LE PÈRE CAMILLE LEFEBVRE
On a quelquefois accusé le Canadien-français d'avoir oublié, ou du moins négligé, son cousin d'Acadie. Je ne crois point cette accusation fondée. Dès le commencement ou plutôt dans la première partie de la vie du peuple acadien, celle d'avant le grand dérangement de 1755, nombreux furent les missionnaires envoyés de Québec pour évangéliser et guider les colons de Port-Roj'al, de la Grand- Pré, et d'autres centres acadiens. Alors comme maintenant les deux groupes français d'Amérique se sentaient frères par l'origine, les coutumes, la religion et la langue. Le plus jeune, mais aussi le plus nombreux et le plus fort, venait du superbe rocher de Québec au secours de son aîné plus faible, modestement caché dans les anses profondes de la Baie française, et l' Acadien ne perdra jamais le souvenir ému et profond des services qui furent rendus à ses ancêtres par les Petit, les Thury, les Geoffroy, les Trouvé et tant d'autres.
Cette belle tradition de cordiale sympathie ne devait point s'éteindre. Au contraire, elle devait gi-andir en présence des malheurs qui fondirent bientôt sur le peuple acadien. On a écrit, il est vrai: ((»Le plus grand malheur des Acadiens n'a pas été leur dispersion, mais l'abandon presque complet dans lequel ils ont été laissés durant près d'un siècle ». Ce siècle s'écoula de 1755 à 1864. Il ne faut rien exagérer, pourtant. Les Acadiens n'avaient pas
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été abandonnés, du moins au point de vue religieux, pendant ces nombreuses années. Des prêtres de Québec tout d'abord leur avaient donné les soins zélés de leur ministère, et plus tard lorsque la Nouvelle-Ecosse fut érigée en vicariat apostolique, et le Nouveau-Brunswick et l'Ile Saint-Jean furent devenus territoire ecclésiastique distinct, avec un titulaire suffragant de Québec, le Canada français continua à envoyer des prêtres de langue française aux exilés revenus en leur pays.
Mais si la religion n'avait pas souffert chez les Acadiens, il n'en fut pas de même de l'instruction profane. Depuis des années, un saint prêtre, M. François-Xavier- Stanislas-de-Kotska Hyanveux, dit Lafrance, avait formé le projet d'établir dans la grande paroisse de Memramcook un petit séminaire pour le relèvement du peuple acadien, abattu par la tempête de 1755. Un premier essai ne fut pas fructueux et le saint missionnaire prit le parti d'intéresser à son œuvre le premier pasteur du diocèse de Saint-Jean, Sa Grandeur Mgr Sweeney. En 1864, celuici se mit en quête d'une communauté qui voulut bien se charger de l'éducation de la jeunesse acadienne. Il alla frapper à la porte des religieux de Sainte-Croix et en obtint un des leurs, le R. P. Lefebvre, fondateur du Collège Saint- Joseph de Memramcook, le Précurseur heureux de l'éducation secondaire française en Acadie.
Si V Action française a voulu faire paraître ce modeste article, ce n'est point pour faire revivre l'un des plus grands bienfaiteurs des Acadiens dans l'esprit et dans le cœur de ses obligés. Il n'y a pas en Acadie de village si reculé, de demeure si obscure où le nom du saint P. Lefebvre ne soit connu et béni. Mais dans la galerie des Précurseurs devait apparaître la grande^ figure du prêtre-éducateiu' qui,
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pendant plus de trente ans, fit profiter de ses lumières et de son zèle le peuple dont il avait épousé les aspirations et les luttes.
A l'arrivée du P. Lefebvre, en 1864, TAcadie ne pos- 'sédait point d'école un peu supérieure, encore moins de collège classique. « Tout est à créer », écrivait-il au supérieur-général de sa congrégation. Créer une maison d'éducation avec une construction non aménagée pour recevoir des élèves et, pour faire l'achat des choses les plus indispensables, huit piastres en poche, — auxquelles heureusement Mgr Sweeney en avait ajouté cinquante, — c'était une entreprise au-dessus des forces humaines. Mais les âmes fortes et vertueuses comme celle du P. Lefebvre ne se laissent pas rebuter par les difficultés. La grande Carmélite ne disait-elle pas : « Thérèse et cinq sous, ce n'est rien; mais Thérèse, cinq sous et Dieu, c'est tout. » Le bon P. Lefebvre, lui aussi, comptait sur Dieu avec une confiance sans limite et il eut recours à lui par l'intercession de saint Joseph. Ce grand saint, autrefois pourvoyeur de la sainte famille de Nazareth, se devait à luimême de venir en aide au nouvel apôtre qui allait au milieu de son peuple d'adoption fonder une famille pour Téducation de ses enfants.
Cette famille fut modeste d'abord. La première année, une quarantaine d'enfants seulement vinrent s'asseoir sur les bancs du pau\Te collège, sous la direction de trois prêtres et de trois frères, tour à tour professeurs, surveillants, vicaires et fermiers. Les fondateurs d'œuvres similaires savent combien ces commencements demandent de sacrifices, de patience, de souffrances et de désintéressement de la part de ceux qui les entreprennent et Içs mènent à bonne fin. Ils savent aussi combien longtemps durent ces commencements qu'on s'est plu en cer-
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tains endroits à appeler, avec tant de justesse, les temps héroïques. Les temps héroïques, pour le P. Lefebvre, durèrent toute sa vie; mais ils le trouvèrent toujours plus grai^d et plus fort que toutes les situations les plus pénibles et les plus embarrassantes. Faut-il s'atteler luimême au traîneau et, suivi de ses élèves, com'ir les bois francs pour recueillir le combustible nécessaire au chauffage de son collège, il n'hésite pas un instant. Son esprit inventif lui fait trouver un mo3^en de couper ce bois, et le moulin à vent de la butte, tout de son invention, est resté célèbre dans les annales du collège Saint-Joseph.
Au milieu des peines, il y tut pom-tant des moments de joie et de consolation. Ce fut l'agrandissement de sa maison et surtout la construction d'une chapelle par reconnaissance à saint Joseph qui avait préservé le collège de l'incendie. Ce fut encore l'attachement de ses chers élèves. C'était une fête pour ceux-ci de se grouper autour de leur père pour entendre le récit de ses histoires intéressantes et instructives. Chacune d'elles avait sa morale particulière. Pour apprendre aux petits Acadiens à se tenir la tête haute devant les hommes de la race supérieure, il aimait à leur raconter l'histoire des démêlés que son père eut un jour avec deux Anglais. Ces derniers arrivaient un soir à la maison paternelle et entraient* sans frapper. Aussitôt, ils sommaient le vieillard d'aller abreuver leur cheval. « Le puits est là : allez vous-mêmes vous servir. » L'un d'eux, voyant le ton décidé du vieux coureur des bois, s'avança pour prendre un des seaux destinés au service des gens de la maison. « Pas celui-là, cria le vieillard; il y en a un à l'usage des animaux attaché à la bringuebale du puits. )) Mais l'Anglais continua de se diriger vers la porte, le seau en main. « D'un boncj, racontait le P. Lefebvre avec émotion, mon père fut au-
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près de l'Anglais, lui arracha des mains le seau et lui lança le contenu en pleine figure. » L'autre Anglais voulut défendre son compagnon: mais mal lui en prit : il fut saisi d'une main au chignon, de l'autre un peu plus bas et lancé dehors à travers la croisée. Le premier, revenu de la surprise causée par son aspersion, s'avança vers ]\L Lefebvre, menaçant et les poings fermés; mais le pau\Te homme reçut une gifle qui l'envoya rouler à dix pieds sur le parquet. La leçon était donnée, le moment d'impatience passé et le fier Canadien-français, reconduisant ses victimes à leur voiture, leur souhaita le bonjour, ajoutant comme dernier avis : « Si vous buvez chez vous dans les mêmes vaisseaux que les animaux, vous saurez, mes gars, que les Canadiens sont baptisés et qu'ils boivent à part. » « Et nous, ajoutait un de ses jeunes auditeurs, nous admirions le courage de ce vieillard et nous nous disions : « Xous aussi nous saurons, comme lui, nous faire respecter des Anglais ».
« C'est par le cœur que régnait le P. Lefebvre », nous dit un de ses biographes. C'est aussi par l'intelligence et surtout par son talent oratoire qu'il acquit un ascendant immense, une influence complète sur toute l'Acadie. Dès l'âge de dix ans, Camille Lefebvre avait déjà la réputation d'être le meilleur liseiix de Saint-Philippe de Laprairie, sa paroisse natale. Sa mémoire heureuse lui faisait retenir, même dans son enfance, les prédications qu'il entendait. Il les répétait avec tant de force et de chaleur qu'il faisait pleurer ceux qui l'entendaient. « Dès ses premiers prédications, raconte un de ses admirateurs, il étonna ses auditeurs par le nombre et l'abondance de sa phrase. Sa voix était sonore, vibrante, sj'mpathique ; sa logique serrée, déconcertante. Formidable quand il défendait une opinion, il terrassait son adver.saire; mais l'ai-
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dait doucement à se relever. En chaire, il était majestueux et imposant, le geste approprié et souverain. Quand on voulait faire un grand compliment à un orateur on disait de lui : « Il parle comme le P. Lefebvre. ))
Cette réputation de talent et aussi la curiosité de voir son œuvre de INIemramcook lui valment un jour la visite de Mgr Connolly, archevêque d'Halifax. Rien dans cette, nouvelle et pau\Te maison n'était de natm'e à séduire l'admiration de ce brillant prince de l'Église; mais tel fut l'as-, cendant qu'exercèrent sur lui la gracieuse simplicité et la charmante distinction du P.. Lefebvi'e que Sa Grandeur le nomma immédiatement son grand vicaire pendant le voj^age qu'Elle allait i^ire à Rome, avec la charge de régler les différends survenus chez les Acadiens de la Baie Sainte- ]\Iarie. « Vous les visiterez et vous arrangerez les choses, avait dit l'évêque : vous pourrez même fonder un collège au milieu d'eux. » Le temps n'était pas encore arrivé de faire cet établissement : la fondation du collège Sainte- Anne ne devait avoir lieu que vingt-et-un ans plus tard et se faire par un autre grand bienfaiteur du peuple acadien, le regretté Mgr Blanche, de la Congrégation de Jésus et Marie, dite des Eudistes. Il ne fut pas plus loisible au P. Lefebvre d'accepter l'invitation de ]\Igr Cameron, évêque d'Antigonish, de continuer à Arichat l'œuvre de l'éducation des Acadiens commencée par les Frères des Écoles Chrétiennes. Il fit pourtant un voyage dans cette capitale du comté de Richmond et, quelques années plus tard à Grand Étang et à Chéticamp. Là, les Acadiens du Cap Breton eurent le bonheur d'entendre sa parole évangélique et éloquente. C'était surtout les âmes françaises, en effet, qu'il voulait évangéliser. D'ailleurs, s'il s'était rappelé l'avis d'apprendre l'anglais que lui avait un jour donné Mgr Sweene}-, le temps et les aptitudes n'avaient
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peut-être pas toujours servi assez jBdèlement sa bonne volonté dans l'étude de la langue de Shakespeare. Quelquefois même ses expressions anglaises prêtaient au sourire et à l'équivoque, comme on peut s'en rendre compte par l'anecdote suivante. Dans un voyage qu'il fit sm* mer, le P. Lefebvre, que l'air vif et salin avait mis en appétit, appela le garçon de table pour lui demander une nouvelle portion. Il fallait bien sortir son meilleur anglais pour se faire comprendre de ce grand Écossais de six pieds qui ne parlait que la langue supérieure. « I will take one more turkey again », lui signifia le bon père. Un sourire avec pincement de lèvres sur la figure des convives lui fit comprendre que son anglais avait dû manquer de correction ou au moins d'une certaine élégance. Son compagnon lui traduisit sa phrase, dont il fut le premier à rire, provoquant ainsi l'hilarité bruyante de ses compagnons de table. Il en était heureux et il ajoutait avec finesse, à l'oreille de son trucheman : « Vo3^ez comme mon dindon en a mis d'autres en joie ».
Fondateur du premier collège acadien et missionnaire de l'Acadie, le P. Lefebvre fut encore l'instituteur de la première (et de la seule) communauté de religieuses aca- ( tienne. Dans la suite des années, son collège avait pris de l'importance et le nombre des élèves s'était accru. L'organisation du personnel domestique devenait une nécessité. Le P. Lefebvre fit venir de l'Indiana un groupe de sept religieuses de Sainte-Croix pour le service domestique du collège. Ces sœurs étaient autorisées à recevoir des postulantes, à condition qu'elles fissent leur noviciat à Notre-Dame de l'Indiana. Le supérieur de Saint-Joseph ne trouva la chose ni pratique, ni même réalisable et il forma le projet de fonder une nouvelle famille religieuse. La supérieure de sa petite communauté de Memramcook, la
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Sœur Marie Léonie, était remarquable par sa piété et par son grand talent d'organisation. Elle avait aussi un culte pour le P. Lefebvre. Elle se mit donc à la tête du nouvel institut, qui prit d'abord le nom de Petites Sœurs et plus tard celui de Petites Sœurs de la Sainte-Famille. La Divine Providence a fait connaître combien cette fondation Lui était agréable en multipliant les sujets de cette communauté, et leur père fondateur eut la consolation de les voir de son vivant essaimer en quatre maisons.
La vie de l'apôtre des Acadiens était pleine à déborder de bonnes et saintes œu\Tes. Le grand ouvrage de sa vie était solidement assis. Il pouvait maintenant chanter son Nunc dimittis. Le lundi 28 janvier 1895, les Père s de la communauté du collège Saint-Joseph fm-ent étonnes de voir inoccupé le prie-Dieu de leur supériem*. Tous l* > jom'S on était habitué à le voir à cette place, dès cinq heures et demie du matin. On pénétra dans sa chambre ot on le trouva mort, les mains croisées sur la poitrine, les paupières closes et la bouche souriante comme celle d'un enfant réjoui dans son sommeil par une vision d'anges. Trois jours plus tard, sur sa précieuse dépouille, l'un de ses anciens élèves devenu prêtre redisait à tous les assistants les vertus de sa vie, et terminait cet éloge funèbre par un chant de reconnaissance et par une prière. « Sois assuré, cher et bien-aimé Père, que ta mémoire vivi*a dans nos cœurs aussi longtemps que vivra le peuple acadicn. Toi, du haut du ciel, tu veilleras sur tes enfants, sur le peuple que tu as tant aimé, et pour lequel tu as tant fait î Adieu ! Adieu ! »
Un ACADIEN.