‹ L'Action canadienne-française (volume 4)Chapitre 20 sur 123 · LE DOCTEUR JACQUES LABRIE · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR JACQUES LABRIE

(( C'est en montrant ce qu'ont été nos ancêtres, que l'on peut inspirer à la génération présente, comme à celles qui la suivront, le désir de les imiter dans tout ce qu'ils ont fait de bon et de remarquable. ^ )) L'idée n'est pas neuve, ni l'expression. Ce qui fait honneur au docteur Jacques Labrie, c'est de s'être fait mourir à tâcher de donner aux Canadiens de son temps la leçon qu'il y énonce. Sa vie tient entre les dates rapprochées de 1784 et 1831. Nous n'avons de lui qu'une brochure signée, de quatre-vingts pages, sur les Premiers rudiments de la Constitution britannique ; encore n'est-ce qu'une traduction libre de l'ouvrage The fool of quality, d'un certain Brooke, augmentée de quelques pages, à la vérité substantielles, de la plume du traducteur. Les articles qu'il a écrits au Courrier de Québec, de janvier à juin 1807, ne sont pas signés mais son biographe, l'abbé Auguste Gosselin, n'hésite pas à lui en attribuer qui contiennent les idées de ce publiciste des temps héroïques. A sa mort, il laissait en manuscrit une Histoire du Canada qui devait remplir trois ou quatre volumes in-octavo. Elle a péri tout entière à Saint-Benoît dans l'incendie allumé par les Anglais, en 1838. Pour le dire en passant, quelqu'un qui voudrait écrire un livre attristant, pourrait se contenter de dresser la liste rouge des œuvres d'art et des monuments historiques de toute sorte que des incendies

' Lettre du docteur Jacques Labrie à M. Bibaud, mars 1827 Mémoires de la Société hislorique de Montréal, 5e livraison, page 24

chroniques ont anéantis dans notre pays, simplifiant d'autant la tâche sinistre des démolisseurs.

Restent, aux archives du séminaire de Québec, quelques-unes de ses lettres à des contemporains de marque. Les Mémoires de la Société historique de Montréal (5e livraison) en contiennent deux, adressées à M. Bibaud, et l'abbé Gossehn cite d'autres lettres, des fragments que nous utiliserons ici. ^ C'est tout. Il est mort pauvre, à 47 ans, père d'une dizaine d'enfants qui avaient multiplié ses deuils en mourant presque tous jeunes. L'aînée, veuve du docteur Chénier, dut se soumettre à l'épreuve d'un examen pour brevet d'institutrice, afin de gagner son pain.

C'est une vie où tout, âge et œuvre, apparaît irrémédiablement inachevé. Et malgré cela, plutôt pour cela, V Action française range bravement Jacques Labrie parmi ceux qui, le long de notre vie nationale, « ont posé des pierres d"attente en songeant au lendemain ». Encourageonsnous-en. L'oubK lamentable où croulèrent parfois des vies brisées sous le poids même du devoir, ne sera plus autant offert en scandale à la faiblesse de nos jeunes gens.

« Figure distinguée, encadrée de beaux cheveux, aux traits fins et délicats, à l'œil vif et intelligent, au sourire bienveillant sur les lèvres » : tel est le portrait que l'abbé Auguste Gosselin a vu de son grand-oncle maternel, le docteur Jacques Labrie, dans la grand'chambre de la maison paternelle de ce patriote, à la rivière Boj^er, sur le chemin qui mène de Saint-Charles de Bellechasse à Beaumont {Ouv. cité, p. 31). Le Bulletin des Recherches historiques, à la page 50 du volume YIII, contient ce portrait en ^dgnette. Ajoutons, pour situer le modèle dans son époque, qu'il

^ Le docteur Jacques Ijdbrie, par l'abbé Auguste Gosselin, Québec, 1907. Vol. de 244 pages in-12.

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paraît y avoir la trentaine, qu'il a le costume empire, veston sanglé, cravate touffue, collet et faux-col haut montés, cheveux soigneusement négligés, comme on les portait dans les deux mondes au temps du romantisme naissant. L'œil porte au loin, franc, méditatif et doux.

La phj^sionomie de cet ancêtre intellectuel déjà lointain nous aide à deviner la direction de sa vie. C'est une belle ligne droite. Quelques idées limpides, désintéressées, généreuses, à la française, en font la trame. Il n'y a pas une heure oisive. Il naît une vingtaine d'années après la conquête, comme Philippe Aubert de Gaspé. Il grandit dans un coin de pays où la main du vainqueur a pesé lourdement, pour s'adoucir ensuite, sous Carleton, pas assez toutefois pour enlever des cœurs toute amertume. En 1827, il estimera que ceux qui, en 1775, prirent les armes contre le gouvernement, furent moins nombreux « qu'ils eussent dû être si l'on considère la manière dont ils avaient été traités. UActe de Québec, qui réparaît en partie le mal, ne leur était pas, ni ne pouvait pas leur être encore connu ». ' Il a, tout jeune, entendu raconter l'histoire des excommuniés de 1775. Quelques-uns, à Saint-Michel de Bellechasse, moururent révoltés. On les a lugubrement enterrés sur le bord des routes, privés des bénédictions de l'Église.

Il faut penser à tout cela pour se représenter le travail' qui doit se faire dans les esprits du temps. La situatioiij de nos pères n'est pas simple, la nôtre non plus, d'ailleurs. L'angoisse poétique du vieux soldat de Carillon :

Dis-moi, mon fds, ne parai ssent-ih pas ?

a dû s'exprimer chez nos gens d'une façon plus pratique non moins aiguë. Enfin, faut-il se consumer en regreti

' Lettre (lu 27 avril à Jacques Viger, citée pur l'abbé Gosseliui p. 223.

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pour la domination française perdue ? Ne fei'ait-on pas bien d'ou\Tir les voiles au vent de liberté qui souffle du sud ? Ou bien enfin, pourquoi ne pas tâcher d'utiliser le titre de sujet britannique avec ce que la logique française en peut extraire d'avantageux ?

La première influence qui agit sur l'esprit du jeune Labrie est celle du curé Sarault. Sa paroisse, pourtant limitrophe de Saint-Michel, n'a pas connu d'excommuniés. Instruit, discret, prudent et ferme, il a contenu ses fidèles dans les limites posées par Mgr Briand. Quand Jacques Labrie entre au séminaire de Québec, vers 1798, à 14 ans, il apporte, avec l'instruction élémentaire, ce que l'on pense dans son milieu, ce que l'influence du clergé a inculqué dans l'âme populaire. Voici en substance.

L'allégeance britannique nous lie en conscience jusqu'à ce qu'un accord mutuel et pacifique nous ait relevés des serments de la capitulation. Rien pourtant, sous cette tutelle, ne nous empêche de rester tout bonnement nousmêmes, catholiques et français. Toute situation où l'on est sans sa faute, est bonne : c'est Dieu qui y a vu.

JJActe de Québec, concédé de peur ou non en 1774, élargi en 1784 par le privilège de l'habeas corpus, et en 1785 par celui des procès devant jury, nous a apporté l'essentiel de la liberté civile avec la survivance de nos lois françaises. La liberté religieuse s'en vient. Elle a des garanties dans le même document. D'autres tractations devront vaincre le préjugé anglican et obtenir à l'Église une existence légale, par la reconnaissance donnée à sa hiérarchie comme à son droit de posséder. Reste la liberté politique.

Le régime français ne nous y a pas ha])itués. L'acceptation du régime américain serait le saut dans l'inconnu, sinon pis : les démocraties ont bien leiu" façon de tyranniser.

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A tout prendre, mieux vaut dépendre d'une démocratie lointaine, occupée de ses intérêts, que d'un congrès tout proche, plus porté à vouloir tout assimiler à la majorité primitive qu'il incarne. On n'a pas si tôt oublié le ton rogue de ses déclamations de 1775 contre le papisme. Et puis, la constitution de 1791 est un progrès, elle achemine notre peuple vers la conquête de la liberté politique, moins urgente en somme que les deux autres. Laissons à l'intelligence française le temps de prendre connaissance de la constitution britannique. Elle y projettera des lumières encore insoupçonnées du Family compact. La logique latine déduira, des principes de cette merveilleuse charte, d'humaines applications auxquelles l'obstination britannique ne pourra pas finalement se dérober.

Voilà, sauf erreur, ce qu'a pensé Mgr Brian d. C'est,à n'en pas douter, le sentiment de Mgr Plessis. Tout indique que l'on ne raisonne pas autrement au séminaire de' Québec, où Jacques Labrie connaît des maîtres comme messires Antoine Bédard et Jérôme Deniers, des condisciples] comme Louis- Joseph Papineau, Philippe Aubert de Gaspé,> Louis Plamondon, Pierre-Flavien Turgeon. Il ne connaîtra] que plus tard Denis-Benjamin Viger, plus âgé de dix ans, e^ Antoine-Norbert Morin, plus jeune d'autant; mais de affinités électives auront vite fait de rapprocher ces âme distinguées.

Puisque nous en sommes à tenter de nous reconstitue la pensée de nos devanciers d'un siècle, il peut être bon" d'ouvrir une parenthèse sur leur façon de poser le problème de nos relations avec l'Angleterre et avec la France. Ils ont pris leur parti de garder à l'âme canad'cnne les tra"ts essentiels de l'âme française : respect de la famille basé sur la loi chrétienne; fidélité aux traditions de la paroisse, cette autre famille, image agrandie de la première; respect des

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lois, mais sans superstition étatiste : la famille est antérieure à l'État, et c'est pourquoi il ne faut pas laisser périmer les lois civiles françaises qui sauvegardent la gestion et la paisiljle transmission de l'héritage domestique; respect à l'école et aux institutions destinées à compléter l'œuvi'e de la famille; prudente réserve vis-à-vis des créations fastueuses, institution royale ou université mixte, dont l'œuvre serait le sabotage méthodique des petits cerveaux français et catholiques; clarté et franchise dans la pensée, avec l'horreur des équivoques et de l'illogisme protestant, cette vague de l'esprit poussif des Allemands qui a inondé la pensée et la langue anglaises, ^ avant d'embrouiller la langTie des Français du X^'IIIe siècle, même de ceux qui ont le style le plus clair : formam hahe sanorum verhorum; respect donc à la cultm'e française par les études gréco-latines qu'elle suppose, et par la pénétration de la pensée catholique, sans laquelle on ne saurait expliquer le meilleur de la littérature française et son caractère humain, universel, proprement classique.

Tels sont les traits essentiels de l'âme française. Il y a la part des accidents. C'en est un pour elle d'osciller en Europe, depuis 1789, entre les dogmes de la déclaration des droits de l'homme et la soumission servile au génie militaire de Napoléon. « Jamais le plus absolu des rois de France n'exerça une autorité aussi arbitraire que celle qu'exerce le parvenu corse ». ^ Nos pères demandent la permission de ne pas suivi-e ces fluctuations. C'est un autre accident ciui leur fait une situation politique toute nouvelle. On a bien soutenu « qu'avant la Révolution, la France avait une

^ Xewman a dit plus tard de la littérature classique anglaise tout entière : Il not only needs to be expurgated, it must be exorcised.

* Article du Courrier de Québec (1807), attribué au docteur Labrie par son biographe, ouv. cité, p. 102.

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constitution, mais cette prétention est l'œuvre inutile d'un romancier, panégyriste du vieux régime français. » ^ Ils n'avaient rien fait pour se soustraire aux lisières de ce régime. Ils acceptèrent la situation qui leur fut faite par la force majeure, par l'abandon de la mère-patrie distraite ailleurs, et beaucoup par un dessein déjà manifeste de la Providence sur eux.

Ils ne veulent rien oublier de ce qu'ils doivent à la France. Ils se souviennent. Mais ils se croient autorisés, sinon à perdre de vue la fortune politique de la France, du moins à s'intéresser d'abord aux choses de chez eux, en appliquant, aux problèmes qui les sollicitent, une âme nationale qui n'est point passée par les mauvais rêves de

Ils ne peuvent pas négliger la situation matérielle de leiu" pays. Sans être encore surtout une question économique, la question nationale dépend largement de leur prospérité. Il faut vivre, pour que sm^vive leur pensée. Or, « qu'est devenu le Canada sous un gouvernement si différent de celui auquel il obéissait sous la domination de la France? La population, que les combats ,3^ avaient diminuée, s'est accrue. . . On l'estime à trois cent mille. . . C'est la paix qui a produit cet heureux événement. En changeant de domination, le Canadien a oublié ses anciens penchants », — éléments psychologiques susceptibles d'une évolution légitime — « les exercices de la guerre, qu'il ne faisait plus, ne lui ont plus semblé mériter son attention; les ressources précaires de la chasse ont été laissées de côté, et l'agriculture qui s'est élevée sur leurs ruines a fait des progrès. . . L'aisance s'est accrue, et le pays a pu exporter

' Premiers rudiments de la Conslilulion britannique, par Jacques Lal)rie, M. P. P. Introduction, p. VII. L'auteur dcnonco ainsi une lirochuro puhli(''o en 1S27 sur la constitution ot signée C. D'K.

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plusieurs des articles qu'il était obligé de faire venir des marchés étrangers, sous l'ancien régime. . » ^

Au reste, ils sont une colonie, en attendant mieux. Ils se souviennent toutefois que cette colonie, dès 1650, a déjà pris l'initiative d'envoyer proposer à Boston une alliance offensive et défensive entre colonies, avec cette entente qu'elles garderaient la paix même si les deux mères-patries allaient encore se quereller pom- des questions européennes. Le fait qu'on a rebuté dans le temps leurs envoyés, ne les empêche pas de penser que leur devoir a toujours été de travailler au bien de leur pays avant tout autre. Ils avaient des traditions politiques avant que d'avoir un parlement où elles se donneraient des formules.

Ils ont hésité en 1775. Tenus en tutelle, ils estimaient n'être pas partie dans le conflit qui divisait les Anglais des deux mondes. De par la constitution de 1791, ils sont sortis de la condition de mineurs; on ne semble plus vouloir les traiter autant en étrangers dans leur pays : ils n'hésiteront pas à en défendre la possession contre un agresseur, d'où qu'il vienne. « Ils deviennent sujets du roi, a prononcé A.mherst, c'est-à-dire qu'ils partageront le sort des autres t qu'ils serviront comme eux quand le bien de la colonie oourra le requérir. » -

C'est un autre accident pour leurs âmes françaises, :iue d'être en contact avec la langue anglaise. Ils l'apprendront pour ce qu'exigent leurs relations avec l'élément mglais, nouveau venu. Ils se réservent de penser d'abord

^ Aiticle du premier numéro du Courrier de Québec (janvier 1807), ité par l'abbé Gosselin (ouv. cité p. 95), qui attribue cet article à Labrie.

- Lettre de Jacques Labrie à M. Bibaud (1827). Mémoires de la 'société historique de Montréal, ôg livraison, p. 75. Jacques Labrie, dèle à .ses principes, servit pendant la guerre de 1812, comme médecin u second bataillon de milice.

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en leur langue. Le jour où, par une aberration servile, ils croiraient se grandir en adoptant, comme langue unique, celle des vainqueurs, ils seraient dignes de la servitude intellectuelle où ils tomberaient. D'ailleurs, le premier gouverneur n'a pas « prétendu faire à l'ordre de choses établi avant la conquête d'autres changements que ceux que requerraient les circonstances. . . De fait, il ne pouvait pas faire davantage; car de tous les principes qui servent de règle à la conduite des nations civilisées, il n'en est point de plus universellement respecté que celui qui prescrit de laisser à un peuple conquis ses lois et ses institutions locales « — il n'en est pas de plus chère que la langue avec la religion — » et de se contenter de son allégeance. Que de flots de sang ont arrosé les plaines de l'Irlande, parce qu'on a adhéré à des principes différents. Elle est peut-être pour toujours destinée à languir dans la misère et l'anarchie qu'y entretient la mise en pratique de principes, aussi erronés qu'ils sont inhumains et se ressentent des temps de barbarie où ils ont pris naissance. )) ^

On ne risque rien en affirmant que cet ensemble d'idées a été inculqué par ses professeurs à Jacques Labrie et à la pléiade d'esprits distingués qui l'entourent au temps de ses études.

Frédéric Le Play a écrit de nous : « Aucun peuple n'a mieux mis en lumière par sa propre histoire les forces incomparables que l'humanité trouve dans le catholicisme quand celui-ci dispose de clercs pauvres et dévoués à leur mission. . . Au milieu des souffrances provenant de la guerre, des épidémies, des famines, des désordres atmosphériques, puis de l'abandon de la mère -patrie, les clercs ont constamment soutenu les courages et conservé l'esprit national.

^ Lettre de J. Labrie à M. Bibaud, mars 1827. Mémoires de la Société hislorique de Montréal, 5e liv. pp. 26 et 27.

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Quand sont venus de meillem-s joui'S, sous la domination britannique, ce sont également les clercs qui ont lié indissolublement à la langue française l'enseignement de la religion, la culture des arts, des sciences et des lettres. » ^

Cet éloge servira ici à expliquer un fait important : l'emprise gardée par notre clergé sur le peuple et sur les classes dirigeantes, en dépit du terrible vent d'impiété qui traverse notre province au moment où Jacques Labrie fait ses études.

Voltaire circule sous le manteau. Il s'étale dans des bibliothèques privées. Raynal est pris au sérieux. Garneau plus tard n'aura pas réussi à secouer ce fétiche. Dès 1794, Mgr Hubert se plaint des progrès de l'immoraHté dans les villes et s'en prend à la lecture des mauvais H\Tes, à l'abord des vaisseaux étrangers, à la résidence d'une garnison nombreuse.

Louis-Joseph Papineau semble avoir été déiste à \'ingt ans. Denis-Benjamin Viger, qui avait étudié à ]\Iontréal, avouera plus tard avoir eu à lutter dans sa jeunesse contre l'incrédulité et l'immoralité, répandue surtout au sommet de la société. (L'abbé Aug. Gossehn, ouv. cité). Il est bon de songer à ces faits pénibles pour comprendre, sans en être choqué, que le clergé d'alors parle d'un ton un peu dégagé de l'ancien régime et des importations httéraires qui ont suivi le traité de Versailles.

Le clergé accepte la situation faite à la nation; il la console, non sans de bons motifs, de ce qu'elle a perdu. Puis, il lui ouvre la perspective sur ce que contient en puissance la constitution britannique apphquée au Canada. Il est bien difficile de soutenir que tout cela n'est pas le bon sens même.

* Frédéric Le Play, Organisation du travail (1872).

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On peut (lire que c'est le moment où notre esprit public prend conscience des nouvelles tâches qui s'offrent à lui. Voici que des tribunes surgissent où les laïques vont parler. Le droit d'assemblée est promulgué avec la liberté de la presse, cette arme à deux tranchants. Qui dira que nos laïques, quand ils élèvent la voix dans le Canadien (1806), dans le Courriel de Québec (1807), ne partagent pas la pensée même des prêtres qui leur ont donné l'éducation ? Voltaire a beau circuler, son cynisme n'a pas détruit chez les nôtres l'union sacrée du patriotisme et de la religion. Nous sommes sauvés !

Le grand patriote Papineau est personnellement incroyant : il reste quand même respectueux de la foi des siens. Quelqu'un finira peut-être par éclaircir, d'après sa correspondance encore inédite, le mystère de cette incroyance. Si cette étude attachante se fait, enfin, on y verra quej le respect pour l'Église et sa mission sociale reste che? Papineau une marque de haute intelligence, de patriotisme* sensé, et un bel hommage de son âme à la valeur intellectuelle et morale des éducateurs qui furent ses maîtres.

Ce qui ne fait pas de doute, c'est que le docteur Jacques' Labrie apporte à la vie publique une foi intacte. Papineau, à force d'intelligence, devra contenir, dans le secret de son âme ardente, ime incroyance qu'il ne peut pas souhaiter voir se répandre chez les nôtres. Labiic ne connaît pas ce douloureux duahsme, qui impose une immense et respectueuse commisération à nous tous, chez qui la foi n'a pas connu d'éclipsés.

Et c'est pourquoi, dès le début de sa vie publique, Labrie se livre à une besogne de portée sociale. Il s'y met bien avant de songer à faire de la politique, tandis que Papineau, sachant que toute question sociale est avant tout une question religieuse, ne se voit pas d'autre théâtre.

dès sa jeunesse, que le terrain toujours plus vague de la politique. Il est regrettable que son exemple, dû à des circonstances exceptionnelles, ait créé chez les jeunes gens de notre race une sorte de tradition qui dure peut-être trop.

Ce qui presse, pour Labrie, c'est la tâche positive d'aider le clergé à instniire le peuple de ses devoirs. C'est de lui fournir le moyen de les remplir. Lui suggérer un prudent triage dans ce qui vient du paj-s de ses pères, lui donner à lire quelque chose qui soit dans le sens de ses destinées, voilà la meilleure façon d'enrayer les ravages des mauvais livres venus d'ailleurs. Améliorer son sort économique, relever son niveau intellectuel par les écoles, ce sera le mieux l'aider à donner tout-e sa valeur dans le monde politicpe. Ceci suppose cela, mais ne saurait le devancer.

Il étudie la médecine chez le docteur Blanchet qui, après trois ans de journahsme au Canadien, avec Pierre Bédard et Taschereau, aura les honneurs de la prison sous Craig.

Sans tarder, Labrie fonde lui-même, avec F. Perreault et Louis Plamondon, le Courrier de Québec. On peut discuter l'opportunité de cette création. Elle di\àse les forces dès le début. Il y a des nuances dans ces esprits. Labrie a déjà du goût pour le calme des discussions qui conviennent à son futur métier d'historien. Pour lui la constitution est une admirable machine. Il n'est que de s'en bien servir. Pas de \dolences. Il faut accepter ce qu'on nous cède, pour continuer à réclamer « par séries ». On n'ose pas risquer à son sujet le mot opportunisme qui a couvert de si discutables progranmies. En 1831, à la veille de mourir, il accepte en principe la réserve de la liste civile prise sur le budget, sans contrôle de la chambre. C'est se séparer de Papineau. On sent qu'il y a parenté d'esprit

entre lui et D.-B. Viger. Eût-il approuvé l'esprit de conciliation de ce dernier jusqu'à le féliciter de son attitude sous Metcalfe? On peut en douter.

Dans le courant qu'alimente le Courrier de Québec, les idées se pressent moins violentes qu'au Canadien. Elles sont plutôt parallèles que divergentes. A distance, ces nuances ne nous semblent pas un mal. La sympathie des tempéraments groupe les hommes autour de chefs qui servent une même cause avec une sincérité égale et d'inégales ardeurs. Le tort des modérés en l'espèce est souvent de mettre de la violence à blâmer les violents, de se tailler une réputation de largeur d'idées à même le manteau des leurs, sans grand profit pour la cause commune. . . Jacques Labrie ne donne pas dans ce travers. Dans sa galerie historique, M. Dionne le range à côté de Pierre Bédard parmi les défenseurs des libertés constitutionnelles, mais il lui trouve moins de caractère. ^ Le mot est probablement juste : le docteur Labrie l'eût accepté doucement et se serait remis à travailler.

La fondation du Courrier ne paraît pas avoir autrement brouillé le docteur Blanchet et son élève. On pense que ce maître généreux fournit au jeune Labrie les ressources d'un voyage d'études médicales dans la capitale de l'Ecosse. ^

L'étudiant n'a eu que le temps de mettre en marche le journal. Il revient d'Edimbourg un an après. Le gagnepain l'oblige au souci de sa profession. Sa santé un peu frêle lui fait choisir, après un court essai à Montréal, le village de Saint-Eustache (1809). Là commence pour lui une vie excessivement prise, une vie de Médecin de campagne, où le travail social occupe autant de place que dans le

1 Pierre Bédard et ses fils, p. 78.

' Abbé Gosselin, ouv. cité, p. 108.

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récit de Balzac, avec, en plus, beaucoup d'œuvres de charité et d'éducation chrétiennes dans l'esprit qui les anime. Déjà absorbé par sa profession, il subit l'assaut des clients qui recourent à son équité dans leurs différends. Il vit avec économie « pour apphquer ses épargnes à l'ouvertiu^e des chemins de colonisation et au secours des pauvres ». ^ Il établit dans la paroisse « deux écoles supérieures, l'une pour les garçons, tenue par M. Rochon, l'autre pour les filles. » ^ Cette dernière est une école normale. Choix des sites, embelhssement, confort, programme d'études, tout y répondrait aux plus modernes exigences. Le clergé, qui se charge d'ordinaire de ces initiatives^^ sait qu'elles sont peu payantes. Il faut savoir, en outre, que le docteur Labrie voit à rédiger des manuels d'histoire du Canada çt de géographie. Il prépare des scènes, des drames destinés à intéresser le pubhc aux séances de fin d'année qui deviennent un événement dans la région. Et cependant ce médecin, que l'on consulte de loin, tient sm' le métier une Histoire du Canada qui remplirait trois ou quatre volumes.

En 1829, en pleine fièvre de travail, il lance le programme d'une revue. Le coin du feu, jom-nal pohtique, industriel, rehgieux et littéraire, qu'il rédigera avec A.-N. florin. Le projet est arrêté par la transformation de la Bibliothèque canadienne de i\I. Bibaud.

Si paradoxal que cela paraisse, souvent, pour qu'une besogne soit bien faite, il faut la confier d'm'gence à qui a déjà trop à faire. En tout cas il arrive au peuple de juger ainsi. Le comté des Deux-Montagnes (York) confie donc à ce laborieux docteur Labrie un mandat de député. Or, 1827, c'est l'année de la crise provoquée par Dalhousie.

^ Éloge de J. Labrie à la Chambre, par M. Tessier (1831). ^ Le docteur Meilleur, Mémorial de l'éducation.

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Le nouveau député est préparé. Il publie justement Les premiers rudiments de la Constitution britannique, « ouvrage utile à toute sorte de personnes, et principalement destiné à l'instruction politique de la jeunesse canadienne » : c'est une partie du titre de sa brochure.

La question aiguë, c'est celle des subsides. Par derrière, il y a celle du Conseil législatif, dont on dénoncera bientôt sans douceur « les vieillards malfaisants ». Plus haut encore, il 3^ a celle de la responsabilité des ministres qui tiennent l'oreille du gouverneur, l'indisposent contre la (^hambre et le précipitent, au péril de sa dignité et de la paix, dans les petitesses de la cabale électorale. Là est le nœud de la question. Jacques Labrie l'a-t-il bien saisi ? Pense-t-il, comme les auteurs des 92 résolutions plus tard, que tout le mal est dans la composition du Conseil législatif, et le remède, dans le système électif appliqué à ce corps ? Ce n'est pas tout à fait sa thèse.

Il met le doigt sur le vice constitutionnel du régime : « C'est à cette époque reculée (1791), à celle qui a vu former le premier conseil, qu'il faut rapporter la réunion des pouvoirs exécutif et législatif, par celle des personnes qui en étaient revêtues et qui les exerçaient simultanément toutes pour le mieux, souvent pour le mal de la colonie. » ^

A-t-il vu plus outre? A-t-il compris, ce qu'aucun Anglais du pays ne semblait soupçonner, ce que Downing Street s'obstinait à ne pas comprendre, que le vrai mal tenait à ce que le gouverneur n'avait pas de conseillers exécutifs ou de ministres responsables à la Chambre et, par là, au peuple ?

Dans sou upuscule, il rappelle la décision du roi (îeorges IV, que « les gouverneurs sont responsables de

' Les /»•(•/;/ (Vcx riidiinfuls, p. 43.

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leur conduite ». Il la croit constitutionnelle, il y trouve l'avantage de nous permettre « de diriger tout le poids de la critique contre l'administration du gouverneur », et le désavantage « d'enhardir ses conseillers à être moins circonspects, et à le précipiter dans des excès criminels dont tout l'odieux retombe sur lui, et non sur eux, les vrais coupables. » Il conclut : « Par les dictées du bon sens, ces conseillers doivent être responsables du mal qu'ils font faire, autant de fois qu'on pourra prouver de leur part une participation active dans les délibérations qui l'ont causé ».

Il faut laisser à Pierre Bédard le mérite entier d'avoir formulé avec précision, dès 1810, toute la doctrine de la responsabilité ininistérielle et d'avoir pour cela tâté du cachot. Ces principes ne devaient triompher que plus tard, grâce à l'énergie de La Fontaine, annulant du coup la question des subsides et les pires méfaits de l'Union.

Labrie semble croire, en 1827, qu'il faudrait commencer par réformer le Conseil législatif, en quoi il partage l'opinion de Papineau. Mais son projet de réforme est moins radical. Il suffirait que la couronne n'appelât à ce sénat canadien que des hommes indépendants de fortune. Ils y siégeraient pour l'honneur et sans emplois lucratifs. Le sens de leur dignité et l'amour instinctif de l'ordre suffiraient à inspirer à ces bourgeois cossus des conseils sages. Ils seraient investis du coup de la majesté des pairs d'Angleterre. Bref, il y a dans tout cela des vues très justes sur les principes et une belle candeur dans l'idée que tout serait bien dans la pratique, si tout allait comme en Angleterre. Il ne faut pas oublier qu'on est alors dans l'enthousiasme de la découverte de la Constitution et du régime parle- •mentaire.

Labrie ne passe pas pour un orateur. Son travail au parlement se fait dans les comités où s'élabore la législa-

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tion et s'en rédigent les textes qui subiront le feu des discours. C'est un ou%Tier actif, averti. Les lois sur la sécurité de la route fluviale, sur les grands chemins de colonisation, sur la réglementation de la profession médicale, sur l'instruction élémentaire dans les paroisses (1829), le trouvent parmi les plus ardents travailleurs. Il a payé de sa personne à Saint-Eustache, sans attendre l'État. Il continue à travers son comté; il va de paroisse en paroisse catéchiser ses électeurs sur les sacrifices que requiert l'éducation, afin de gagner par la persuasion que la loi de 1829 porte effet. C'est dans ime de ces courses éreintantes qu'il prendra son coup de mort, dans l'automne de 1831.

La question des biens du séminaire de Saint-Sulpice pend depuis la conquête. Mgi' Plessis l'a traitée à Londres en 1819. Les convoitises anglaises la ravivent en 1827. L'éducation supérieure est en cause. L^n jour on apprend que le vénérable M. Roux, de guerre lasse, a parlé de transiger. Le docteur Labrie s'alarme de « ces démarches indiscrètes ». Si le gouvernement recommence « à nous dépouiller, oïl s'arrêtera-t-il ? » Il pense que le meilleur argument serait l'unanimité avec laquelle les habitants du paj's parleraient en faveur de la possession du séminaire. Il donne le branle. Un pétitionnement s'organise. « J'espère que nous réussirons, quoiqu'il soit peut-être tard. » * Il n'était pas trop tard, le vol fut empêché.

Entre temps le député poursuit son Histoire du Canada. Il utilise la documentation du collectionneur émérite de lai Saberdache, Jacques Vigcr. A Québec, en pleine session,, il veille tard, et dépouille les liasses que lui passent M.] Cazeau, du séminaire, et M. Portier, de l'archevêché. C'est le beau temps ! L'n groupe de chercheurs est à]

* Lettre à M. Fortier, de l'archevêché de Québec.

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l'œuvre : Bibaud père, les deux Viger, Dominique Mondelet, Louis Plamondon, F. Perreault. On s'échange des compliments sans réserve académique : « M. Bibaud, permettez-moi de vous féliciter de l'intérêt croissant qu'acquiert la Bibliothèque canadienne. . . Et pour commencer par la Saberdache, quelle délicatesse dans les pensées, quelle élégance ! » Pas la moindre jalousie de métier. On se félicite de ce que les Canadiens soient « sortis depuis peu de leur condamnable apathie pour les choses de leur pays ». ^ On discute les textes que l'on s'échange sur le Règne militaire. C'est entremêlé de citations classiques :

Qui manet in patria et 'pairiam cognoscere temnit, Is mihi non civis, sed peregrinus est.

Puis, au milieu d'une dissection de textes, on se laisse aller à des effets de style figuré, d'un goût à la vérité bien rance. C'est le pseudo-classicisme qui sévit. Il s'agit de l'ukase royal de 1764 qui supprimait les lois civiles françaises : « Muse de l'histoire, tire le rideau sur la surprise extrême où cette nouvelle jeta tous les nouveaux sujets de sa IMajesté, déjà portés d'inclination vers un gouvernement qui s' étsiit nationalisé )) — le mot est juste — «par quatre années d'une administration qui avait su respecter leur religion, leur langue, leurs lois civiles; dérobe à nos regards les sensations déchirantes qu'éprouvèrent nos ancêtres lorsque Thémis commença à leur parler un langage inconnu » . -

Tirons le rideau à notre tour. Pendant leurs humanités, les écoliers parodient quelquefois le mot-à-mot des

^ Lettre de J. Labrie à M. Bibaud, mars 1827. Mém. de la Société historique de Montréal, oe li^Taison.

» là.

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traductions pour se donner le plaisir d'être irrévérencieux envers les vénérables classiques. On voudrait être certain que Labrie a de même souri à part lui en commettant ces na\Tantes prosopopées. D'autres passages nous donnent une meilleure idée de ce qu'eût été sa vraie manière dans VHistoire. Voici, par exemple, son jugement sur l'Acte de Québec et sur la constitution de 1791 :

« Cet acte, bon pour régler nos droits privés, nous dépouilla du plus important de nos droits constitutionnels, celui d'avoir, aussitôt que les circonstances le permettraient, un corps représentatif. . . Accueilli pour ce qu'il avait de bon, il excita des plaintes pour ce qu'il avait de vicieux. . Après plusieurs années de souffrances la présente Cons-titution fut enfin accordée aux vœux des habitants du pays, qui la jugèrent de suite pour ce qu'elle était, savoir, pom* moins parfaite que celle de la mère-patrie, moins favorable que celle qu'ils avaient demandée, mais infiniment préférable à celle qu'elle remplaçait ». ^

C'est au moins plus sobre, si ce n'est pas encore d'un artiste consommé. Il a dû s'improviser historien, comme il s'était improvisé journahste. Il dut écrire trop vite aussi. A Saint-Eustache, il rédige : « Mais un homme qui a une profession, une famille, des terres, et qui est de plus astreint à remplir plusieurs devoirs publics, n'a pas tout le loisir qu'il désirerait ». - Il est décidément victime de sa tâche. Il a trop vu, et dans trop de domaines, ce qu'il y aurait à; faire. Pour ces clairvoyants, le malheur est que si la moisson abonde, les ouvriers sont toujours trop peu.

Les matériaux manquent, qui nous permettraient des' hypothèses sur sa domination française. Elle n'eût pas'

^ Les premiers rudiments, p. 36.

^ Lettre à M. Cazeau, citée par l'abbé Gosselin, ouv. c. p. 207.

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sensiblement différé de celle de Bibaud, depuis longtemps dépassée. Les préjugés gallicans qui infirment cette partie de rœu\Te de Garneau, même dans les éditions corrigées, n'auraient probablement pas déparé l'œuvre de Labrie.

Pour la période anglaise, ce dernier apportait des aperçus alors nouveaux sur le régime militaire (1760-1764), sur la part des nôtres en 1775, sur l'aventure de Burgoyne, sur les mérites de Murray et de Carleton. Sans être un légiste, il a prononcé sur l'imperfection des lois civiles anglaises un jugement qui mérite d'être retenu : « Ce droit (civil anglais) nous semble offrir l'étonnant phénomène d'un peuple qui, dans le même temps qu'il a devancé les autres nations européennes dans l'amélioration de ses lois constitutionnelles et criminelles, est demeuré en arrière de la plupart d'entre elles, dans le perfectionnement de son droit ci\'il ». ^ Ceci a bien encore son actualité. Admirateur de la Constitution britannique bien appliquée, il ne dirait peut-être pas ce que Garneau écrivait de Londres, en 1832, à un ami : « La domination étrangère est le plus grand mal dont un peuple puisse être frappé )).- Il y a chez lui un optimisme tenace qui l'eût rangé, s'il eût vécu, dans l'école politique d'Etienne Parent et du Canadien seconde manière. Garneau en était là, en 1845, quand il mit la dernière main à son œu\Te. Rien ne prouve, toutefois, que Labrie eût encouru les reproches adressée à Bibaud père, qui « penche trop du côté bureaucratique ». ^

On n'avait pas encore fait de l'histoire exclusivement une science désintéressée, sans patrie, à ce titre, comme l'art et la science. Prenons-y garde, d'ailleurs, ces défini-

^ Les premiers rtidiments, p. 35.

' Lettre à M. Winter, citée par P.-J.-O. Chauveau, Vie de F.-X. Garneau.

* Chauveau, Vie de F.-X. Garneau, Introduction, p. X.

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lions qui entendent en faire une science amorale, servent souvent à ceux qui monopolisent « l'histoire impartiale » pour faire des histoires partiales contre quelqu'un. Il est de même de braves gens qui, au nom du catholicisme, prêcheraient volontiers 1 abdication nationale à des races, dont le bon sens têtu sait bien que la première tâche de r Éghse universelle est de prêcher le respect des commandements de Dieu, sans exclure le quatrième : Honore tes pères. Ceci ne fait allusion qu'aux conflits historiques entre Polonais et Lithuaniens ou Ruthènes. Ces choses-là, on le comprend, ne sauraient arriver en notre libre Amérique du nord.

L'histoire est une science. Elle ne crée pas son objet, elle le découvre et le démontre. Elle ne doit pas pour cela « solliciter doucement les textes » et les pher au sens des préjugés nationaux. Elle doit être objective, selon l'expression allemande qui a fait la fortune de tant de romanciers de l'histoire, auprès des monsieur Homais de partout. Il reste tout de même qu'il y a des « préjugés nécessaires » et il reste que l'historien est un homme avec des devoirs. S'il ne sait pas suggérer les leçons qu'apportent les faits, s'il ne sait pas y voir la main de Dieu qui se sert du libre jeu des forces humaines pour atteindre ses fins avec force et douceur, il est un médiocre penseur. Pour nous en tenir à notre histoire, s'il ne consent pas à y lire et à y développer cette leçon de chaque page, que la lutte d'un peuple pour des principes de justice n'est jamais inutile, il n'est pas seulement un pauvre philosophe, il est délibérément un faussaire.

Le docteur Jacques Labrie fut un doux. Son Histoire du Canada eût été sereine. Mais sa vie prouve qu'il ne se retrancha point dans une tour d'ivoire pour l'écrire. Le passé, le contact des morts ne lui fit pas un moment oublier

qu'il est des devoirs présents pour lesquels, quand on a le cœur bien fait, on vit, on pense, on prie, on travaille et l'on meurt prématurément, si Dieu le veut.

Il paraît que nous souffrons encore de paresse intellectuelle, que trop de nos professionnels de la campagne et d'ailleurs se laissent aller, après la besogne du gagne-pain, à la douceur de vivre sans tant remuer d'idées fatigantes. Il en est que la politique a scandalisés. Le spectacle d'égoïsmes déconcertants a défloré ce qu'ils appellent avec un sourire éteint « des idéals de collège ».

Qu'ils se reprennent à travailler en bons soldats du Christ et d'une race qu'il aime. Leur cœur recouvrera son rythme normal- Si l'exemple d'un doctem' Labrie leur paraît inimitable parce qu'héroïque, ils pourront s'aviser qu'il y a des degrés praticables entre la flânerie des tabagies et le surmenage intellectuel, auquel rien ne les expose.

Ceux qui travaillent, à la suite des précurseurs, sont à tracer des programmes d'action assez amples pour donner de la besogne à tous les talents. Le temps vient où l'on sent qu'ils vont réussir à rétabhr ce que l'un des plus brillants d'entre eux appelle « la hiérarchie des problèmes )) de chez nous. Il ne restera plus qu'à répartir les tâches patriotiques les plus pressantes. Ceux qui accompliront ce prodige auront bien mérité de la patrie, pour avoir mobilisé vers une seule fin des énergies qui se perdent en inaction ou s'égarent en agitation stérile, et d'autres qui seraient consumées trop tôt à défaut d'une coopération fraternellement organisée.

Georges Courchesxe, pire.

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