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LES GRANDES PRESSIONS

La critique n'est plus une sorte de sinécure pour l'écrivain de bon goût. Cette dernière faculté est toujours indispensable, sans doute, mais ce n'est plus la seule chose nécessaire. Au xixème siècle, Villemain, puis Sainte- Beuve et Taine ont élargi le cadre des études. Il faut non seulement connaître l'œuvre, ses défauts et ses beautés, mais l'homme, son ascendance, la terre où il est né, la société où il a vécu, tous les événements et toutes les personnes qui ont agi sur lui. Si les influences de race, de milieu et de moment ne sont pas une explication parfaite d'un auteur, elles montrent du moins les racines des productions et la matière employée. On les a appelées les « grandes pressions environnantes ».

Bien qu'il faille se défier du dogmatisme littéraire, on peut soutenir qu'un écrivain augmente sa puissance intérieure et ses chances de succès toutes les fois qu'il facilite en lui-même et qu'il sait utiliser les « grandes pressions ».

Que demandons-nous à un penseur ? Et qu'est-ce qui fait sa supériorité? Nous lui demandons d'abord la vérité et de clab-es démonstrations; non pas des vérités banales ou des répétitions, mais des acquisitions qui enrichissent le capital intellectuel de l'humanité. S'il apporte des raisons péremptoircs, des faits probants; si l'abondance de ses aperçus nous ouvre sur beaucoup d'horizons des perspectives nouvelles, nous le lirons avec joie, dans le silence des cabinets, et nous admirerons la valeur constructive de son esprit. Nous exigeons surtout qu'il connaisse

parfaitement son sujet; son information doit être sûre et complète. Sa sagacité apparaîtra dans son information.

Le penseur ne pourra réunir toutes les conditions de réussite que s'il écrit sur les questions religieuses, sociales, politiques ou économiques qui se discutent de son temps dans le milieu où il existe. Il y a vécu, il y vit eacore tous les jours. Il a pu observer longtemps cette société en travail d'évolution. Une vaste expérience se poursuit continuellement sous ses yeux. Les doctrines mises en pratique engendrent des résultats qui l'affectent dans sa vie. L'intérêt rend perspicace. Placé au centre de tout, esprit attentif et délié, l'écrivain peut voir et pénétrer, recueillir toutes les données; il peut juger et conclure avec aplomb. Plus il amasse de faits, plus ses idées sont nombreuses et appuyées. Ainsi, l'amateur de théâtre, qui chaque soir à son poste, contemple la scène, du meillem- balcon: il distingue les cothurnes de l'acteur, son fard et sa perruque, l'allongement artificiel des sourcils, et, même, la voix du souffleur dans sa boîte. Témoin auriculaire et oculaire^ ses affirmations sont difiiciles à récuser.

Se servir de l'observation des autres est délicat* Seule l'observation personnelle est vraiment utile. Et même alors il faut y prendre garde. Car il se creuse dans notre esprit, des ornières où nous retombons souvent. Nous avons des tendances inconscientes et, sans le savoir, en accord avec elles, nous avons récolté un bien particulier. Les pensées qui, soudain, s'éveillent dans notre esprit, ont dans notre mémoire leur lointaine préparation.

Si le littérateur veut philosopher sur les événements qui se passent en pays étrangers, aussitôt lui font défaut mille connaissances. Il puise dans des articles de revue, des livres et des jom'naux, une information fragmentaire et

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souvent contradictoire, des faits triés, des renseignements choisis. Toujours certains éléments lui échappent. Les âmes nationales lui demeurent impénétrables, le passé des races pe lui est pas suffisamment ouvert. Et s'il a en main une série de faits, les faits économiques, par exemple; une autre série, les faits religieux ou autres, lui est moins connue. La complexité des uns et des autres, leur mutuelle interdépendance ne sont pas claires à son esprit, ni vivantes sous son regard, et l'opinion qu'il se forme n'est pas toujours juste. Il dit une vérité approximative et l'erreur lui est facile.

De plus, une intelligence un peu haute et fière ne se fie qu'à elle-même, autant que possible. ■ Elle se croit le meilleur interprète et le meilleur juge. Elle veut être consciencieuse, et tient à s'informer de tout avant de se prononcer. Quelle époque, quel milieu réunissent toutes les circonstances qu'elle exige ? . . . C'est pourquoi, travailler pour son paj's lui est une joie. Le patriotisme est un amour, et l'amour est intelligent.

En étudiant le passé, les historiens ont souhaité souvent vivre au temps qu'ils décrivaient. Un certain nombre d'événements dont tous conviennent, des témoignages écrits: c'est tout ce qu'ils avaient pour se guider. Aussi leur marche reste-t-elle un peu tâtonnante et hésitante, comme celle de l'aveugle qui réussit à aller partout, à force de flair, d'attention et d'habitude. Un effort redoublé lem* est indispensable. Beaucoup d'indications leur manquent qui seraient nécessaires, surtout ces connaissances que les contemporains possédaient sans s'en rendre compte, et qui donneraient aux reconstitutions plus dé justesse et de précision.

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Lorsqu'on en vient à la littérature lyrique et d'imagination, quelques-uns ouvrent à l'essor de leius ailes l'infini du monde. Il faudrait pourtant se défier.

Le poète est un homme capable de sentir les choses jusqu'au paroxysme et de pénétrer le tréfonds des âmes. La moindre émotion s'amplifie chez lui et se gonfle sans mesure. Abstraction faite de la forme, il marquera sa supériorité sur tel autre poète par l'originalité, le nombre et la force de ses impressions.

Or l'originalité n'existe pas sans le contact immédiat et direct des êtres. Si quelque scène décrite en des pages merveilleuses, a le don de plus émouvoir, nous devons en louer l'autem-, qui a su nous communiquer sa vision. Mais si, après lui, nous voulons dire l'émotion éveillée par le même objet, sans l'avoir vu, nos productions resteront colorées de son esprit . Nous travaillons sur une matière qui appartient à autrui, nous suivons des traces qu'il a gravées dans notre âme. L'étoffe est toujours reconnaissable sous les arabesques dont nous voulons l'embellir. L'écrivain a vu un aspect de l'objet, et qui l'émeut d'une certaine manière; écrivant après lui, nous ne décou\i-irons pas autre chose.

Un poète passe à travers le monde, sensible à tous les attouchements, vibrant à tous les chocs, à toutes les rencontres. De tout cela s'empare sa méditation. Selon la qualité de chaque expérience, il s'élève d'un jet jusqu'au ciel, ou se laisse écraser par le dégoût, à moins qu'il ne se réfugie dans un hautain mépris. Les hem-es, les unes après les autres, voient s'accmnuler en lui un riche trésor intérieur.

Et pour que les impressions soient profondes et non pas seulement à fleur d'âme, il est sans doute nécessaire qu'elles soient répétées, et qu'elles reposent au fond de nous-

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mêmes pendant des joui-s. Une chose, quand nous étions petits et que notre nature était malléable comme une cire, une chose a insinué en nous des sensations, sans que notre esprit s'en soit occupé. Par la suite, comme la goutte de pluie inlassable, la même émotion nous a frappés. Un jour, elle est montée du fond de l'être pour s'épanouir au monde ! Il y a de même une éducation de la sensibilité qui nous permet de mieux sentir certains objets. Des liens spéciaux s'étabUssent de notre âme au monde extérieur qui laissent passer une sève généreuse.

Enfin on n'imagine bien que les choses dont on a quelque notion. L'homme n'est pas créateur. Il ne peut s'enlever dans le vide absolu. L'imagination nounie de réalités est la plus puissante. Lorsque nous aurons bien observé notre société, les intrigues et les scènes de roman naîtront d'elles-mêmes dans notre esprit; et quand nous aurons bien senti et bien vu notre milieu physique, les images se presseront, touffues, lumineuses et diverses.

Afin de tracer des directives utiles à notre littérature, nous avons exposé les avantages dont un écrivain peut profiter s'il s'attache à exprimer son pays et sa race. Nous n'avons pas tenu compte, — bien qu'elles soient réelles, mais cependant réfractaires à l'analyse, — de toutes les manières subtiles, laborieuses et sûi-es, par lesquelles pays et race infiltrent en nous des sentiments et des idées. Et c'est ce qui constitue proprement les (( grandes pressions environnantes ». Des influences extériem-es nous pénètrent : perpétuel phénomène d'endosmose. Nous nous enrichissons sans y penser. Nous ne pouvons empêcher nos 3'eux de voir, nos oreilles d'entendre. Intéressés par les problèmes particuliers à notre pays, toujours nous

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y réfléchissons sans le trop remarquer. Les journaux amassent des faits; les conférences, les discours, les écrits déposent de la matière dans nos mémoires. Les causeries entre amis et les discussions nous instruisent et nous éclairent. Les rêves, les pensées, le songe ambiant des multitudes, épars dans l'air,, tous les désirs inassouvis, emprisonnés au fond des âmes, emplissent de leurs exhalaisons l'atmosphère qui exerce sur nous sa pression immense. Et les grands paysages oii s'ouvrent les larges issues qui conviennent aux aventm-es, aux poursuites merveilleuses de gloire, nous forment silencieusement à leur ressemblance.

Il serait inintelligent de dédaigner en nous rœu\Te de la nature. Laissons nos préventions tomber. Armonsnous de sympathies, d'enthousiasmes ardents, pour que notre nationalité grandisse dans le désir des supériorités. Par les faits particuliers bien étudiés, bien compris, élevons-nous aux principes généraux. On ne lem* donnera jamais de bases solides avec des connaissances vagues. Quant à la nature humaine, c'est le diamant aux multiples facettes. Nos émotions canadiennes et nos rêves sont humains. Nous pouvons les dire mieux que d'autres; ils les diraient plus mal que nous.

Toute littératm-e qui tend au régionalisme, au particularisme, au nationalisme, réunit, par le fait même, plus de chances de succès.

Notre monde littéraire est aujourd'hui partagé en deux écoles. L'une s'est acharnée à la perfection de la forme; elle n'avait pas tort. Cette réaction fut très utile. Mais aboutissant plus tard à une doctrine de l'art pom* l'art, réduisant la production Httéraire à une œuvre de mots,

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elle risquait de la vider de réalités, elle la condamnait à l'étiolement. Alors vint l'autre école qui, voulant remplir le verbe d'une riche matière, a cru qu'elle ne pouvait mieux faire que de le combler de réalités canadiennes. La forme n'eut pas toujours, chez elle, son importance; elle a reproduit trop servilement son modèle. Que les uns affinent et cisèlent leur instrument, que les autres ne laissent pas une macliine fonctionner à vide; que les uns ne méprisent plus les beautés, les ressources de la langue, que les autres ne se cuirassent point contre notre nature, nos mœurs, nos originalités, et la réconciliation sera parfaite.

A nous cependant, il semble plus opportun d'insister sur la matière des œuvres. Dans ce domaine, il faut presque tout commencer à pied d'œu^Te, tandis que les modèles de style sont éternels. Il faut que notre littératm-e se pose sur une assiette solide : notre âme canadienne, les réalités canadiennes. Aujourd'hui nos connaissances livresques ne sont pas les mêmes que nos connaissances réelles. Il en est de même de nos émotions. Cette situation écartèle, en quelque sorte, notre âme, entre deux pays, deux races, deux mondes. Nous connaissons aussi bien la France, par ses livres, que nous connaissons le Canada, par l'observation; nous ne connaissons parfaitement ni l'un, ni l'autre pays. Les lectures ne nous aident pas à nous comprendre, n'accusent pas les tendances innées qui feraient notre force; elles n'éclairent pas nos observations. Et le poème de Charles Gill, les romans et les nouvelles du terroir, n'ont pas rempli toutes leurs promesses, parce que la matière canadienne n'a pas encore été travaillée, ni triturée, ni maîtrisée par des intelhgences assez robustes. Devant l'obstacle, ne pensons pas à nous asseoir, tranquilles. . . et gouailleurs.

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M. OKvar Asselin, parlant de M. ISIarcel Dugas, dit quelque part : ^ « Il est d'avis que le meilleur nationalisme littéraire, au Canada, serait encore de produire des chefs d'oeuvre, peu importe que les sujets fussent ou non canadiens; et si ce n'est pas là du pur bon sens, nous aimerions à en avoir d'autres démonstrations que celles que nous apportent la plupart des plaidoj^ers en faveur de la nationalisation de notre littératm'e ». Pour nous, la question ne se pose pas ainsi. Nous voulons tous le chef d' œuvre vainement attendu jusqu'ici. Il s'agit d'en faciliter la venue. Et si nous avons quelque idée, quelque doctrine que nous croyons utile, il est opportun de la prêcher afin que notre attente soit plus vite comblée. Et si elle ne sert^ pas à tous, il nous restera toujours le bénéfice d'une discipline appropriée à nos tendances.

Pom^'atteindi-e au succès, exciter en nos âmes l'influence des «grandes pressions environnantes»; marcher toujours avec sa hotte sur l'épaule afin de glaner, de récolter, le long des routes; contempler, d'un regard attendri et accueillant, d'un bon regard fraternel, ami des choses ; écouter les harmonies chanter, les harmonies des forêts d'automne et des grands vents crépusculaires battant les monts comme des récifs; dans la solitude, sm* son pays, sur sa race, s'exalter un peu; s'exalter ensuite beaucoup, et de plus en plus, jusqu'aux sommets sublimes; et tout contenir, tout retenu-, tout refouler : souffrances, obstinations, tumultes, révoltes, détresses qui nous laissent pleins de défaillances; tout comprimer en soi énergiquement et sans pitié; pour que jaillisse un jour, hautaine, violente et superbe, la fleur de son âme ! . . .

Léo-Paul Deseosiers

^ La Revue Moderne, 1er numéro.

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