LES PRECURSEURS
L'Action française a terminé en décembre son enquête sur Nos forces nationales. Nos collaborateurs de Van dernier ont surtout considéré le présent pour préparer V avenir. Cette année nous irons vers le passé. Puisqu'il n'est point de périodes indépendantes dans la vie d'un peuple, toutes doivent s'adapter afin de se soutenir. Et l'on n'édifie intelligemment le présent que si on l'appuie sans cesse sur ce gui était avant lui.
Dans ce passé nous irons chercher, pour les faire comparaître et les faire papier et agir encore, ceux qui autrefois, par leurs idées, leurs initiatives, leur action, ont été quelque peu les artisans de l'époque que nous vivons, parce qu'ils ont posé des pierres d'attente en songeant au lendemain. Et ce sera la contribution des « précurseurs » à l'œuvre de /'Action française.
Nous appelons « précurseurs » ceux-là des ancêtres qui, dans les divers domaines de la pensée et de l'action, ont élaboré les premiers les programmes ou les entreprises que nous essayons d'exécuter ou de développer aujourd'hui. Les uns, esprits plus hardis, ont pris les devants et ils ont vu loin dans l'avenir. Pendant qu'autour d'eux- on s'enfermait dans les préoccupations de chaque jour, eux s' efforçaient de prévoir ; ils accomplissaient leurs devoirs de chefs et d'éclaireurs en ouvrant des voies nouvelles, en s'assu7-a7ît les conquêtes essentielles, en préparant pour les générations prochaines des instruments de travail et de succès. D'autres, plus récents, laissaient leurs contemporains s'agiter dans les œuvres vides, et phis particulièrement dans les passions sonores 77iais
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stériles de la politique. Ils se vouaient, malgré le silence et quelquefois malgré le mépris, à la défense des intérêts plus élevés, aux entreprises de bienfaisance pratique; ils mainte-^ naient le souci des choses nationales, ils servaient et défendaient nos croyances, ils nous rapprenaient nos vieilles attitudes. Quelques-uns même bravaient l'indifférence universelle et se donnaient aux préoccupations de V esprit, aux recherches de la science, aux travaux d'art. Presque tous humbles isolés, incompris presque toujours, ils personnifiaient cet élément d'immortalité qui survit en toute race; ils étaient la « mèche qui fume encore » quand on croyait l'idéal éteint. Leur force ce fut d'interroger constamment la tradition pour la mieux servir et d'aller aux œuvres pratiques, à celles qui construisent. Puis,ils faisaient quand même leur rude journée, patiemment, pour satisfaire leur conscience, avec une secrète intuition parfois que leur modeste effort ne serait pas vain, qu'ils étaient des semeurs d'avenir.
Leur espérance n'aura pas été trompée. Nous voulons que leur pensée, leur expérience reviennent éclairer les nôtres. Pour qu'il en soit ainsi nous avons demandé à nos collaborateurs de mettre en relief, dans la vie et l'œuvre de ces ancêtres, l'idée maîtresse, l'inspiration de fond sans doute, mais aussi les réalisations pratiques commencées par eux et les obstacles que, pour agir, ils avaient dû briser.
Après avoir été des précurseurs, ils reviendront ainsi collaborer au travail qu'ils n'ont pu achever ; ils nous seront des auxiliaires. Notre génération devait, du reste, cet hommage à ceux qui n'ont jamais désespéré, qui furent, en quelque manière, les a^gents de la survivance.
Voici la liste des « précurseurs )) qui feront l'objet d'une étude ; l'on trouvera en regard le nom de nos collaborateurs :
Errol Bouchette Edouard Moxtpetit.
Napoléon Bourassa Abbé 0. Maurault.
Dr Jacques Labrie Abbé Georges Courchesne
Edmond de Nevers Antonio Perrault.
Pierre Bédard Léon-Mercier Gouin.
Mgr Adélard Langevin Abbé Philippe Perrier.
Ferdinand Gagnon Henri d' Arles.
J. -Adolphe Ckicoyne Abbé Emile Chartier.
Calixa Lavallée Arthur Letondal.
L'abhé L. Provencher Frère Marie-Victorin.
Jules Tardivel Henri Bourassa.
Le Père Lefébvre Un AcaIjien.
Nos lecteurs peuvent s^en rendre compte : nous leur promettons des études substantielles et d'une tenue et d'une perfection qui ne le céderont en rien aux articles de Van dernier. L'Action française entend ainsi continuer son œuvre qui est d'aller chercher dans les inspirations traditionnelles, une direction sûre et efficace pour le présent.
Lionel Groulx, ptre.
Des numéros de mars 1917 demandés.
Poui" compléter des collections de V Action française de 1917, réclamées par nombre de nouveaux abonnés, notre revue recevrait avec reconnaissance les numéros du mois de mars 1917 s'il peut s'en trouver de disponibles chez nos lecteurs.
A TRAVERS LA VIE COURANTE
Le COmifieïCe En temps de guerre les sen-ices varient. Le
Qfigldis ^^^ capricieux des circonstances impose au soldat
de courir soudainement à tel point menacé, d'opérer
ici une reconnaissance rapide, de précipiter là quelque attaque impré\'ue.
Hier, alors que le commerce — ce champ de bataille où la langue
française subit au Canada de si rudes assauts — était li^Té à l'activité
des fins d'année, je suis allé explorer quelques grands magasins anglais
de la métropole.
En quête de papeterie et de li\Tes, j'ai hardiment dirigé mes pas vers Almy, Morgan, Goodinn, persuade que j'en rapporterais, sinon les articles voulus, du moins une assez riche moisson d'obser\'ations intéressantes. Mes pré\-isions se sont réalisées.
Attitudes Chez Almy — bien qu'on n'y trouve aucun li\Te
difféTeflteS f^'^oÇ^'is — le bUingulsme est ^Taiment en honneur. Au-dessus de chaque étalage, inscriptions en français et en anglais : non-seulement les inscriptions permanentes, largement imprimées, mais aussi celles qu'une main d'artiste a hâtivement dessinées à l'occasion des fêtes. Même constatation pour le personnel. On semble y parler couramment les deux langues; du moins il y a tant d'employés français mêlés aux anglais qu'on se sent dans une maison bilingue.
Chez Morgan, tout le contraire. J'ai beau regarder et regarder : aucime inscription française. Mais après tout, je n'ai que deux yeux; quelque chose peut m'échapper. J'en appelle à ceux de mon compagnon, ils font le même rapport : rien à l'œil nu. J'avise une espèce , de majordome et lui demande, dans ime langue qui ne lui semble pas famihère, — bien qu'elle soit l'une des langues officielles de ce pays et celle que parle la majorité des habitants de cette ville, — si je pourrais me procurer des Mxxes français. Il me regarde d'un air embarrassé, se fait répéter ma question, puis, souriant, s'excuse en anglais de ne pas me comprendre et me prie de le suivre. Bientôt je l'entends héler un de ses confrères qui passe et lui dire que son french langvage est requis.
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Celui-ci s'amène, puis me conduit à la librairie où je constate que les livres en vente sont aussi unilingues que le personnel.
Quelques bonnes bouffées d'air pur respirées, dans la rue, avec volupté, et nous sommes déjà chez Goodwin. C'est le milieu entre Almy et Morgan. Un certain nombre d'inscriptions, pas toutes, pas la majorité, dans les deux langues. De même parmi les commis quel-ques-uns seulement sont bilingues. Le premier à qui je m'adressai ne l'était pas, mais il se retourna vivement vers sa voisine qui sut me comprendre. EUe ne put cependant me donner les livres désirés.
Rôle des Nous parlions dans notre dernière chronique de ce
fpfyjfyjfc que la femme canadienne-française peut faire pour sa langue au foyer domestique. C'est là son principal champ d'action; ce n'est pas, on le conçoit, le seul. Presque toutes les femmes sont ou acheteuses ou vendeuses. Des premières, le devoir, est clair et simple. Constamment, où qu'elles soient, qu'elles s'adressent en français au commis. S'il ne peut pas répondre, eUes auront au moins montré qu'il y aurait avantage pour lui à savoir le français, qu'il satisferait ainsi plus complètement sa chentèle. Les vendeuses, elles, sont obligées de tenir compte de la langue de leur cUent. Et de même que nous voulons être servais en français, nous comprenons que d'autres veulent être servis en anglais. Mais avec les nôtres, ou avec les personnes dont elles ignorent la langue, que les vendeuses n'hésitent pas im instant à parler français. N'est-ce pas là du patriotisme rationnel et de bon aloi ?
Je crains bien cependant que plusieurs n'aient pas cette mentalité, qu'elles conçoivent leur rôle autrement, ou plutôt qu'elles n'aient jamais songé à cela, qu'elles n'en soupçonnent même pas l'importance, et que, plongées dans une atmosphère anglaise, elles s'en imbibent et suivent docilement le courant qui les porte à néghger leur langue.
La Fédération Nationale ii y a là toute une éducation à Saint-Jean-Baptiste ^^'^^' p^^^ f^"^^' ^° générai, qu'on
ne croit, mais délicate et qui doit être poursuivie avec constance. Qui pourrait l'entreprendre aussi bien que la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste ? Dirigée par des Canadiennes françaises de bonne trempe, elle groupe un grand nombre de jeunes fiUes employées dans les usines, les bureaux, les magasins, et exerce sur elles une influence profonde. Qu'elle leur enseigne ce qu'exige leur patriotisme et peu s'y refuseront.
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Nous sommes heureiLX de pouvoir dire que ce travail est déjà commencé. Les directeurs de la Ligue des Droits du français ont eu le plaisir de rencontrer, il y a quelques mois, la distinguée présidente de la Fédération nationale et quelques-imes de ses conseillères. Après un échange de vues fructueux, un comité d'action française a été fondé au sein de la Fédération et confié à des personnes dévouées et actives. L'une d'entre elles dira sans doute, avant longtemps, à nos lecteurs quel est leur travail et quels fruits en résultent.
Le vieux L'époque des fêtes avait l'habitude de ramener
SOfltCl ClttUS ^ Montréal le vieux Santa Clans. On le voyait à tous les coins de rue. Il est revenu cette année, mais invité par les maisons anglaises seulement. Les maisons françaises ont trouvé qu'il sentait trop le Boche et lui ont fermé le\irs portes. J'entends les maisons françaises de Montréal, car je vois qu'un grand magasin de Québec lui a donné de nouveau une chaude hospitalité. C'est une faute. Je sais bien qu'on a tenté de prouver, voici deux ou trois ans, que le vieux gâteux avait ime origine chrétienne. Mais outre que les preuves n'ont pas paru probantes, qui oserait soutenir que son nom et sa physionomie actuels commandent le respect et s'harmonisent avec notre mentalité ? Ne peut-on trouver dans nos traditions catho- Uques et françaises un autre personnage que celui-là, qui apporte aux enfants sages des jouets et du bonheiu: ? La plupart des marchands et des pères de famille ont fini par le comprendre : à Santa Clans ils ont heureusement substitué le Bonhomme Noël, saint Nicolas, l'Enfant- Jésus.
CuïtCS cl Cette première réforme devrait en amener d'autres.
COlcndïieTS ^^ P^^^ ^^ plus, il faut nous efforcer de redonner aux différentes formes de notre activité, à tout ce qui manifeste notre vie, une teinte bien française. Je signale aussitôt, puisqu'ils font surtout leur apparition à l'époque des fêtes, les cartes et les calendriers qui s'échangent alors. Pendant longtemps ils ont été de facture et d'inscriptions anglaises. Une importante Hbrairie de Montréal a voulu éditer cette année des cartes postales artistiques françaises. Elles portent en effet des souhaits dans notre langue : Joyeux Noël — Heureuse année — Tous mes vœux pour votre fête — Malheureusement on Ut au verso : Post Card. Correspondence. Address. Place Postage stamp hère, et pas un mot de français.
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Encore un coup, on ne saurait trop dire combien il est regrettable que nous laissions ainsi en anglais, dans un grand nombre d'entreprises, ce qu'on pourrait appeler la partie matérielle ou commerciale. C'est cela qu'on remarque à l'étranger et par quoi souvent on nous juge. La librairie qui a édité ces cartes le sait bien. Tout récemment encore un prêtre de France, auteur d'un excellent catéchisme, lui envoie son ouvrage, en ajoutant : « Je vous autorise à le traduire dans votre langue. » Dans notre langue. . . ? En quoi diffère-t-elle de la vôtre. Monsieur l'abbé ? — Mais de vrai, nous ne l'avons pas volé. Et si l'on nous prend ailleurs pour des Anglais, les principaux responsables c'est nous.
P aySQëCS Pom- les calendriers, un immense progrès a été
de chez flous ^^^^^^^- P^^ de maisons canadiennes-françaises en offrent maintenant avec les noms des jours et des mois en anglais. Or cela se pratiquait communément il y a quelques années. Une amélioration importante reste cependant à accomplir. La plupart des gravures qui ornent ces calendriers représentent des personnages ou des paysages pris hors de chez nous. Cela s'explique. Ces gravures viennent des États-Unis. Mais ne pourrait-on les fabriquer ici comme on fabrique l'autre partie du calendrier? Il y aurait même là une très belle occasion de mieux faire connaître notre pays, ses sites enchanteurs, les grandes scènes de son histoire. M. Montpetit a révélé dernièrement Percé à plusieurs Montréalais. Si la gravure continuait maintenant et ampUfiait son œuvre? Si des milliers de calendriers popularisaient le rocher merveilleux, les hautes falaises, la plage aux horizons infinis ? Et que d'autres paysages canadiens, que de scènes historiques ou familiales qu'accompagnerait une brève légende et dont la simple vue rattacherait au sol les gens de chez nous, on pourrait ainsi répandre dans les foyers : le Ruisseau de Rivard, un Soir du mois de Marie à la vieille croix du Bois-Vert, tel que l'a décrit l'abbé Groulx, la vieille fontaine qu'a chantée Blanche Lamontagne :
Il est au paijs de chez 7ious Dans les herbages de la plaine, Près du grand champ de trèfles roux, Une vieille et belle fontaine.
Je m'arrête. Mille sujets affluent à ma mémoire, les compositions de Julien, les croquis que contenait le dernier Souvenir annuel du
Collège Sainte-Marie, les jolies illustrations de VAlmanach de l'Action sociale catholique, etc., etc. Il y a là une mine à exploiter. Des concours intéressants pourraient s'organiser. Le patriotisme y gagnerait. Et surtout nous serions débarrassés des American Beauiies, des Skyscrapers, des Stars and Stripes, et autres gravures du même genre.
Cdidlo^UCS Je signale d'un mot. en terminant, deux catalogues bilingues ^^^ m'ont été envoyés et font vraiment honneur aux maisons qui les ont publiés : la maison J.-D. Camirand de Montréal, et la fabrique de pianos Lesage de Sainte-Thérèse. Ceux qui, au point de vue de l'art ou pour quelque autre raison, s'insurgent contre le biUnguisme, feraient bien de feuilleter ces catalogues. Ils modifieraient probablement leurs idées.
Pierre Homier.
Al// S