‹ L'Action canadienne-française (volume 3)Chapitre 98 sur 232 · UN TRACT SUR SAINT JEAN-BAPTISTE · texte numérisé non relu

UN TRACT SUR SAINT JEAN-BAPTISTE

L'Oeuvre des tracts vient d'éditer un tract sur saint Jean-Baptiste, le glorieux patron des Canadiens français. Il porte la signature du Rév. Père Alexandre Dudré, S.J; c'est tlire qu'il est écrit d'un style vivant, qu'il ne manque ni d'idées ni de conclusions pratiques. C'est une excellente et opportune contribution à l'éducation de notre patriotisme et c'est un signe des temps.

BATHËLEMY JULIETTE

^'Rien ne vaut, pour entretenir l'enthousiasme moral, la contemplation de vies pures, simples, héroïques." Si cette parole de Jules Payot doit être prise pour une vérité, la vie de Barthélémy Joliette nous semble on ne peut plus efficace pour faire naître ou développer l'enthousiasme patriotique dans la génération qui monte. Il est de ceux que l'on peut nommer un grand mort, parce qu'il a fait de grande; œuvres. La ville de Joliette ne veut pas taire le nom de son fondateur, et, à l'occasion du centenaire de sa propre fondation, dont la fête aura lieu les 20 et 21 juin, elle redira l'histoire de celui qui n'est plus, depuis le 21 juin 1850, mais dont la pensée emplit l'esprit et le cœur d'un grand nombre- de ses fils.

Comme le but principal de ces fêtes est de rendre vivante l'histoire de sa vie à ceux qui ne la savent pas tout à fait, il nous a paru que ce serait faire œuvre utile de présenter Barthélémy Joliette aux lecteurs de V Action française: ils sont sans doute un peu comme les chrétiens de saint Paul : rien de ce qui est beau, rien de ce qui est grand ne doit leur échapper.

Nous pouvons facilement remonter au premier Joliet (ou Jolliet) arrivé au pays sous le gouverneur Montmagny. Venu de la Brie, en octobre 1639, Jean épousait à Québec Marie d'Abancourt, venue elle-même des environs de Soissons. Le second fils issu de ce mariage devint le célèbre découvreur du Mississipi (1673). L'aîné s'appelait Adrien. C'est de lui que devait naître Barthélémy, en passant par Jean-Baptiste, François et Antoine. Celui-ci, notaire, était venu prendre femme à Berthier en 1785. L'année même de la mort du notaire à Saint-Thomas-de-Montmagny

(1789), naissait le fondateur de la ville de Joliette. La mère s'en revenait vers sa famille, à Berthier; puis elle s'établissait à l'Assomption, près d'un frère influent, le notaire Faribault. Barthélémy reçoit les leçons de M. Nepveu, à l'école primaire ; de là il entre en qualité de clerc chez son oncle. Six ans de cléricature font de lui un notaire. Sa commission lui est conférée par Craig en 1810.

Vous vous demandez ce que peut faire un homme ayant pour seules études une éducation primaire, et quelques cours de droit civil arrachés à un oncle très digne, mais aussi très pris par des occupations multiples. Ayant reçu si peu, comment donner beaucoup? Et pourtant ce jeune primaire va grandir. C'est que la mère et l'oncle lui ont infusé une grande âme, une intelligence peut-être un peu lente, mais allant au fond des choses, appuyée sur une prudence consommée, et surtout sur une volonté d'une fermeté rare, d'une persévérance admirable.

Voyez-le, à l'Assomption, dans son étude d'homme de loi, donnant des consultations gratuites au peuple auquel il s'intéresse. Le désintéressement perce déjà chez ce jeune notaire de 21 ans. Ce besoin de se communiquer à d'autres, de rendre des services, de se dévouer, ce besoi'n si français, il l'a gardé pieusement, il l'utilise généreusement. Entre temps il unit sa vie à Marie-Charlotte Tarieu-Taillant de Lanaudière, un mois avant la bataille de Châteauguay. Ayant accepté la candidature en 1817 contre un certain M. Lacombe, il est d'abord défait par 36 voix, mais l'élection de son adversaire ani^lée, il entrait en Chambre en 1820, pour un jour, puisque les députés recevaient leur congé des le lendemain. Réélu sans opposition, il s'aperçoit que là n'est pas sa voie, qu'il y a du bien à faire en dehors de la politique, pour lui en particulier dont l'humeur paci-

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fique ne goûtait guère les troublantes batailles parlementaires du temps.

En 1823, Barthélémy Joliette est mûr pour son œuvre. L'adolescent s'est mué en homme. Malgré les tâtonnements des commencements, il a vu clairement sa mission. Les autres feront une œuvre utile assurément, ils iront à l'assaut des libertés politiques; ils lutteront contre le Conseil, contre le gouverneur souvent, afin d'obtenir la responsabilité ministérielle, qui est I3 but ultime et nécessaire des efforts politiques sous le régime anglais. Devant ces fiers compagnons de Barthélémy — devant Papineau et Neilson — la petite oligarchie de la Chambre haute et de l'entourage du représentant de l'Angleterre aura des accès d'illogisme et de rancœur dont les suites seront malheureusement funestes au pays, à nos hommes politiques eux-mêmes. Mais en définitive, nos hommes seront vainqueurs, grâce à leur ardeur combative, grâce surtout à leurs efforts toujours continués.

Barthélémy n'était pas fait pour ce genre de lutte. Son talent était de patience, de pondération, d'une énergique persévérance. Toutes ces qualités il les mettait dans l'administration qu'il faisait des biens de sa femme, Charlotte de Lanaudière. Or il y avait sur les confins de la seigneurie de La Valtrie, ce que Ton a appelé, depuis, ''le Vieux Moulin", dont l'emplacement est certain, sur la rivière l'Assomption, à moins d'une lieue de notre Joliette actuelle, à un mille de Saint-Paul. Le seigneur devait s'y trouver souvent. C'est en juin 1823. Cédant à son amour de la solitude et de la nature, BartMemy avec un compagnon pousse une reconnaissance au nord en longeant la rivière. Â deux milles, il s'arrête. Il écoute ''les cascades murmurantes de cette eau limpide qui se déroule sous les arceaux de la forêt", que la hache du bûcheron n'a pas encore atta-

quée. La contemplation de tous ces vieux bois le fait rêver. S'il ne voit déjà, sur cette terre qui est sienne, ''les mélilots dorés, les trèfles empourprés, et les vertes graminées, former des ondulations semblables à des flots, et présenter à ses yeux une mer agitée de fleurs et de verdure", cependant qui sait s'il n'est pas ému par les vents qui balancent sur sa tête les cimes majestueuses des arbres ? Qui sait s'il ne distingue pas leur mouvement? Car l'érable ''au tronc raide ne courbe que ses branches, l'élastique sapin balance sa haute pyramide, le peuplier robuste et l'orme agitent leur feuillage mobile, et le bouleau laisse flotter le sien dans les airs comme une longue chevelure".

Du reste, je n'assure pas que le seigneur de La Valtrie ait poussé l'intelligence de la nature aussi loin que Bernardin de Saint-Pierre. Ce qui est acquis, c'est que l'endroit est idéal pour réaliser ce projet, qu'il a caressé maintes fois, de conquérir sur la forêt d'immenses domaines. La rivière, jusque-là encaissée dans un roc profond, se voit découverte au nord et à l'ouest, tandis qu'elle garde ses hauts bords du côté opposé. Le sort en est jeté. Joliette établira ici un moulin, une scierie; des hommes y viendront qui s'attaqueront à ces grands arbres; on en fera l'abatis; on y construira des maisons; lui-même, le seigneur, y élèvera le manoir seigneurial; on ouvrira des chemins; sur la rivière on jettera un pont, le pont des dalles. Plus tard, si la Providence le permet, on verra à des communications plus rapides, et cette idée aboutira au chemin de fer de Joliette à Lanoraie, à travers d'affreux marais. Â ce peuple s'enfonçant dans les bos, on donnera les secours religieux, on procu era une église et des prêtres de Jésus-Christ ; ce peuple on l'instruira, en ouvrant à ses enfants une école Jïwdèle qui dès 1847 deviendra le Collège Joliette.

Que Joliette se soit laissé bercer par de pareilles pers-

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pectives, — encore que ce soit quelque chose pour un homme de se sentir pris par un avenir grandiose — il n'y aurait là rien de bien extraordinaire. La merveille, c'est que cet homme ait réalisé son rêve, c'est qu'il l'ait exécuté au pied de la lettre, c'est qu'il ait fait produire aux moyens dont il disposait, leur maximum de rendement; et qu'il ait tout fait cela avec un dévouement et un désintéressement magnifiques. Au lieu de jouir simplement des biens qui lui appartenaient en propre, et de ceux que sa femme lui avait apportés, il n'a de repos que lorsqu'il réussit à les mettre en valeur, à en faire profiter les autres, et il justifie comme personne la pensée de La Bruyère : ''Les grands cœurs ne sont jamais heureux : il leur manque le bonheur des autres".

Voyez plutôt. Dès décembre LS23, Joliette amène cent ouvriers et se met en frais de construire un moulin en pierre à deux étages, de cent pieds de longueur sur cinquante de largeur. Â l'automne de 1824, un moulin k farine et une scierie sont en pleine opération. Cela ne lui suffit pas. Profitant des observations c^u'il a pu faire dans un voyage aux Etats-Unis, il installe de nouvelles machines : ce sont des ''manufactures à carder, à fouler, à presser, des moulins à herly, des fabriques de clous et à bardeaux" qui maintenant s'offrent aux yeux émerveillés des habitants du village de V Industrie.

Ils peuvent même voir de leurs yeux le clocher- du moulin, et entendre de leurs oreilles la première cloche. Le chemin Saint-Paul se peuple d'habitations en bois. Il y a belle lurette qu'une bonne route conduit à la paroisse Saint-Paul. C'est là que le petit troupeau — pusillus grex — s'amène le dimanche pour faire sa religion, car il lui faut la messe, et le prône, et puis une boime causerie sur le perron de l'église avec ces riches cultivateurs de la paroisse que

longtemps on a appelée '% grand Saint-Paul". S'il leur prend fantaisie, à ces pionniers du nord, de traverser FAssomption, libre à eux : à un raille du moulin, il y a le pont des dalles qui leur permet de communiquer avec St-Thomas, avec Berthier. En 1828, Joliette décide de transporter toute sa maison et pour toujours au milieu de ses genS; et le manoir s'élève, solide, sur le roc, dominant la rivière. Vainement l'incendie le détruit de fond en comble; le persévérant seigneur recommence la maison et s'y installe. En 1835-36, deux nouveaux moulins s'élèvent, dont l'un sur l'autre rive.

Le progrès matériel était d'ores et déjcà assuré. Joliette y avait employé son temps, son argent, il y avait mis un peu son âme. Et pourtant, le bonheur, il ne le possédait pas tout à fait. Toute cette population de cultivateurs, d'artisans, ouvriers en bois ou forgerons et de petits commerçants, n'avait pas de prêtre. Il lui fallait faire trois longs milles pour rejoindre l'autel de Dieu. On courait de grands risques à laisser éloignés de l'église, quatre cents communiants. Le fondateur veillait. Mais le désir d'une église tout près de ses gens, le désir d'un prêtre pour les confesser, les communier, les diriger, ce désir ne vient pas de l'homme, il est soufflé par Dieu. Et par ce désir ardent — comme il appert par les efforts persévérants qu'il fit pour le réaliser — Joliette se rattache à la grande lignée des pères de la colonie. C'est lui même en effet qui suppliait Mgr Lartigue de lui faire cette faveur d'un prêtre à V Industrie; c'est lui qui reprenait les mêmes supplications auprès de Mgr Ignace Bourget. Cette fois le fondateur du petit village isolé du nord rencontrait une âme capable de le com-

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prendre; Tévêque de Montréal avait pleinement saisi l'esprit de Barthélémy Joliette, et son génie d'organisateur. C'est pourquoi d'abord, M. Turcotte, curé de Saint Paul, reçoit la permission de biner dès le 8 décembre 1841. Il semble bien que la première messe eut lieu à cette date précise, sur ce sol que dix-huit ans auparavant foulait le jeune seigneur de La Valtrie pour la première fois. On avait tout préparé pour ce grand acte religieux, dans le haut du nouveau moulin, qui se trouvait tout à côté du manoir occupé actuellement par les religieuses de la Congrégation de Notre Dame.

Toutefois ce n'est là qu'un commencement. Le 13 juin 1842, est bénite la première pierre de l'église ayant pour titulaire saint Charles-Borromée, et le 13 octobre 1843, Mgr Bourget en personne peut faire la dédicace d'une maison de Dieu ''bâtie d'après un très beau plan et des proportions telles qu'elles rendent cet édifice un des plus élégants du pays". Songez que l'édifice a cent dix pieds de long, trente-deux de haut, cinquante de large. ''Le portail de l'édifice est en pierres de taille exploitées sur le lieu même." (Mélanges religieux).

Joliette se recueille à nouveau. Le seigneur n'a pas fait assez pour ses censitaires. Sans doute à l'église ces quatre cents communiants pourront s'instruire en écoutant la parole de M. le curé Antoine Manseau. Mais les petits, les enfants dont les maisons débordent, qui en prendra soin, ciui leur rompra le pain de la science? Notre peuple man que d'instruction, pensait Joliette; et il s'était convaincu, par sa propre expérience politique, que sans l'instruction répandue parmi la jeunesse canadienne, le pays n'avancerait que péniblement. Les temps étaient venus qui lui permettaient de tenter une dernière réalisation. Après l'avoir vue de ses yeux, il pourrait chanter son Nunc dimittis.

Je me demande si Tévêque de Montréal a pu retenir son émotion, lorsque Joliette lui fit des ouvertures touchant son collège. Un laïque, prêt à mettre les derniers lambeaux de sa fortune dans la construction d'un collège conduit par des prêtres ! 1^'y a-t-il pas de quoi faire pleurer un Bourget ? Ce n'était pas afin que ses propres enfants y fussent instruits, puisque son petit Charles, son seul enfant, était mort à six ans. C'est qu'il était le père de son peuple; c'est qu'il avait l'âme sublime; c'est que le soufl^e de Dieu, l'Esprit-Saint le conduisait par ses dons. Expliquez autrement cet homme : son activité, son désintéressement, sa persévérance ! Quelle vie vraiment plus belle peut-on nous présenter ? Cette longue patience n'approche-t-elle pas du génie ?

Le succès couronna encore une fois les nobles efforts de cet homme. Malgré les difficultés des débuts, le collège fut bâti (1845), — une belle construction en pierre, à deux étages, de quatre-vingts pieds de long sur quarante de large. '*Elle avait été bâtie aux frais d'un riche seigneur, propriétaire du joli petit village où elle était située", écrivait au Père Louis Querbes, M. Hudon, un des vicaires généraux de Mgr Bourget.

Les Clercs de Saint- Viateur, de Vourles, près Lyon, vinrent en prendre la direction le 22 juillet 1847; et le 4 février 1850, le chef de la famille seigneuriale, et tous ses membres co-propriétaires, en présence de Mgr Bourget, de M. le grand-vicaire Manseau, curé de Saint-Charles-del'Industrie, des quatorze Clercs de Saint-Viateur mentionnés dans la charte d'incorporation et des principaux citoyens de la localité, les co-propriétaires cédaient à perpétuité à la corporation des C. S. V. ''l'usufruit et la jouissance pleine et entière" du Collège Joliette et du terrain sur lequel il était bâti; d'un terrain plus vaste, situé presque

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en face, de l'autre côté du grand chemin; d'une terre de deux arpents et demi de large sur vingt-sept de profondeur (cf. Vie du Père Querhes, par P. Robert, 1922). Le seigneur et la famille de Lanaudière donnaient par cet acte plus de 150,000 francs.

M. Joliette n'avait plus qu'à mourir. Son œuvre était faite. Il pouvait légitimement espérer se survivre, vivre à jamais dans le cœur des habitants de l'Industrie, vivre toujours dans les générations qui sortiraient de ce foyer de vie qu'il avait créé. Dieu ne lui avait pas laissé d'enfants selon la chair; mais Dieu l'avait béni dans son œuvre, et ses fils iraient se multipliant par tout le pays. Plus heureux que d'autres, il voyait le grain lever, et la moisson promettait d'être abondante.

En ces temps d'exode d'une certaine portion de notre peuple, alors que de toute part les meilleures têtes canadiennes cherchent à inculquer aux nôtres le retour à la terre, encouragent à y rester, y a-t-il plus utile figure à présenter à nos gens ?

Mercier disait cette phrase devenue banale h force d'être répétée : ^'Emparons-nous du sol". — Qui s'en est mieux emparé que Joliette ? Notre ministre, M. Perrault, écrivait il n'y a pas si longtemps : "La colonisation a été l'œuvre du passé; elle demeure l'œuvre de l'avenir". Qui y a travaillé autant que JoHette ? Est-ce que l'éloge que S. G. Mgr Bégin faisait de Mgr de Laval, en 1904, ne mériterait pas de lui être appliqué: ''L'histoire devra écrire son nom sur la liste des précurseurs élus de Dieu, qui tracent à travers le monde les sillons lumineux par où passent l' Évangile et la civilisation".

Joliette a créé avec ses deniers et sa persévérante énergie une des principales villes de notre province; il a mis au monde l'un de nos vingt et un foyers de culture classique;

surtout il a appris à tous les Canadiens français, comment aimer efficacement le paj^'s, et avancer l'œuvre de l'Église dans les âmes.

De cela non seulement les Joliettains lui doivent reconnaissance, mais encore ceux qui comprennent l'histoire du pays et qui veulent la continuer. ^

Georges Robitaille, ptre.

^ Nous avons puisé abondamment dans la biographie de Barthélémy Joliette, de Joseph Bonin, ptre, publiée en 1874, à Montréal, chez Eusèbe Sénécal, rue Saint- Vincent. Nous avons utilisé aussi la Vie du Père Louis Querbes, par le Père P. Robert, publiée en 1922, à Bruxelles, chez Dewit, rue Royale. Enfin dans Gerbes et Souvenirs de M. le chanoine Dugas, curé de Saint-Polycarpe, nous avons trouvé d'intéressants détails dont nous avons profité.

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