PEMBROKE
Le diocèse de Pembroke, sur l'état duquel nous aimons, aujourd'hui, attirer Fattention des bienveillants lecteurs de V Action française, occupe un territoire fort montagneux que la rivière Outaouais coupe en deux tronçons d'inégale grandeur. Sa population, composée d'Anglais, de Canadiens français, d'Irlandais, d'Allemands et d'autres nationalités, s'étale dans les vallons exigus, sur les bords des lacs et des rivières, près des chutes et des cascades, en groupements agricoles ou industriels assez nombreux mais généralement peu considérables. C'est la région par excellence du cosmopolitisme, le creuset où se forme un type à la mentalité singulièrement flottante et trouble, s'il est vrai que les croisements entre races trop différentes créent une descendance où s'entrechoquent et se contrarient les aspirations les plus diverses.
Sur 128,500 habitants, l'on compte 38,500 cathoHques qui se répartissent en 37 paroisses, 27 missions et quelques postes de minime importance. ^
Les nôtres — de 18 à 20 mille — ■ sont disséminés à travers cette bigarrure de peuples au courant de leurs intérêts les plus vitaux. Comme tout le monde, ils manient la langue du riche industriel, du gros commerçant, du maître enfin. Et il est impossible qu'il en soit autrement. Si les écoles leur offraient quelques avantages propres appréciables, peut-être que les craintes que nous concevons touchant leur conservation ethnique se dissiperaient partiellement.
Canada ecclésiastique, 1922.
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Mais l'on sait que Pembroke, par sa fraction ontarienne, relève de Toronto et donc est soumis au règlement XVII qui raye à peu près en entier le français, comme matière d'étude, du programme primaire et le tolère comme véhicule d'enseignement, juste assez pour préparer nos garçonnets et nos fillettes à recevoir dans la parlure de Shakespeare les rudiments du savoir humain.
Je ne rappelle point ce fait pour provoquer quelque étonnement ingénu sur l'attitude de l'État. De tout temps, quoique à tort, les peuples victorieux ont essayé d'imposer à leurs conquêtes leur langue avec leur joug. Alexandre grécisa et les Augustes latinisèrent. Seulement les Romains, les plus habiles des hommes dans l'art du gouvernement, se bornaient à faire suivre leurs soldats par leurs rhéteurs. Ils n'obligeaient pas les vaincus à la fréquentation de leurs écoles. Ils estimaient que l'éclat et la valeur de leur littérature et de leur éloquence attireraient d'euxmêmes les nations que leurs armes avaient subjuguées. Faut-il conclure de la tyrannie pratiquée dans le domaine scolaire, que nos chefs civils doutent de la supériorité de leur culture et de sa puissance intrinsèque d'assimilation ? Vraiment, convient-il à des gens de bien de poursuivre par de semblables procédés l'accroissement de leur empire ? Pourtant ^'ce serait un grand bonheur pour l'humanité, écrit S. Augustin, s'il n'y avait que de petits états: le monde compterait ainsi les nations en grand nombre, comme une cité compte les nombreuses familles de ses citoyens". ^
Même au temple, les Canadiens français du diocèse de Pembroke ne jouissent guère d'une température nationale. De cette situation, à coup sûr, l'on n'accusera pas la politique de l'Église.
Cilé de Dieu, IV, 15.
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L'évêque d'Hippone, non moins bon théologien qu'homme d'État habile, fixait, dès son époque, les relations de la langue et de la foi. ^'L'Église, enseignait-il, appelle à elle les hommes de toutes les nations et de toutes les langues; elle ne s'inquiète pas de la diversité des usages, des lois, des institutions, par quoi la paix terrestre est assurée et à quoi elle n'a rien à retrancher: elle s'y adapte. Elle sait que, dans leur diversité, ces lois ont pour but unique la paix terrestre, elle ne leur demande qu'une chose qui est de ne pas contrarier la religion qui enseigne à honorer le Dieu souverain et véritable." ^
Par où l'on voit que l'Église ne s'occupe guère des langues tant que la religion n'a rien à y perdre ou à y gagner. Mais dès que leur maintien ou leur abandon concourent à son progrès et à son déclin, c'est autre chose.
Or les Canadiens français clament bien haut que la perte de leur langue nuit à leur foi et les Irlandais prétendent que l'usage de l'anglais, l'institution d'évêques et de curés parlant l'anglais hâteraient la conversion des non-catholiques. Les uns et les autres envisagent donc, pratiquement, cette question de langues en fonction du catholicisme. Et il est juste de le reconnaître, les premiers ont raison dans leur argumentation et les seconds n'ont pas tout à fait tort dans la leur: la facilité de communication, la Sympathie qui régnent d'ordinaire, entre les groupes qui usent du même idiome, prédisposent à l'accord dans la foi et dans la charité. Rien d'étrange alors si les évêques sont intervenus dans le litige: ils en avaient le droit.
Où la doctrine assimilatrice semble prêter à discussion, c'est quand elle s'efforce d'installer des anglophones dans tous les diocèses dont la population franco-canadienne ne
8 Cité de Dieu, XIX, 17.
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dépasse pas en nombre les catholiques des autres nationalités et les protestants réunis. Depuis quand l'Église aurait-elle à élire des évêques pour les convertis possibles, plutôt que pour les fidèles qui luttent sur les routes de la vie ? Depuis quand lui faudrait-il, pour ramener au bercail les brebis égarées, asservir ou éconduire et affamer le troupeau docile? Pour le moins, c'est là une nouveauté sans pareille, tout à fait opposée aux moeurs de l'Église. Loin que l'Église détruise rien de ce qui est bon, elle le respecte. Dans la mesure où les sentiments naturels et les vérités philosophiques soutiennent, secondent et perfectionnent l'essor de son apostolat, sa morale et son dogme, elle professe comme un devoir rigoureux de les utiliser; même pour la seule gloire, pour le seul honneur de sa cause, elle les emploie, elle s'en pare. Si la sympathie qui existe entre les êtres issus du même sang ou frères par la langue, est un sentiment excellent; si ce sentiment aide à la difïusion de la foi, qui niera qu'il ne contribue également à son maintien et à son épanouissement ? Ainsi les Papes ont-ils, de siècle en siècle, proclamé invariablement que les fidèles comme les infidèles ont les meilleures raisons du monde d'entendre les vérités de la foi de prêtres qui parlent leur langue, voire qui appartiennent à leur race. On composerait un livre immense si l'oîi accumulait tous les textes qui exposent et affirment ce point de discipline fondamental.
L'on peut admettre que, dans un péril extrême, pour un bien surnaturel extraordinaire et certain, l'Église possède le droit de demander à un peuple le sacrifice provisoire de sa langue, dût ce provisoire menacer de se perpétuer. Et quoi de plus noble pour un peuple comme pour un individu que le dévouement jusqu'au martyre! Mais, à mon' humble avis, ce cas ne s'est jamais rencontré dans l'histoire et, assurément, tel n'est pas le nôtre, puisque.
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par deux fois, Benoît XV a couvert de son auguste patronage notre cause et nos réclamations.
Est-ce que j'insinue par là que F École improuvée aurait recruté et conservé des adeptes à Pembroke, que la pénurie de prêtres dont souffrent, en une certaine mesure, les nôtres établis à ''up the creek" en découle comme son effet? Qui ignore, hélas! que partout la jeunesse s'enrôle difficilement dans la milice sacrée et, plus encore, au sein des foules qui peinent, soit à l'atelier, soit sur des terres peu fertiles, où l'enfant est souvent forcé de prêter le concours de ses petits bras au travail du père, afin de pourvoir aux nécessités quotidiennes de la vie! En tout cas, voici le fait douloureux: les prêtres canadiens-français sont trop peu nombreux — un tiers seulement sur 58 — et ceux de langue anglaise ne parlent pas tous suffisamment le français.
''Tant qu'il y a vie, il y a espoir," au témoignage d'un héros de Henri Bordeaux. Cherchons un peu sur quoi reposent nos espérances.
Nos philosophes, et nos paysans aussi, disent que la soustraction de la cause amène la disparition de Teffet. Seulement où la difficulté commence pour tout le monde, c'est dans l'opération de la soustraction. Ici, elle consisterait à combler les lacunes que l'œil le moins aiguisé remarque dans les écoles et dans les éghses.
Sur les mesures qui feraient au français un traitement équitable dans les écoles de l'Ontario, tout, par la force des événements, a été rebattu fastidieusement. Il suffit de mentionner que ce dont nous avons le plus besoin, ce sont des Lantagnac — moins leur cas de conscience épineux peut-être — des Lantagnac qui résideraient dans les centres les plus importants du diocèse, éclairant les ignorants, fortifiant les faibles, éperonnant les lâches, orientant les énergiques, groupant les uns et les autres autour des reven-
dications légitimées par Benoît XV: ''On ne saurait refuser aux Franco-canadiens qui habitent l'Ontario le droit de réclamer, avec modération cependant, l'enseignement du français dans les écoles que fréquentent en certain nombre leurs enfants; et l'on ne peut assurément leur faire un reproche de défendre ce qui leur tient tant à coeur". "* Malheureusement, pas plus dans le Pembroke pittoresque qu'ailleurs, ces sortes de parangons ne poussent bien drus.
Pour ce qui concerne les affaires religieuses, je me garderai à dessein de m'y aventurer fort avant. Je rappellerai cependant le passage le plus pacifique et le plus pacificateur de la même lettre Commisso divinitus: "Les prêtres qui vaquent au saint ministère s'appliqueront à acquérir la connaissance et l'usage des deux langues et, mettant de côté tout esprit de parti, ils se serviront tantôt de l'une tantôt de l'autre, suivant les besoins des fidèles." L'on me permettra encore de souligner comment sur ce point particulier nous espérons beaucoup en la province de Québec.
Pendant son glorieux et fécond pontificat. Pie X a fondé et organisé le collège Pianum destiné uniquement à la formation de prêtres italiens qui, leur scolarité finie, s'en iraient desservir leurs compatriotes des États-Unis. Le sage pontife avait compris que les exilés perdaient leur foi, faute de ministres parlant leur langue, et qu'il lui était impossible de leur en procurer, en nombre suffisant du moins, en recourant aux seules populations récemment émigrées.
De même, dès avant la guerre, il existait, aux États- Unis, une institution similaire ouverte et entretenue par les Allemands soucieux de verser dans les diocèses améri-
liettre apostolique, Commisso divinitus. Sept. 1916.
cains, pour le bien de leurs congénères, des prêtres de leur nation et de leur langue.
Une oeuvre de ce genre ne s'imposera-t-elle pas dans un avenir rapproché en faveur des nôtres de la Dispersion ? Soit en Canada, la province de Québec exceptée, soit dans la Nouvelle- Angleterre, la disette de prêtres canadiensfrançais commence à se manifester. Ne serait-il pas temps de songer à imiter Pie X et les Allemands de la grande République ? Nous venons de fonder le Séminaire des Missions étrangères. Soit, puisque qui donne aux pauvres et à Dieu s'enrichit. N'y a-t-il pas, chez nous, une autre mission, bien urgente, à remplir auprès de nos compatriotes des provinces et des états anglais ? Qu'on n'allègue pas que la source détournée, le fleuve se dessèche. Dieu a semé dans la société qui est l'Église des germes de vocation suffisants pour toutes les obligations du ministère et de Papostolat. L'important, c'est de ne pas les laisser périr par négligence ou incurie. Car l'on ne naît pas prêtre, on le devient: on le devient au foyer et à l'école, quand les mères et les éducateurs s'appliquent à intéresser leurs enfants et leurs disciples au progrès de l'Évangile et de l'Église.
D'ici là, pourquoi des jeunes gens de piété et de savoir, à l'esprit large, doués d'un grand tact, patriotes avisés et pondérés, ne se voueraient-ils pas à seconder les vétérans qui ploient dans le combat ou à remplir les vides que la mort creuse dans nos rangs ? Les nations, comme le composé humain, ne forment-elles pas un corps organique ? Si un de leurs groupes s'anémie, les autres n'ont-ils pas à prendre sur leur surabondance de quoi le revigorer ? Même si le patient paraissait gravement atteint, il importerait, pour le bien commun de notre race, que l'effort français ne cessât pas dans les ''marches ontariennes". Et, au demeu-
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rant, pour emprunter une pensée de Goethe, un peuple meurt, s'il le veut bien. Or nos maux ne sont pas incurables et notre querelle n'est pas de celles qui ne se vident pas. Peu à peu, les' "chefs qui noblement sont accourus à la rescousse des opprimés", iront se multipliant. Un jour se lèvera où les Grecs et les barbares, les Juifs et les Gentils, les Celtes et les Francs goûteront ensemble la paix de la Cité de Dieu sur les rivages enchanteurs du Saint-Laurent et de rOutaouais.
Et qui ne voudrait que ce fût bientôt?
Aurèle Gauthier.