‹ L'Action canadienne-française (volume 3)Chapitre 69 sur 232 · LE DON SUPRÊME DE JEANNE MANGE · texte numérisé non relu

LE DON SUPRÊME DE JEANNE MANGE

Elle, ^^V indispensable^^ un moment oubliée, et qu'appelaient maintenant de leurs vœux des cœurs en détresse. Elle qui était la sagesse aimable et ordonnée, le vouloir tenace, la tendresse claire, Vintuition qui prévoit et qui sauve. Elle qui était, surtout, la bonté ^^ guérissante' \ qui parle de victoire, ne croit pas à la défaite, poussant aux faits héroïques qui fondent les patries fières. Oui, eVe était bien le doux miracle féminin qui venait parfaire une œuvre glorieuse et pure.

Et ce fut ainsi de longues années durant, dans les forêts sombres de la Nouvelle- France. Jamais ce coeur au rythme bien mxsuré, d'uîie harmonie profonde, ne cessa de battre pour la vie haute. Jamais il rie s^ aigrit. Jamais il ne se reprit. La tristesse, les abandons, la solitude, V oubli se brisèrent contre sa force de tendresse qui pardonnait et qui souriait. Et lorsque vint enfin V heure du repos, le soir du long jour fécond, lorsque les pulsations de ce cœur se firent lentes et lointaines, en un dernier élan de beauté, soudain, ce cœur se ressaissit. Et ce fut pour se donner lui-même, sa chair héroïque et sainte aux labeurs achevés. ''Sous la lampe de V Église paroissiale^' où ses chers MontréaHstes viendraient s'agenouiller, Jeanne Mance vria qu'on mU dormir son coeur. ^ Qu'il s'y consumerait doucement, heureusement ! Un souvenir chaud et fidèle le ranimerait peut-être, parfois ! Et d'être là, tout près, rappellerait à ceux qui accourraient plus tard '^, les deux passions très pures de sa vie: Dieu et Ville-Marie.

Jeanne Mance avait un jour donné son cœur à l'œuvre du Montréal. Par delà le tombeau, elle en apportait la preuve tangible et suprême. Souvenons-nous !

Marie-Claire D a velu y.

^ Relisons pieusement ce "dépost du cœur" de Jeanne Mance, pièce que l'on conserve aux archives judiciaires de Montréal.

2 Hélas! un des incendies malheureux de l'Hôtel-Dicu en décida autrement. Le cœur do Jeanne Mance y fut consumé. L'Église paroissiale (Notre-Dame), étant en voie de construction à la mort de l'héroïne, on avait dilïéré le transport de la précieuse relique.

Il y a tout juste quinze ans que son nom a remué notre pays. Il venait de sortir de sa tombe pour prendre place parmi les immortels du bronze. E'ntre tant d'autres glorifiés avant lui, il s'imposa par sa haute taille. Une simple date, un troisième centenaire de naissance ramène son souvenir; et, comme à sa mort, et comme à la translation de ses restes en 1878, et comme il y a quinze ans, chacun peut mesurer sa place unique dans notre histoire.

C'est que son œuvre fut sans parallèle! Â une époque décisive dans l'histoire de la Nouvelle-France, nul n'a tenu un pareil rôle politique et spirituel. Quand le 17 juin 1659, au bruit des cantiques, des clochers et du canon, les habitants de la petite ville de Québec vont saluer, au bord du fleuve, le premier vicaire apostolique du Canada, ils font à ce grand ouvrier de la colonie l'accueil qui lui revient. Les sauvages l'ont dit dans leur langue pittoresque: François de Laval est bien '4'homme de la grande affaire".

Il arrive à la veille de 1660, au plus fort de la terreur iroquoise. Mal fondée, mal soutenue par les Compagnies égoïstes, la Nouvelle-France hésite, depuis cinquante ans, entre la mort et la vie. L'arbrisseau a été jeté sur la rive nouvelle, sans même être planté, et a moins l'air d'un rejeton de France que d'un débris de marée. Quand l'illustre immigrant remonte le fleuve, on se figure aisément, sous quelle image lui apparaît le pays. Dans ce monde aux

grandioses aspects, rares sont encore les empreintes de rhomme civilisé. La nature vierge domine dans sa royale sauvagerie. Ça et là, sur les bords du fleuve, quelques clairières isolées, sans continuité, sans lien, sont moins des établissements que des essais de colonisation; au milieu de ces clairières, des huttes de colons se dressent et parfois de petits clochers, modestes comme Tespérance qui flotte autour d'eux. Québec, Trois-Rivières, Ville-Marie, bourgades qui osent s'appeler villes, ne sont que les points brisés d'une ligne d'attente. Et pour occuper cet immense espace, 2,200 âmes tout au plus.

L'aspect désolant de ce tableau c'est qu'il proclame le complet échec d'une grande espérance, de cette Compagnie des Cent-Associés qui devait tout reprendre et tout sauver. En 1660 la misère générale s'aggrave d'un affreux cauchemar. L'horrible épouvante iroquoise qui, depuis cinquante ans, n'a cessé de monter de la forêt, se lève plus angoissante sur les clairières où peine le colon découragé. L'affolement gagne les têtes; dans les habitations l'on agite des projets de départ, de sauve qui peut. Et l'histoire de la Nouvelle- France menace de se fermer sur la vision funèbre d'une longue file de transport en pleine mer rapatriant les restes d'un désastre.

L'arrivée du vicaire apostolique est un premier réconfort. De noble race, de grandes manières, l'homme a le magnétisme de tous les chefs. Puis sa venue signifie qu'en France l'on ajourne à tout le moins l'abandon de la colonie. Ce chef qui arrive ne peut s'en venir que pour faire son métier de soutien et d'organisateur, en attendant qu'il obtienne à la Nouvelle-France les régiments qui la sauveront.

Cependant Louis XIV se prépare à prendre dans ses mains souveraines le sort de la colonie. Bientôt les immi-

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grants de Talon vont toucher à nos rives; ils vont venir nombreux; il y a péril que les autorités se relâchent sur la moralité des recrues, sur celles qui achèveront de constituer les sources de notre race. Ici encore François de Laval fut le protecteur. Nous savons, par une lettre de Colbert, que le vicaire apostolique écarta les ''gens des environs de la Eochelle et des îles circonvoisines" peu laborieux et tièdes chrétiens, pour leur préférer les habitants de Normandie et des provinces avoisinantes. Sur la prière de l'évêque, le roi écarte de même les huguenots. ''Nous ne souffrons ici aucune secte hérétique," peut écrire au Pape, François de Laval; "c'est ce que le roi m'a accordé pieusement sur la demande que je lui en ai faite avant de quitter la France." Ainsi se trouvaient assurées au peuple naissant, avec l'homogénéité religieuse, la pureté morale qui est la première noblesse du sang.

Cette noblesse, le chef religieux fut encore là pour la défendre quand le suprême danger la menaça. Nos historiens n'ont ni assez vu ni assez dit que, dans l'affaire de l'eau-de-vie, se trouvaient engagés la santé physique de la race, l'honneur même de notre sang. Le péril de la dégénérescence n'existait pas seulement pour les Indiens. Ceux qui transportaient l'eau-de-feu dans les bois, ne laissaient pas de s'y brûler eux-mêmes. Or je songe qu'à l'époque de Frontenac, il y a près de huit cents coureurs de bois et que ces huit cents sont la moitié des hommes mariés. Pour entrevoir ce qui fut advenu des sources mêmes de notre vie, si le désordre n'eut cessé, je n'ai plus besoin que de lire ces lignes navrantes du marquis de Denonville à M. de Seignelay: "La preuve (du mal) en est... dans le peu de vieillards que l'on voit parmi les Français, qui sont vieux et usés à l'âge de quarante ans." Non, il ne faut pas cesser de le dire bien haut: en tenant tête à d'Avau-

gour, à Frontenac, à Talon, à Colbert lui-même sur le commerce des alcools, François de Laval ne défendait pas seulement l'honneur de la France apostolique; il ne sauvait pas seulement la race indienne; il sauvait d'abord la nôtre.

La colonie se développait. Désormais planté en bonne terre et s'appuyant au tuf vigoureux, l'arbrisseau grandissait avec la beauté d'un jeune érable. Entre les points brisés la continuité s'établissait. Le jour était venu où une autorité maîtresse devait s'imposer aux seigneuries, aux paroisses encore isolées. L'heure pressait de sauver les petites communautés du péril de l'individualisme, suite de l'éparpillement. Il fallait un pouvoir, une âme qui vivifiât les membres épars de la Nouvelle-France et leut fît la conscience d'une même entité sociale. Nous doter de cet organisme d'unification fut encore le mérite de cet homme qui avait reçu au plus haut degré le don de gouverner. ''Le Conseil souverain du Canada," nous dit M. de Latour, ''fut l'ouvrage de son premier évêque." C'est, au prélat, non pas à M. de Mésy, bien que tous deux s'en reviennent ensemble de France, que le roi confie les ordonnances de

Et dans ce Conseil, quel rôle que celui de François de Laval. Pour en bien juger il faudrait reprendre les délibérations de notre petit parlement de Québec, pendant les longues années que l'homme d'Église y collabora; à chaque page, à chaque ordonnance se lèveraient les témoignages de sa bienfaisante influence. A n'en pas douter, nous lui devons, pour une bonne part, l'esprit chrétien qui a vivifié nos institutions et nos lois, qui leur a fait une vertu sociale. Quelques historiens, plutôt courts de sens catholique, n'ont voulu voir, dans les luttes de Mgr de Laval pour la reconnaissance de son rang au Conseil, que de vaines disputes de préséance et de protocole. Combien en réaUté l'enjeu

fut plus grave. Il y allait des droits suprêmes de T Église, du rôle de rélément spirituel dans TËtat, autant dire de rame même de nos institutions. Si Ton veut se rappeler qu'en France, le haut clergé s'achemine à ce moment vers la courtisanesque défection de 1682, le spectacle ne manque pas de grandeur de ce lointain prélat de la Nouvelle-France, dépendant plus que personne des aumônes de la cour, mais défendant sans fléchir l'indépendance du pouvoir spirituel. Apparenté à cet Henri de Montmorency, à ce grand maréchal de France dont Richelieu fit tomber la tête, François de Laval appartenait à une famille où l'on savait résister aux caprices du pouvoir. Disons mieux: il était de ces esprits qui aiment la vérité d'un amour absolu, qui se passionnent pour la défense de ses droits, convaincus que toute défaite du juste et du vrai se résout ici-bas en un malheur humain. Il croyait que la grande habileté, pour un homme de gouvernement, n'est pas de résoudre les problèmes par des expédients qui ne règlent vite que parce qu'ils ne règlent rien; mais qu'il n'y a de vraies solutions que celles où le droit et la vérité ont le dernier mot. Pour les hommes de cette trempe, il y a quelque chose de plus grave que les perturbations passagères occasionnées par la résistance de la vérité aux assauts de l'erreur; c'est le malaise chronique, c'est le désordre fatol et sans fin, suite de la faiblesse ou des faux calculs qui ont laissé violer l'ordre éternel des principes. La vérité, c'est qu'il existe une mécanique sociale aux rouages aussi précis et délicats que toute autre. Celui qui a disposé l'harmonie du monde matériel, n'est-il pas le régulateur suprême des sociétés humaines? Au fond, quand les pontifes ont revendiqué avec intransigeance les droits et la suprématie de l'Église, ce ne sont point leurs droits qu'ils ont revendiqués, non plus que les droits d'une société aux prérogatives hautaines, passionnée de domina-

tion. S^ils y ont mis tant de chaleur et d^énergie, c'est qu'ils avaient conscience de défendre un ordre divin, les bases essentielles de l'ordre social. Le droit de la société religieuse, n'est après tout que le droit de la société civile, la juste subordination des deux pouvoirs pouvant seule créer l'ordre social harmonieux, celui qui dure par la vertu même de sa constitution. Autant de vérités que ne doit pas oublier l'historien qui entreprend de juger l'attitude politique de François de Laval. Ajoutons que l'évêque de Québec avait bien aussi quelques autres motifs de ne pas céder aux petits parlementaires gallicans du Conseil souverain. Il savait le prix d'une tradition, le devoir d'un fondateur de race et d'état. Gardien plus que tout autre de l'âme de la Nouvelle-France, il voulut qu'elle grandît dans la bienfaisance de l'ordre. Et nous devons à ce constructeur, l'empire du catholicisme sur notre vie nationale, la membrure d'acier où aime à s'appuyer notre jeune force.

Il fut surtout un grand évêque, ne se mêlant, au reste, à la politique que dans la mesure où le lui imposait son rôle de chef religieux. Marie de l'Incarnation qui avait percé l'homme de son regard de sainte, notait tout de suite son grand air surnaturel: ''Que l'on dise ce que l'on voudra, ce ne sont point les hommes qui l'ont choisi." Ce qui d'ailleurs apparaît encore ici, comme la première attitude de son esprit, c'est le besoin de se mettre dans l'ordre souverain, dans la vérité absolue. François de Laval fut, au sens magnifique du mot, un évêque romain. Il voulut l'être par sa nomination qu'en sa qualité de vicaire apostolique, il tint de Rome exclusivement; il voulut l'être par le sacre, recevant du Nonce d'Alexandre VII l'onction du pontificat;

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plus tard il voulut l'être par l'érection de son diocèse, créé indépendant de tout évêché de France et rattaché immédiatement au Saint-Siège. Êvêque romain, François de Laval le fut encore par le rite de son Église qu il voulut être celuimême de Rome; il le fut enfin par la doctrine intègre -et fière qui lui valut de sauver son troupeau des aventures gallicanes et jansénistes.

L'œuvre qui l'attend au sein de la Nouvelle-France est immense. Le territoire où doit se déployer son action, s'étend déjà depuis l'Acadie jusqu'à Montréal. Le long de cet espace il n'y a guère que onze églises, et, pour les desservir, neuf prêtres séculiers, puis seize Pères de la Compagnie de Jésus dont plusieurs occupés aux missions indiennes. Lorsque trente ans plus tard François de Laval laissera son œuvre entre les mains de son successeur, la puissance française aura fait à travers le continent, ses bonds gigantesque, mais sans jamais distancer le zèle de l'évêque. Dès l'année 1668 il a parcouru en canot le champ entier de son labeur, depuis Tadoussac jusqu'à Montréal et jusqu'au fort Sainte- Anne, à l'entrée du lac Champlain. C'est de l'année 1660, lendemain de son arrivée, qu'ilf aut dater le nouveau mouvement vers les missions lointaines. ''Cet été," écrit-il alors au Saint-Père, ''un prêtre de la Compagnie de Jésus est parti pour une mission éloignée de plus de cinq cents lieues de Québec." L'évêque n'est lui-même que le premier de ses missionnaires. Quand ils ne sont point là, pour les besoins pressants, François de Laval les supplée. Â quatre-vingt-un ans ce vieillard infirme se traîne encore par les routes jusqu'à Montréal pour administrer le sacrement de confirmation. Et vraiment il a fallu l'ignorance et le mépris où les artistes ont tenu notre histoire, pour que le tableau soit encore à faire de cet évêque, descendant du premier baron de France, s'en allant, par les chemins

d'hiver, les raquettes aux pieds, sa chapelle sur le dos, dire la messe à quelque habitation perdue de la Nouvelle- France.

Néanmoins l'étendue du champ n'a pas dispersé le travail de l'ouvrier. Son labeur va s'accomplir en solidité et en profondeur. C'est merveille comme il a su créer à l'église canadienne ses organismes capitaux. Tout n'est pas à fonder quand il arrive: les Récollets, les Jésuites, les Sulpiciens ont jeté les premières bases. Beaucoup de choses attendent cependant une impulsion; toutes ont besoin d'être ramenées à l'unité. Il faut le redire: l'unité, c'est le grand besoin de ces petites colonies trop dispersées dans la grande et que les mailles plutôt lâches de l'administration civile laissent à leur isolement. C'est l'Église qui fera les cadres solides, la première unité de la Nouvelle- France. Les familles se grouperont autour du clocher encore plus qu'autour du manoir. Et l'évêque ramènera à un centre unique ces paroisses dirigées tout d'abord par des prêtres missionnaires qu'il garde autour de lui comme un collège d'apôtres. L'on peut dire que nos ancêtres se sentirent les fils d'une même Église avant de se sentir les sujets d'un même État, et c'est le lien de la foi qui fut le premier lien de la race.

Tout de suite les besognes se trouvèrent nettement partagées: aux religieux les missions lointaines, aux prêtres séculiers le ministère des paroisses. Ce clergé séculier, l'évêque lui crée, par la dîme, ses moyens de subsistance; pour en assurer le recrutement il a fondé son grand et son petit séminaire de Québec; pour le soutien de ces maisons il a acquis avec prévoyance seigneuries et biens-fonds. Mais le petit séminaire, ce n'était, avec le collège des Jésuites, que des maisons d'enseignement secondaire. L'esprit créateur et pratique de l'évêque établit à la "Grande

ferme" de Saint-Joachim, une école moyenne des arts et métiers où Ton formait particulièrement à l'agriculture; avec le temps un maître fut ajouté à Saint-Joachim pour enseigner à quelques jeunes gens, '*un commencement d'humanités afin qu'ils devinssent propres à être maîtres d'écoles". De la sorte se trouvait parachevé notre système d'instruction publique; et c'était l'œuvre entière de cette incomparable organisation qu'est l'Église. L'évêque qui venait d'établir canoniquement l'institut de Marguerite Bourgeoys, pouvait désormais se promettre de placer au centre de tous les groupes de colons, un clocher; auprès de chaque clocher, un curé ou un missionnaire; auprès de chaque curé ou missionnaire un auxiliaire religieux ou laïc: la bonne Sœur enseignante, le maître d'école, le jeune agronome. Ainsi chaque petite paroisse canadienne aurait bientôt, il s'en flattait, ses professeurs de vérité divine et humaine, ses éveilleurs d'action, ses chefs reconnus spontanément par le prestige de leurs services.

 cela se bornerait-elle l'œuvre de l'évêque ? La tâche première du chef d'égHse, successeur du Christ, c'est d'élever les hommes jusqu'aux altitudes de l'Évangile; c'est d'animer les âmes de la vie supérieure du cathoHcisme: Veni ut vitam haheanL François de Laval qui avait placé dans les plus humbles hameaux, le maître de vérité et le dispensateur de surnaturel; qui, par une forte et paternelle discipline, s'était constitué le gardien de la morale, ne se contenta point de ce rôle magnifique. Sa grande âme conçut l'ambition d'élever à la plus haute noblesse morale, le jeune peuple dont le miracle entourait le berceau. Quand il défendait la race indienne contre l'eau-de-vie meurtrière, sans doute voulait-il sauver tout d'abord la réputation du roi très chrétien et le dessein apostolique de son pays. Mais dans le même temps, avec son regard de prophète, il préten-

dait fonder la vocation surnaturelle de notre peuple. Dans sa pensée la jeune race devait être la collaboratrice des missionnaires, l'apôtre des nations indiennes. C'est bien lui qui propose, comme idéal à ceux qu'il enrôle dans la confrérie de la Sainte-Famille: ''la conversion des infidèles par l'exemple d'une vie irréprochable". Et voilà comment le rêve des missions lointaines restera mêlé à l'âme de la Nouvelle-France.

Le rêve n'avait-il point quelque chose de trop haut? Une loi de l'action spirituelle veut que l'apôtre soit d'abord, par sa propre vie, le suprême animateur. François de Laval saurait-il entraîner son peuple au sommet qu'il lui avait fixé? Ah! ce dut être un superbe entraîneur que cet évêque revêtu du cilice, qui se confesse quotidiennement, qui, six jours avant son trépas, s'offre en sacrifice pour son séminaire; qui porte assez loin l'esprit de pauvreté pour faire lui-même son feu et son lit, laver ''son petit meuble de table", balayer sa chambre, et qui meurt en pleurant de n'avoir plus un sou pour les pauvres. Aussi faut-il voir, autour de lui, la noble émulation, la féconde efflorescence de vie religieuse. Fut-il jamais plus grande heure, dans notre histoire, que celle où vécurent et travaillèrent, presque en même temps, des hommes comme Chomedey de Maisonneuve, Lambert Closse, Dollard des Ormeaux; des rehgieux comme les Pères Allouez, d'Ablon, Marquette, "l'illustre triumvirat" de Bancroft; des femmes comme Marie de l'Incarnation, Marguerite Bourgeoys, Jeanne Mance, Madame de la Peltrie, Madame d'Ailleboust, Catherine de Saint-Augustin ? Pendant que les fils de Loyola, coureurs de fleuves et d'âmes, renouvelaient les courses de saint Paul autour des Méditerranées américaines; pendant que les saintes femmes de nos couvents et de nos cloîtres, élevées jusqu'à la contemplation mystique, brûlaient leur

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vie comme de beaux cierges et s'entretenaient de notre avenir avec Dieu; pendant ce même temps, stimulées, gagnées par les hauts exemples, les grandes vertus poussaient dans la colonie comme des fleurs merveilleuses; les races antiques du Nouveau-monde offraient en prémices les jeunes vierges iroquoises de la Prairie de la Magdeleine; Jeanne le Ber marquait les altitudes où atteignait déjà la petite race française du Canada. Mais plus grand que tous, apparaissait avec son profil de chef, l'homme qui avait reçu la plénitude de l'Esprit et qui s'en était souvenu avec loyauté.

Voilà ta gloire, ô François de Laval. Quand tu succombes après cinquante ans d'épiscopat, tes jours sont pleins comme la coupe qui déborde. Ton peuple de la Nouvelle-France, tu l'as modelé de tes mains, puis orienté pour de longs siècles dans la droite voie de ses destinées. Désormais tu seras le nom sans rival dans notre histoire. Nul ne pourra plus remuer ta tombe sans remuer tout le passé. Et tu seras le plus vivant des illustres disparus, parce que nul plus que toi ne restera mêlé à notre vie. Au jour de ta mort, nos ancêtres s'arracheront tes reliques; comme les paladins de jadis enfermant dans le pommeau de leur épée l'ossement d'un saint, nos plus glorieux capitaines porteront sur eux, dans des reliquaires d'argent, quelque morceau de ta dépouille, quelque pièce de tes vêtements. Et, sans doute, par ta protection valeureuse, tu as collaboré à nos victoires anciennes, ô chevalier de Montmorency. Mais combien plus es-tu resté vivant dans l'âme profonde de ton peuple, par les hautes disciplines que tu lui as laissées, par ta prière de pontife et de père qui se continue là-haut, éternellement.

Lionel Groijlx, ptre.

Dans les derniers jours d'avril il se produisit, à la législature néo-écossaise, un incident qu'il faut noter. Les députes de la Nouvelle-Ecosse poursuivaient dans notre extrême Orient, loin de tout regard, les travaux d^une session ordinaire, quand un député, dont le nom nous était inconnu, comme d'ailleurs celui de presque tous ses collègues, fit tourner les regards de son côté. M. H.-W. Corning, député de Yarmouth, demandait au Parlement que l'électorat de sa province fut consulté sur l'opportunité de détacher la Nouvelle-Ecosse de la Confédération canadienne.

Selon toute apparence M. Corning, comme jadis M. Francoeur, à Québec, comme certains progressistes des provinces occidentales, n'a pas entretenu un seul instant Tespoir de provoquer une rupture constitutionnelle. A-t-il voulu agrandir, ou simplement contribuer à agrandir une fissure de la Confédération ? S'est-il seulement proposé de faire ouvrir les yeux du gou^'ernement fédéral sur les besoins de sa province ? Quoi qu'il en soit, les échos de la législature ont fait entendre un craquement. Et, ce pilier impérial de la confédération qu'est le Star de Montréal, ne paraît pas avoir été heureux dans son intervention pour le maintien du statu quo.

En effet, à une expression de mécontentement provoqué par une situation économique que des Écossais considèrent intolérable, ce journal n'a trouvé que cette riposte à deux détentes: le mépris et l'appel à la loyauté. Et, encore, quelle loyauté ? La loyauté à l'union fédérative sans doute,

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mais avant tout la loyauté à Funion impériale. "Le gouvernement libéral de la Nouvelle-Ecosse, écrit-il, dans son numéro du 23 avril, a écrasé (squelched) la dernière folle proposition de séparation. La séparation est bien toujours le cri du politique déçu, défait et fâché!" Et il ajoute: ''Il est insensé (nonsense) de donner à entendre — comme certains ont la hardiesse de le faire — que les Néo- Êcossais voudraient jamais échapper à la situation actuelle d'exception en abandonnant leur héritage britannique, en abattant l'Union Jack et en se vendant à la république américaine."

En quoi a donc consisté le cri de dépit de M. Corning ? Notons que l'auteur de la proposition, aussi bien que le Dr Leblanc, qui l'appuya, sont deux conservateurs. M. Leblanc fit remarquer aussi à ceux qui auraient pu s'en étonner, que 'les résultats tangibles de l'erreur commise en 1867 justifiaient, selon lui, cette attitude". De toute part, déclare donc M. Corning, on se plaint de la Confédération. Les grandes industries du Canada central ruinent les nôtres, le peuple est courbé sous le fardeau des impôts. Les affaires sont dans le marasme, notre crédit est compromis par la Confédération et par le défaut de sohdarité des autres provinces. Nous avons perdu le contrôle de l' Intercolonial. Et les ports canadiens de l'Atlantique sont sacrifiés aux ports américains. Les chemins de fer de l'État circulent à perte, au profits des autres provinces, et nous payons les déficits, pendant que les taux de transport nous isolent. Consultons donc l'électorat, conclut M. Corning, sur l'opportunité de redonner à notre province son indépendance de dominion britannique.

Voilà, certes, des griefs sérieux, que le Star a tort, à notre avis, de dénaturer et de traiter à la légère. Nous avons nous-mêmes, nous du Québec, à nous plaindre de la

désastreuse politique des chemins de fer. Ce n'est assurément pas à nous qu'a profité la multiplicité des chemins de fer de l'Ouest, et malgré cela le gouvernement fédéral nous a fait assumer le passif des compagnies qui les exploitaient, libérant du même coup les provinces occidentales des obligations qu'elles avaient déjà assumées vis-à-vis de ces compagnies faillies. Et ne continuons-nous pas de solder, avec les Néo-Écossais, les déficits annuels des chemins de fer de l'État?

Nous ne pouvons pas davantage demeurer indifférents devant cet autre reproche formulé par M. Corning, et qui consiste dans le sacrifice des ports canadiens au bénéfice des ports américains.

Mais ne sont-ce pas là des griefs d'ordre purement administratif et non constitutionnel? Voyons un peu. La Confédération canadienne, comme toutes les fédérations, ne pouvait pas être la solution définitive de toutes les difficultés qui en ont provoqué ou hâté la formation. Il faut bien admettre qu'une constitution, quelle qu'elle soit, n'est pas toute-puissante contre les difficultés géographiques et les besoins des groupes ethniques d'un continent. Quoique l'intérêt général du Canada ait toujours réclamé le creusage du canal de la baie Géorgienne, qui constituerait une voie de transport exclusivement canadienne, cependant les financiers de Toronto lui préféreront toujours, le canal Welland, d'accord avec les Américains du centre des États-Unis. Faut-il piétiner, à la façon du Star , sur l'égoïsme des torontoniens ? Il n'est pas si sûr que ces gens-là aient tort ? J'admets que le citoyen doive consentir des sacrifices pour le bien général de la cité, que la cité doive tenir compte des exigences de la patrie. Mais quand la patrie est une fédération, ou, suivant la formule des impérialistes, un Empire, est-il certain, indubitablement

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certain, que les particuliers, la cité et la petite patrie doivent tout concéder devant une demande de sacrifice faite au nom de l'intérêt plus général? Je crois même que l'on peut dire, en saine philosophie catholique, que l'intérêt général des familles est à la base de la société civile. Lorsque les familles primitives furent devenues trop nombreuses pour protéger leurs droits, vivre en paix, se développer et se perfectionner, la société civile parut. Si les agglomérations de peuples se multiplient sous le régime des fédérations ou des empires et que le bien général devienne le bien du petit nombre, ne peut-on pas conclure que la fin prochaine, en terme d'école, de la société ci\ile est compromise ? Je le crois. Et alors ? Les récriminations des petites patries doivent être pesées à leur mérite.

Voilà pourquoi je crois que la sagesse demande que nous étudiions le plaidoyer de M. Corning au lieu de le fouler aux pieds. D'autant que ces plaintes ne sont pas les seules qui méritent attention. Si nous reportons notre pensée aux griefs sans cesse exprimés par les progressistes de l'Ouest , il faut bien admettre que d'autres craquements avertisseurs se font entendre dans l'édifice de la Confédération. Lord Northcliffe les entendit au cours du voyage qu'il fit chez nous, quelques années avant sa mort, et il s'en inquiéta du point de vue impérial. Un correspondant de V Union d'Edmonton n'a-t-il pas écrit récemment (20 mars) que ''si un plébiscite était présenté aux ger.s de l'Ouest, ils se déclareraient fortement en faveur de l'annexion de l'Ouest aux États-Unis".

Sait-on ce que l'on rapporte sur le compte de M. John Oliver, premier ministre de la Colombie britannique? Il aurait prononcé ces paroles: "Je n'ai jamais réclamé la séparation, mais si le très injuste traitement imposé au Canada occidental par les intérêts de l'Est doit se prolonger

indéfiniment, alors je ne voudrai plus m'appeler Canadien." (Free Press de London, Ontario, numéro du 26 avril.)

Si de tels griefs se répètent depuis longtemps ou s'ils sont une conséquence des difficultés géographiques de la confédération, ne passent-ils pas, de ce chef, à l'ordre politique ? Au lieu de suivre l'exemple du Star, cherchons plutôt des solutions aux problèmes des provinces qui se disent injustement traitées par la communauté fédérative. C'est en outre le meilleur moyen d'étançonner la Confédération, qui chancelle, quoiqu'on dise. Tout le monde a intérêt à en appuyer les murs: les fougueux impérialistes, opposés en principe, du point de vue anglais, à toute décentralisation; les Canadiens tout court (dans le sens de fédéralistes intégraux, dépourvus de provincialisme, toujours clairsemés, à la vérité, depuis 1867) à cause... de leur qualité pure et simple ; et les Canadiens français, considérés en bloc, quelle que soit la province oii ils vivent (et abstraction faite des divers concepts qu'ils peuvent avoir sur l'état politique, advenant la chute précipitée de la Confédération) à cause de leur petit nombre global et de leur dispersion dans les autres provinces.

C'est dans l'hypothèse de la fin prochaine de la Confédéfation, amenée malgré nous, que l'année dernière nous avons suggéré aux méditations de nos compatriotes du Québec, la solution qui nous, a paru s'imposer, malgré ses difficultés et ses inconvénients. N'a-t-on pas entendu dire à certains de nos compatriotes, trop complètement gagnés au coloniaHsme: si cela ne va pas avec l'Angleterre, nous allons nous jeter du côté des États-Unis. Comme si nous devions appartenir indéfiniment aux autres et ja-

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mais à nous-mêmes! Avec quelle indiférence scandaleuse franchit-on la frontière depuis quelque temps! [^;| Et nous avons ajouté, dans cette hypothèse toujours, et malgré les graves inconvénients de la solution, que la perspective de l'état de majorité et de la responsabilité internationale avait même du bon. Elle serait de nature, par exemple, à stimuler les gens du Québec, et à les faire tendre d'abord vers l'indépendance économique, qui ne leur est même pas encore acquise. La pensée d'un Québec indépendant peut certes être fort déprimante pour le Canadien français des provinces occidentales oui n'a pas encore trouvé une solution satisfaisante aux légitimes ambitions de son groupe. Mais que nos frères de là-bas veuillent bien ne pas l'oublier: nous parlons toujours d'événements inévitables que ni eux ni nous ne pourrions empêcher. Ils admettent qu'un Québec fort est leur meilleur appui. Irons-nous compromettre cet appui en refusant de préparer l'avenir ? Que tous les hommes de bonne volonté s'appliquent donc à chercher les meilleures solutions aux graves problèmes qui se posent à toutes les intelligences canadiennes-françaises.

Devant les indices d'une fin peut-être pas prochaine, mais de plus en plus certaine de notre régime constitutionnel actuel, ne nions pas imprudemment l'éventualité que nous voudrions pouvoir retarder le plus possible. Cherchons tous ensemble, dans l'union des cœurs et des esprits, et dans la plus parfaite solidarité, à survivre d'abord et à nous épanouir ensuite, dans cette partie de l'Amérique, où la Providence nous a placés, nous rappelant que, quelles que puissent être l'autorité et les frontières politiques de chaque groupe, nous ne formerons toujours qu'un seul peuple, catholique et français.

Anatole Vanier.

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