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PAGES DE CRITIQUE LITTERAIRE

par l'abbé Camille Roy.

Érables en Fleurs ! Voilà un titre printanier: on pourrait croire qu'il s'agit d'un florilège poétique, et il y a de cela, en effet, dans ce nouv^eau volume de M. l'abbé Camille Roy; mais le sous-titre nous avertit que les extraits des poètes canadiens sont encadrés dans un texte substantiel de critique littéraire; au surplus, les prosateurs y ont leur place. Ce livre fait donc suite aux Essais sur la Littérature canadienne, païus en 1907, et aux Nouveaux Essais, publiés en 1914, comme il est dit dans les pages liminaires A u Lecteur.

On sait, du reste, que toutes ces appréciations isolées ont donné lieu, en leur temps, à une sj^nthèse abrégée qui s'intitule avec modestie: Tableau de V Histoire de la Littérature canadienne-française. L'exemplaire que j'ai en main est de 1911; cet excellent résumé du mouvement littéraire dans la Nouvelle-France était parvenu alors à son septième mille, ce qui marque déjà un très beau succès; les ouvrages sérieux ne doivent des tirages de cette importance qu'à la valeur de leur doctrine; l'engoûment passager du public n'y est pour rien.

Les écrivains, les professeurs ont vu dans l'auteur un guide très sûr. et ils ne se sont pas trompés. M. l'abbé Camille Roy connaît mieux que quiconque les grandes lignes, l'orientation générale de la littérature dans son pays natal, parce qu'il en a suivi pas-à-pas, dans les moindres détails, toutes les manifestations. Il lui revenait donc de noter, en de rapides croquis, sous le nom d'Érables en

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Fleurs, les dernières productions des écrivains dont il a suivi les patients efforts.

Que dire d'un ouvrage de critique, quand on en partage les idées et qu'on ne veut pas critiquer à son tour? Pour qui connaît la haute situation de l'auteur dans le monde des lettres, situation due à son incontestable mérite, il y aurait impertinence à vouloir réformer les jugements qu'il a portés sur les livres canadiens ; aussi bien n'ai-je pas cette prétention. Mais il y a, en tête des premiers Essais, une Introduction qui justifie l'article qu'on m'a demandé d'écrire: ''La critique, y lisons-nous, ne s'adresse pas seulement à l'écrivain dont elle étudie l'œuvre. Derrière le livre et derrière l'auteur, elle doit viser et atteindre la foule des lecteurs."

Voilà qui est d'une parfaite justesse; le grand public, quand il est sincère, demande à être éclairé sur la valeur des œuvres multiples qui figurent aux vitrines des librairies: valeur artistique ou scientifique, valeur morale, il faut que tout cela soit tiré au clair dans les comptes-rendus des ouvrages de l'esprit.

Or, en face de cette critique sérieuse, se dresse un autre genre de réclame à grand orchestre, qui ne vise qu'aux succès de librairie pour des écrits de valeur contestable, sinon nulle; ainsi s'expliquent les gros débits, les scandaleux bénéfices qui vont, de nos jours, à des plumes médiocres, trop souvent corruptrices; certains livres étrangers, surtout, cherchent à s'imposer au Canada.

N'est-il pas nécessaire, dans ces conditions, que les juges autorisés prennent le pas sur les faiseiu's de réclame tapageuse, et se sentent soutenus par tous ceux qu'anime l'amour du vrai, du beau et du bien? Oui, il faut recommander aux lecteurs les livres de critique qui peuvent former leur goût, éclairer leur jugement, et les empêcher de

s'égarer dans une prétendue littérature dont la renommée s'épuise vite, comme tout ce qui est une contrefaçon de l'art.

C'est dans cette conviction que je conseille instamment au public lettré de porter ses yeux vers les Érables en Fleurs. Quand on parcourt un musée de peinture, de sculpture, n'est-ce pas une bonne fortune que d'y rencontrer un artiste assez obligeant pour initier les visiteurs, fussent-ils profanes pour ce domaine, à l'interprétation des œuvres qui s'offrent à leurs regards? Dans la galerie des écrivains les plus récents du Canada, nous pouvons nous en rapporter aux dires de ce guide littéraire dont les appréciations, empreintes de bienveillance, excluent toujours l'adulation voisine de la flatterie. Au risque de déplaire, il ne trahit jamais les droits de la vérité.

Il a été fidèle à son programme, tout au long de son livre. S'agit-il des poètes? Dès les premières pages, il félicite Albert Ferland de s'être élevé au-dessus des "formules banales, des clichés qui ont tant servi aux poètes canadiens". On voit sans peine la portée de cet avertissement. Un peu plus loin, il n'est pas tendre pour un autre recueil où l'inspiration éclate sans être suffisamment lumineuse: '^Reconnaissons d'abord, dit-il, que le livre est d'un poète, et d'un poète véritable. M. Delahaye a écrit de très beaux vers, qui sont pleins de visions intenses, où l'image est souvent neuve, où l'expression est pénétrante et fine. Mais ajoutons tout de suite que M. Delahaye a aussi écrit des vers qui sont obscurs, et même inintelligibles; et que, de ces vers, il y eiï a trop dans son recueil, non pas à toutes les pages, car il y a beaucoup de pages blanches dans ce livre, mais presque à chaque triptr/que qui s'y développe."

C'est ce qui s'appelle parler net. Boilcau ne tançait pas avec plus d'audace les mauvais rimeurs de son temps, y compris le Roi-Soleil: on se souvient de sa réplique à Louis XIV, après la lecture d'un impromptu royal: '^Sire, rien n'est impossible à Votre Majesté; elle a voulu faire de mauvais vers, elle n'y a que trop bien réussi." Au compliment près, qui rend peut-être le reproche plus amer dans la bouche de Boileau, M. Camille Roy a la franchise aussi rude.

C'est qu'il en veut à l'École symboliste qui a longtemps compromis "ces dons de clarté, de limpidité, de sincérité lucide qui sont l'apanage de l'esprit français". Et combien il a raison d'interdire l'accès de son pays à ces écrivains "qui ne furent guère admirés que par eux-mêmes" !

11 existe pourtant un symbolisme de bon aloi, lequel se confond en quelque manière, avec la poésie même. Il a su le découvrir dans certaines pages d'Englebert Gallèze, chantre de la terre et des mœurs canadiennes: 'Tendant que les graves paysans jasent, parlent de soleil, de pluie, de semences et de moissons, le poète pense à d'autres germinations mystérieuses qui se font au sol aride ou fertile des consciences."

11 serait facile de glaner, au cours de ce volume, une foule d'expressions heureuses dont se sert le critique pour distribuer, avec la même conviction, l'éloge ou le blfime. Dans le bel article qu'il dédie à l'un de ses confrères, à un prêtre doublé d'un poète, il s'élève à des considérations littéraires et morales qui dépassent de beaucoup ses précédentes leçons. M. l'abbé Camille Roy parle à M. l'abbé Maxime Hudon, qui fut successivement voué au professorat et au ministère paroissial; l'accent devient grave, fraternel, sans cesser d'être agrémenté de cette bonne

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humeur que Fauteur doit, me semble-t-il, à son robuste tempérament.

Je me suis étonné que, dans ces pages discrètement émues, il ne fut pas fait mention d'un autre poète qui offre de frappantes analogies avec M. l'abbé Maxime Hudon: je veux dire Louis Le Cardonnel, prêtre lui aussi, et l'un de nos meilleurs poètes contemporains de l'ancienne France. M. Hudon lui ressemble beaucoup plus qu'à Musset ou à Lamartine.

Notre critique a dû s'adresser aussi à des femmes auteurs: rôle délicat, surtout pour une plume sacerdotale. S'il ne faut pas ' 'battre une femme même avec une fleur", selon un galant .proverbe, comment dire des vérités désagréables à ces dames, presque transformées en Muses, sans manquer à la haute courtoisie qui leur est due ?

M. l'abbé Camille Roy, qui avait déjà présenté Madeleine au public dans ses premiers Essais, revient ici sur un autre ouvrage de cette femme de talent et il le fait avec un tact irréprochable, sans se commettre en des éloges de commande. Je rencontre aussi, parmi les Érables en Fleurs, Gaétane de Montreuil, auteur d'un roman historique, et Clara Lanctot, poétesse aveugle qui a trouvé, dans son éternelle nuit, la lumière artistique capable de charmer son âme; figure émouvante, bien digne de cette appréciation bienveillante et respectueuse de ses vers: ^'IMlle Lanctot ne fait pas profession d'écrire; seulement, elle a quelquefois éprouvé le besoin de chanter sa pensée, de rythmer sa nostalgie de la lumière, de traduire en langage poétique les visions qui surgissent de ses lointains souvenirs. Ces poésies sont des fleurs d^ ombre; elles sont quelquefois teintées de carmin, d'or ou d'azur: quekiues-unes pâlissent

de n'avoir pas ouvert au soleil leur corolle fragile. Ce qui intéresse davantage peut-être dans ces pages, ce sont les souvenirs de lumière, des jours où la clarté du ciel emplissait les 3''eux de l'enfant. Et de chanter ces souvenirs, cela fait du bien à l'aveugle d'aujourd'hui."

Je me suis laissé entraîner à citer tout ce passage où le critique se révèle, lui aussi, poète à sa manière, et s'attarde, avec une pitié profonde, sur une âme chrétienne et résignée. Le poète infirme, All^crt Lozeau, dont j'ai parlé dans un récent article et dont il est également fait mention dans un passage des Érables en Fleurs, reconnaîtrait sans doute, dans cette humble poétesse, une sœur plus malheureuse que lui.

On voit par Là toute la souplesse de plume qu'il faut à M. l'abbé Camille Ro}^ pour mettre en relief des talents si divers; et pourtant, son style ne languit pas; à peine y ai-je surpris quelques faiblesses, de ci de là; elles sont imputables, sans doute, à l'insuffisance de loisirs dont souffrent tous les professeurs, aux divers degrés de l'enseignement. Il faudrait créer du temps pour se relire, pour mettre la dernière main aux épreuves, où les fautes de style apparaissent plus nettement que sur le manuscrit; mais le secret de cette création est encore à découvrir. Je sais trop ce qu'il en est, depuis vingt ans de professorat, pour en faire grief à mon distingué confrère.

Vers la fin de son volume, il s'est fait chroniqueur, non des belles-lettres, mais des ouvrages d'histoire, des monographies publiées en dernière heure, et enfin des remarquables conférences que donna M. Edouard Montpetit à l'Gcole libre des Sciences politiques de Paris, en juin 1913, sur les Survivances françaises au Canada.

M. l'abbé Camille Roy, dans ces divers hulletins qui intéressent au plus haut point les courants littéraires de son pays, fait tout à la fois de la critique impressionniste et doctrinale. Les Érables en Fleurs nous révèlent un écrivain averti des œuvres les plus importantes parues dans l'ancienne France. Il fut élève de l'Institut Catholique de Paris et de la Sorbonne. Il cite avec aisance ceux qui furent ses maîtres. Il est au courant des diverses Écoles poétiques contemporaines.

Ces connaissances étendues nous font désirer qu'il réunisse plus tard , pour les coordonner en un solide volume, toutes les observations répandues dans ses articles au jour le jour. Nous y verrions une doctrine suivie, des principes moins dispersés, plus consistants, capables de guider, d'éclairer la littérature canadienne qui se fait. ''Dans la forêt d'érables, toutes les fleurs n'ont-elles pas, quel que soit le rameau qui les porte, des promesses de vie ?" C'est l'espoir exprimé dans V Avant-Propos de son dernier volume. C'est aussi une invitation pressante à ne rien négliger pour assurer la pleine floraison de ces tiges débordantes de sève, qui ne demandent qu'à s'épanouir.

Le 5 décembre 1904, M. l'abbé Camille Roy fut chargé, par l'Université Laval, d'une conférence sur la Nationalisation de la Littéroiure canadienne) elle est reproduite dans sa première série de Critiques (1907). On y trouve des aperçus lumineux sur ce que pourrait être ici une littérature nationale, au sens le plus large du mot; le conférencier y traçait les premiers linéaments d'un programme de culture pour les futurs écrivains; il insistait sur la nécessité de l'observation directe, par les jeunes intelligences, des hommes et des choses du terroir; il se plaignait, non sans raison,

de Fétude purement livresque de la littérature française d'outre-mer. Je viens de parcourir, sur le même sujet, un article signé de Victor Barrette: "Le mal littéraire canadien: l'inobservation. "

Il est bien certain que poètes et prosateurs de la Nouvelle-France risquent de faire du pastiche après avoir dévoré les livres de là-bas, ces livres fussent-ils parmi les meilleurs. Mais, à mon sens, il convient de préciser davantage la vraie cause des insufRsances dûment constatées chez la jeune génération qui cherche ici sa voie: ces faiblesses proviennent moins de la préférence donnée aux ouvrages importés que de la formation hâtive, superficielle, des facultés littéraires; le mal est encore plus grave de Fautre côté de l'Océan, depuis le fléchissement des humanités.

L'art du style personnel suppose une culture postscolaire, une culture patiente, approfondie, tout d'abord au contact des chefs-d'œuvres gréco-romains:

Nocturna versate manu, versate diurna.

Ensuite, il faudrait se pénétrer, non de quelques auteurs, mais de tous les auteurs classiques français, par une lente assimilation. C'est le double stade parcouru, même en France, par les quelques poètes de marque qui font profession de régionalisme; nous sommes tous tributaires des mêmes maîtres.

Cette formation préalable nous permettra, mes jeunes amis qui voulez former une élite, d'étudier avec fruit les écrivains du Canada. Alors, mais alors seulement les talents personnels, originaux, se feront jour. Un esprit nourri de cette culture n'aura pas de peine à observer directement les diverses manifestations de la vie nationale et à scruter, à explorer l'âme de la Patrie; sa langue , riche en vocables et en expressions vraiment françaises, ne sentira pas l'imitation servile, parfois inconsciente, de quelques

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modèles trop exclusivement admirés; il restera lui-mcme, je veux dire canadien de bonne race, sans ce particularisme excessif ou cet exotisme quelque peu vaniteux que je crois remarquer chez des auteurs animés des meilleures intentions. Ni trop français de France, ni trop individualistes canadiens, telle est la formule que je proposerais volontiers à tous ces jeunes talents, pour que, d'une part, leurs œuvres soient représentatives de leur race, et que, par ailleurs, elles soient attrayantes non seulement pour leurs compatriotes de Montréal ou de Québec, mais aussi pour les lecteurs qui vivent sous d'autres cieux;la littérature la plus nationale ne doit pas exclure ce caractère d'universalité qui est le propre de tout art vraiment humain.

Afin qu'on ne se méprenne pas sur le fond de ma pensée, je la résume par un mot d'histoire. Les écrivains que j'ai eu le plaisir de lire depuis quelques mois, sur les rives hospitalières du St-Laurent, me rappellent ceux de notre Kenaissance au XVIe siècle, encore que leur formation générale ne soit pas au même niveau; ils hésitent entre deux courants: tradition purement française ou tradition exclusivement canadienne; les uns dédaignent les sujets et le parler de chez eux, les autres voudraient se suffire déjà, et se soustraire à la tutelle de la mère-patrie, en faisant triompher les mœurs locales, la langue pittoresque et savoureuse . qui leur semble mûre pour traduire toute la noblesse de leurs aspirations.

Il en fut ainsi en France au XVIe siècle: Ronsard et les siens se tournaient v^ers Rome et Athènes, mères des arts, et en pillaient les trésors sans scrupule; dans le camp adverse, Marot, Régnier, pour ne citer qu'eux, voulaient faire revivre le moyen âge, l'esprit gaulois. Les uns et les autres n'avaient que partiellement raison ; il fallait se mettre à l'école des maîtres antiques, mais sans fétichisme,

et il eut été bon de ne pas négliger les mœurs, les légendes, les traditions du bon peuple d'alors, descendant direct des vieux chroniqueurs, des vieux conteurs de jadis.

Au dire de Sainte-Beuve, notre âge classique, où devait" s'opérer la fusion de ces éléments, eût fait son apparition un siècle plus tôt; nos Français, dès cette date, avaient dérobé à l'Antiquité le secret de lire dans leur propre cœur. Au lieu de prendre conscience d'eux-mêmes, ils s'attardèrent dans l'admiration impersonnelle, dans l'éblouissement de la lumière qui les aveuglait, et ce fut tant pis pour leur originalité.

Je me permets de livrer ces rapprochements aux méditations des ouvriers de la plume que M. l'abbé Camille Roy a si finement analysés dans ses Erables en Fleurs. Si ces quelques pages viennent à l'appui de ses judicieuses remarques, je ne regretterai pas de les avoiF livrées à la publicité très étendue qu'assure le tirage de V Action française. ^

abbé F. Charbonnier.

^ Nous publierons, le mois prochain, une autre étude de M. l'abbé Charbonnier sur Nérée Beauchemin. Ce sera la troisième que M. l'abbé aura bien voulu donner à VAcHon française qui s'honore beaucoup de cette collaboration. M. l'abbé Charbonnier, docteur es lettres de l'Université de Paris, est actuellement en notre pays le correspondant du Comité des Amitiés cathohqucs françaises. Nos lecteurs auront reconnu, au ton de ses articles, la diligente sympathie qu'il porte aux choses du Canada français. (N. D. L. R.)

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