LE DON SUPREME DE JEANNE M AN CE
Pour le 250e anniversaire de la mort de Jeanne Mance.
Elle voulut que son cœur après sa mort ne fût point séparé de ceux pour qui il n'avait cessé de battre durant sa vie....
Abbé Paillon.
Jeanne Mance y un jour d'héroïque vision, donnait son cœur à V œuvre du Montréal. Elle le donnait spontanément, tout entier, avec une émotion qui était une larme et qui était un sourire, rosée soleilleuse venue des profondeurs heureuses de Vâme. Et cet abandon fut parfait, définitif, holocauste fervent dune mystérieuse portée.
La force de son désir l'enveloppa d'une flamme. Le besoin d'action qui réalise activa cette flamme. Feu sans merci, vif et subtil ! Il la souleva au-dessus d'elle-même, la poussa hors de la routine où s'alanguissent les âmes ailées. Il l'affranchit de la prudence étroite qui s'effraie des montées rudes. Il la rendit soudain allègre, intrépide, claire, d'esprit précis, de vouloir hâtif, sa chair très pure toute tendue vers les crucifiants et hauts desseins.
Jeanne Mance donnait son cœur à l'œuvre du Montréal et son cœur, qui ne se détourna plus de l'objet aimé, en devint invincible.
Elle entendit des voix chères lui souffler des mots troublants. Le doute, la crainte, l'ironique sagesse s'exprimèrent tour à tour. La tendresse inquiète pria... Son cœur ne s'émut point. Pénétrant et humble, il reconnut qu'un peu de vérité se mêlait à la contradiction aimante. Mais, l'humaine sagesse toujours demeure si courte ! Doucement, il se referma.
EHe vit et mesura V entreprise prochaine, sa sanglante grandeur, ses moyens si courts. Frêle, trop frêle enveloppe était ce cœur qui s'empressait aux conquêtes !... Ce cœur ne faiblit point. Il garda sa confiance prodigieuse, sa tranquille attente du miracle. Dieu souriait au vol de la colombe qui se posait tout à Vheure, simple et 7nenue, neige palpitante au creux de sa main créatrice.
Elle invoqua, enfin, Vaide des cœurs où la lumière entre à flots éblouissants, cœurs coupables de préciser sa marche vers rétoile. Elle n'en reçut qu'avis obscurs, ou constamment différés. Épreuve angoissante, décisive !... Son cœur ne se troubla point. Il attendit, quand mêmCj exultant. Sur des lèvres d'apôtres il chanterait, — demain, peut-être f — le mot ardent qui délivre, que l'on écoute encore sur la route où Von va léger, joyeux, sans plus connaître l'hésitation lassante.
Et la victoire vint. Triomphe souriant d'une personnalité attirante, magnétique. Où Jeanne Maiice désormais passa, elle l'emporta. Elle ne s'était dépouillée que pour qu'on la comMât. Marche victorieuse qui voyait au passage les têtes s'incliner, dociles et admiratives. Qu'elle s'arrêtât un moment OMprès des grands, des plus grands de la terre, on V écoutait, attentif et charmé, l'âme soudain meilleure, et entraînée vers les libéralités. Se reposait-elle au foyer des humbles et des besogneux, on ^'accueillait comme un hôte merveilleux. Sa vaillance confondait, puis ravissait. Elle "parlait coînme un séraphin" de sa vocation éblouissante. Son sourire était du soleil qui se posait sur les fronts ou sur hs mains tendues. On la servait avec joie, repoussarit l'or qu'elle offrait. On ne voulait rompre avec elle que le pain d'une émouvante amitié.
"Présent du ciel" donné aux fiers chevaliers qui s'en allaient vêts des rives cruelles, sitôt qu'elle parût, on tressaillit. Et tous la reconnurent. C'était bien elle que l'on attendait.