pembroke, huit cent milles environ sur cent milles, et la confiait à Mgr ÊHe-Anicet LatuKpe. C'était un vaste champ confié à celui que le Saint-Esprit avait désigné pour tenir la houlette pastorale. Mais avec quel amour le nouvel évêque acceptait sa mission. Il se rappelait que, dès 1686, la robe noire du missionnaire catholique avait pénétré dans ces immenses régions. Le jésuite Sylvie, aumônier d'un détachement de Français, commandé par le chevaHer de Troyes, avait dit la messe sur les bords du lac Témiscamingue. Portant donc dans son cœur ces souvenirs et ceux de M. Charles de Bellefeuillo, de la Compagnie de Saint-Sulpice, et de M. Jean-Baptiste Dupuy, prêtre sécu- Her, attaché à l'église Saint-Jacques, envoyés en 1836 par Mgr Lartigue, il venait reprendre officiellement possession du pays au nom de l'Église catholique.
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Les Oblats de Marie Immaculée, à la tâche si pénible depuis 1863, voyaient avec joie s'organiser cette portion de territoire où ils avaient versé tant de sueurs et de larmes pour l'extension du royaume de Dieu.
L'histoire des missions du Canada racontera avec émotion les travaux du Vicaire apostolique du Témiscamingue, chez les sauvages de la rivière Albany et de la baie James. Relisez le récit de sa visite chez ces enfants de la forêt en l'an de grâce 1912. Pendant trois mois l'évêque missionnaire visita les populations chrétiennes auxquelles il apporta les consolations de son ministère. Il fut le premier évêque catholique qui atteignit Ottawapiscat et Marten Falls. Rupert eut également l'honneur de recevoir Mgr LatuUpe. Aucun prêtre catholique ne s'était rendu à cet endroit depuis que le père jésuite Albanel l'avait visité en 1672. Hélas ! presque tous les sauvages qui vont y faire la traite sont protestants. Espérons que le saint sacrifice que notre vicaire apostolique célébra après 240 ans, au jour de l'Assomption, en présence de la petite colonie canadiennefrançaise, a fait descendre des grâces de choix sur cette terre abandonnée et que la Vierge va reconquérir à son Fils tant d'âmes assises à l'ombre de la mort.
Ceux qui ont le goût des voyages peuvent refaire en imagination le trajet parcouru. Ils n'éprouveront pas les fatigues inévitables d'une pareille entreprise; mais ils se rendront compte qu'on ne franchit pas 2,676 milles en chemin de fer; 3,764 milles en bateau à vapeur, 200 milles en voilier et 600 milles en canot, sans des sacrifices et des privations auxquels la nature ne s'accoutume pas. ''Sans l'amour de Dieu et des âmes, aucune considération humaine ne me ferait rester ici." Ce sont les mots que laissèrent échapper les lèvres d'un missionnaire dans le cœur de son évêque. Celui-ci comprit ce que l'on peut souffrir, de
Fennui, du climat, du régime alimentaire, de la société de ces pauvres sauvages, sans instruction, ni culture intellectuelle. Mais ce qui faisait surtout souffrir le cœur de révêque si dévoué à sa tâche, c'était de constater partout le manque d'ouvriers pour travailler à la vigne du Seigneur. ''De tout côté, disait-il, on demande des prêtres; dans toutes les communautés religieuses, on s'épuise de travail, et pourtant souvent on se trouve dans la pénible nécessité de refuser des œuvres parce qu'il n'y a pas assez de bras pour travailler. D'où vient le mal ? Est-ce que Dieu, qui veille sur les passereaux et qui compte les cheveux de notre tête, aurait oublié que nous valons beaucoup plus que des passereaux ? Et le Seigneur qui veut le salut de tous, n'aurait-il pas préparé assez de vocations pour subvenir aux différents besoins de son Église?"
La réponse ne se fit pas attendre et voici l'appel touchant que Mgr Latulipe lançait aux familles chrétiennes au sujet de la culture des vocations. Le baptême a déposé dans les âmes des enfants des germes de vertus; veillons pour que l'ivraie n'étouffe pas le bon grain et nous aurons comme dans le passé des hommes et des femmes qui se rendront au poste d'honneur où la Providence les convie.
*'Hélas ! gemissait-il, pour trouver un peu de métal brillant, on s'impose mille fatigues et on descend dans les entrailles de la terre; pour quelques peaux de bêtes, on s'enfonce dans les bois et on affronte les glaces du Nord, et pour sauver les âmes rachetées par le sang d'un Dieu, il y a tant d'indifférents."
Merveilleuse est la fécondité de l'Éghse du Christ et son développement dans nos régions. Le vicariat, quand
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notre évêque missionnaire fut nommé, n'avait que dix-huit prêtres, cinq églises avec prêtres résidents, vingt dessertes, trois couvents de religieuses, un hôpital et un refuge avec une population de 20,000 âmes, composée en grande partie de coureurs de bois dans la forêt et de terrassiers sur les grandes voies ferrées en construction.
Huit ans plus tard, le chiffre des paroisses s'élève à 29 avec prêtres résidents, et 35 dessertes. Les paroisses s'organisent. De toutes les institutions sociales de la patrie française, seule la paroisse s'était autrefois solidement installée sur les bords du Saint-Laurent; et quand la Nouvelle- France a passé sous le régime britannique, la paroisse est apparue non seulement comme la sauvegarde de la foi et des mœurs mais comme le seul foyer de vie sociale, politique et nationale. Mgr Latulipe connaissait la valeur de cette institution. Il stimula le courage des premiers colons pour l'établir partout. Voyez-le à l'œuvre. Le clocher s'érige; à côté de l'église se dresse l'école. C'est la forêt qui recule, les champs sont ensemencés. Les coquettes demeures sortent du sol comme par enchantement, afin de donner asile en 1922 aux quatorze mille âmes groupées en paroisses et qui sont florissantes dès leurs débuts dans la région de l'Abitibi. Rien n'échappe à la sollicitude de l'évêque. Il est dans la tradition des grands évêques de France qui ont fait leur patrie, comme les abeilles, leurs ruches. Il est le dépositaire, le gardien des meilleures coutumes de l'Église catholique, qui tout en ne s'occupant que des intérêts éternels des âmes, procure pourtant la plus grande somme de bonheur ici-bas. Entendez le plaidoyer discret en faveur de ses ouailles, dans sa lettre pastorale du 2 juillet 1921: ''Ceux qui vont les premiers ouvrir des terres nouvelles sont vraiment les bienfaiteurs de notre pays, et nous en avons tant vu qui souffrent, parce qu'ils n'ont pas les chemins
nécessaires, des écoles pour leurs petits enfants, des maisons convenables pour se mettre à l'abri des moustiques et des intempéries des saisons".
Rien n'échappe à la sollicitude pastorale. On compte bientôt un petit séminaire, une académie de garçons dirigée par les Frères, onze couvents de religieuses et un noviciat, 4 hôpitaux, un refuge. Le moment était venu d'offrir à la couronne de l'Église le joyau promis au jour de la prise de possession du sol par Mgr Latulipe : un diocèse. Le Souverain Pontife l'accepta; et, par un décret du 31 décembre 1915, il érigea le vicariat apostolique du Témiscamingue en diocèse avec siège épiscopal à Haileybury. Les premiers pionniers de ce nouveau pays s'en réjouirent. Leur zèle s'accrut pour implanter des habitudes de foi et des coutumes chrétiennes, qui seront pour les générations futures des traditions de force et de salut.
Il ne suffit pas d'ériger des paroisses et de leur donner des curés. Il faut les doter d'écoles et pourvoir au recrutement des instituteurs. Aussi bien, voyons-nous dès 1910, le grand évêque missionnaire ouvrir un noviciat à Haileybury pour les Sœurs de l'Assomption. Il s'agissait de former un personnel enseignant de tout premier ordre et de l'initier à l'art si difficile de façonner les âmes des petits. Nos noviciats sont des écoles normales : on l'oublie trop souvent; on le réapprend en relisant les lettres du vicaire apostolique du Témiscamingue.
Dans cette maison de formation on sait qu'il y a deux langues officielles au pays: le français et l'anglais; et que pour les enseigner il faut d'abord les apprendre. Lisez ce que Mgr Latulipe écrivait au début de sa carrière épis-
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copale : ''Sans doute nous voulons que nos enfants apprennent l'anglais. Cette langue leur est nécessaire pour qu'ils puissent réussir plus parfaitement dans les affaires; mais nous voulons, pour qu'ils n'échouent pas dans la seule affaire véritablement importante, que nos enfants canadiens-français, conservent leur mentalité, et qu'ils n'oublient pas la langue dans laquelle ils ont appris à prier, car l'expérience l'a démontré, partout la langue est une des plus fidèles gardiennes de la foi."
Mais avec quelle prudence et quelle fermeté Mgr Latulipe procéda pour la solution du si grave problème scolaire de la province d'Ontario. Dans une lettre remarquable de fond et de forme, publiée au mois de novembre 1917, il rappelle les enseignements de la raison et de la foi en matière éducationnelle. C'était opportun dans la terre classique où l'on foule aux pieds les traités pour opprimer les minorités catholiques et françaises. Avec quelle sérénité et quelle largeur de vue, il veut ramener la paix basée sur la justice et la charité, en définissant l'éducation et en rappelant les rôles respectifs de la famille, de l'Église et de l'État pour la conduite des écoles. ''L'école, disait-il, — et nous ne saurions trop le répéter — l'école, c'est donc le prolongement de la famille. Bien loin d'être le lit de Procuste, où il faille nécessairement coucher tous les enfants pour leur faire prendre la même taille intellectuelle et morale, l'école est comme une annexe du foyer paternel, où se devra continuer et perfectionner l'œuvre commencée par les parents. Une école c'est la résultante des volontés et de l'action d'un certain nombre de pères de famille, qui assemblent leurs enfants sous un même toit et qui s'entendent pour leur donner une éducation commune, sous la garde de l'Église et sous la protection vigilante de l'État. Pour qu'il y ait unité d'action, les pères de familles con-
fieront radministration de cet établissement à. quelques hommes de confiance qui devront agir en leurs noms et veiller à leurs intérêts. Ces commissaires qui représentent les familles s'assureront le service de professeurs habiles et intègres; et il est manifeste que la mission de ces professeurs ne saurait être autre que de continuer à l'école l'œuvre commencée dans la famille par les parents, puisqu'ils les remplacent auprès de leurs enfants. Voilà la vraie thèse, qui repose sur le droit naturel et qu'aucune législation humaine ne pourra jamais ébranler."
Dans ce document, comme du reste dans ses beaux discours aux congrès de la vaillante Association d'éducation, Mgr Latulipe ne craint pas, après avoir revendiqué les droits de la foi catholique, d'affirmer les droits de la langue. ''Après l'amour de Dieu, il n'y a rien qui passionne autant le cœur de l'homme ici-bas que l'amour de sa patrie, et le lien le plus fort qui nous unisse à la patrie c'est celui de la langue et de la nationalité. 0 conquérant, ne touchez pas à ces choses sacrées qui sont au fond de la vie des peuples: sa langue, sa nationalité et ses traditions!" Puis Mgr l'évêque pose avec netteté et ampleur le problème concret chez nous. Citons encore: *'Je suis anglais, j'habite la province de Québec et je désire que mon enfant puisse traiter d'égal à égal avec ses concitoyens de langue française, qu'il ne leur soit inférieur sous aucun rapport; je voudrai donc, en homme pratique et en homme d'affaires, que mon fils sache le français. Mais quoique j'aie fixé mon foyer dans une province française, et que j'en observe fidèlement les lois, je ne cesse pas d'être anglais, et je me croirais amoindri, si on me prenait ma langue et si on dénaturait mon cœur. Ce que je suis, ce que je garde au fond de mon être avec bonheur et fierté, je compte bien le léguer à ma famille. Mon fils parlera donc le français;
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mais il n'oubliera pas sa langue maternelle, mon fils parlera l'anglais. Comme ce raisonnement est juste ! De même je suis canadien-français, j'habite Québec ou Ontario, les provinces de l'Ouest ou celles de l'Est, le Canada ou les États-Unis; je veux que mon enfant sache l'anglais, non pas parce que je reconnais à aucun pouvoir le droit de me forcer à parler l'anglais; seulement parce que je trouve que l'anglais m'est nécessaire, ou utile ou agréable; mais je ne veux pas, je ne puis pas raisonnablement vouloir que mon enfant oublie sa langue, la langue de sa mère et la mienne. Je sais que mon enfant vaudra moins, qu'il sera moins utile à sa famille et à sa patrie, s'il ne parle qu'une langue et je crois fermement, avec tout le clergé canadien-français, avec des évêques de toutes les nationalités, avec des cardinaux qui le redisent à Rome, avec le Pape qui l'affirme dans les audiences privées, que la langue est la sauvegarde de la foi. Et je faillirais à ma tâche! Le ciel m'en protège!"
Et certes, l'évêque d'Haileybury n'a jamais failH à la tâche. Pour le triomphe de ces principes en terre ontarienne, il lutta même contre ceux qui avaient la mission de les défendre. Il ne voulut point admettre le règlement XVII. Vers 1912 ou 1913, l'inspecteur protestant essaya d'entrer dans l'école séparée de Haileybury. Les rehgieuses n'avaient pas encore pris la direction de cette maison qui se trouvait sous la conduite d'une Canadienne française, devenue irlandaise comme son époux, originaire de la Verte-Erin. On empêcha les enfants de sortir. Mais les petits sautèrent par les fenêtres et vinrent tous ensemble chanter ''0 Canada" en face de l'évêché. Monseigneur les féhcita de ce qu'^ayant l'honneur d'être canadiens-français, ils avaient le courage de le dire tout haut".
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Pierre de la Gorce parlant de l'attitude que des chefs avaient prise sur la constitution civile du clergé au temps de la révolution française, écrivait : ''En cet arrangement se reconnaissait toute la politique des faibles qui ne voulant point céder, n'osent point non plus résister, se traînent en ajournements, se flattent d'avoir tout gagné quand ils n'ont fait qu'enhardir leurs ennemis, s'imaginent être fort avisés, quand ils ont échelonné leurs capitulations et essaient de se tromper sur leurs fautes en les dosant en deux fois". ^
Mgr Latulipe ne voulut point de ces tergiversations. Il préféra une ligne de conduite toute faite de justice et de charité; il obtint des résultats qu'il signalait dans sa lettre au clergé et aux fidèles, après avoir été conduit une première fois aux portes du tombeau. ''Dès que deux personnes vivent sous le même toit, et de même, lorsque plusieurs nationalités vivent dans un même pays, ne faut-il pas, pour être juste et loyal, ne pas garder tout l'espace pour soi et songer aussi aux droits et même aux susceptibilités des autres? Et ces sacrifices, sont-ils après tout, si intolérables? S'imagine-t-on réellement que les écoles bilingues bien organisées et bien suivies sont moins efficaces que celles où l'on n'enseigne qu'une seule langue? Que ceux qui garderaient des doutes sur ce sujet viennent visiter nos écoles et ils se convaincront que nos enfants de langue française et ceux de langue anglaise sont parfaitement en règle avec le programme des études de la province d'Ontario. Jusqu'à présent du moins les rapports officiels, publiés dans les journaux après les examens, ont toujours confirmé la bonne opinion que nous osons exprimer sur l'efficacité de nos écoles où l'on enseigne le français et l'anglais."
Il ne recula devant aucun sacrifice et il but au calice amer de la souffrance, même celle de lutter contre des
^ P. de la Gorce, Histoire religieuse de la Révolution, T, 1, i)p. 280-287.
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frères en Jésus-Christ, pour défendre les droits sacrés de ses enfants et de ses compatriotes. Et qui oserait Ten blâmer ? Il sut combiner la force et l'intégrité de la doctrine avec tous les ménagements de la charité. Il respecta dans toutes ses nuances Tordre hiérarchique de cette vertu que le Père Janvier a exposé avec sa maîtrise habituelle : "Rien ne peut nous dispenser de traiter avec une particulière dilection les êtres que la nature, c'est-à-dire la Providence, a placés plus près de nous. Ce que l'Évangile nous ordonne d'aimer c'est notre prochain. Et notre prochain est d'abord l'homme dont nous sommes nés, l'homme qui est né de nous, l'homme qui est notre frère par la race et par le sang." 2
Toutefois, jamais il ne cessait de considérer la gloire de Dieu comme le plus grand de tous les biens, le salut et la sainteté comme le trésor par excellence de l'humanité. En face de la persécution des siens, en face de leur avenir incertain, tout comme Jésus son maître qu'il copiait, il pleurait sur les infortunes de sa patrie.
Pour le Christ, la pensée de voir Israël rompre avec son Dieu le navrait. Il ne négligea rien pour prévenir un tel malheur: "Il versa son sang avec un regard particulier pour sa nation; et en offrant ce grand sacrifice qui devait faire l'expiation de tout l'univers, il voulut que l'amour de la patrie y trouvât sa place". ^ Mgr Latulipe voulut mettre toujours à la base de tous les autres les intérêts religieux de ses ouailles ; mais il fut dévoué, comme le demande l'ordre de la charité, à tous les intérêts de son pays, intérêts matériels, intérêts intellectuels, intérêts politiques, intérêts moraux. Il se tourna avec bienveillance vers tous, mais il croyait que l'espoir du catholicisme chez
2 Janvier, Carême, 1914, p. 274.
3 Bossuet, Politique tirée de V Écriture sainte, L. I, art. II.
nous est lié aux traditions des races latines. Aussi bien, travaillait-il à faire l'éducation du sentiment national. À V Action française, on se souvient de sa collaboration distinguée et patriotique. On lui en sait gré, et nous regrettons de ne point lui rendre Thommage qu'il mérite. Avec insistance, il prêcha la conservation des vieilles traditions ancestrales. Elles aident à la préservation de la foi du Christ. On ne saurait trop le remercier d'avoir si bien exécuté, au cours de sa vie merveilleuse de cohésion et d'unité, ce programme si bien formulé par Mgr Jullien, évêque d'Arras : ''Donner au peuple une plus vive conscience de ses traditions et de son caractère historique, lui inspirer l'amour des choses qui sont le trésor de son patrimoine et le culte des qualités qui le distinguent, le mettre en garde contre l'indifférence en matière de religion, la religion étant un des principaux facteurs de son histoire, en un mot, pousser au plus haut degré la personnalité vivante de la nation pour la rendre capable de s'imposer à la politique des partis et forcer l'État de gouverner avec la nation et pour la nation, voilà la tâche d'un nationalisme raison-, nable qui veut être un esprit, partant un principe de vie et d'unité". ^
Dans sa belle oraison funèbre de Mgr Élie-Anicet Latuhpe, Mgr Halle, préfet apostolique de Hearst, nous fait remarquer que la souffrance fut la compagne assidue de celui auquel nous rendons notre humble tribut de vénération affectueuse. Hélas ! fallait-il qu'elle le fît monter jusqucs au Calvaire pour le clouer à là croix du Sauveur? Vous vous rappellerez toujours la conflagration du 4 octobre
^ Mgr Jullien, évoque d'Arras, Les Lettres, 1er janvier 1923.
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1922, qui détruisit de fond en comble sa ville épiscopale.
Les premières lignes de la lettre pastorale que Mgr d'Haileybury écrivit à cette occasion sont gravées dans toutes les mémoires. ''Un long sanglot exprimerait mieux que cette lettre ce qui se passe actuellement dans notre âme." Tant de travaux et tant d'espérances étaient anéantis : cathédrale, évêché, noviciat, pensionnat, écoles, orphelinat, hôpital.
Dieu est le maître» Il avait laissé l'incendie ruiner les monuments édifiés à grands frais; la ville épiscopale tout entière n'était plus qu'un monceau de cendres. L'évêque allait mendier ailleurs un gîte pour mourir dans la plus grande pauvreté. Mais la résignation est complète. ''Mon Dieu, nous adorons vos desseins im.pénétrables et nous nous soumettons pleinement à votre adorable volonté. Pardonnez-nous nos larmes: votre Esprit-Saint d'ailleurs nous a dit qu'il est convenable de pleurer avec ceux qui pleurent, et ils sont si nombreux ceux dont nous voyons couler les larmes autour de nous."
Quelques jours après Mgr Latulipe rendait son âme à Dieu. Il mourut en pensant aux siens qu'il avait tant aimés au cours de sa féconde carrière. Souvenons-nous toujours de lui et de ses labeurs. Ne rendons pas inutiles, par des capitulations dangereuses, les efforts de sa carrière féconde pour l'ÉgHse et la patrie canadienne.
Abbé Philippe Perrier.