LE PÈLERINAGE DOLLARD
Noire deuxième pèleriruige au Long-Sault est chose décidée. Nos amis n'ont jms oublié notre initiative de l'année dernière. En l'annonçant dans la revue j'avais écrit : (( Rien qu'une éclatante manifestation pourrait réparer un peu ce coupable oubli de deux siècles. Les misères de ce temps ont commandé aux directeurs de T Action française de faire moins grand. Ils iront tout de même en éclaireurs, faire la première battue vers cette lointaine histoire. Et il faudra qu'après eux les grandes foides se mettent en route vers le Long-Saxdt. Il faudra qu'un jour, sur ce carré de sol acheté et consacré, se dresse, face à l'Outaouais, la statue de Dollard. »
Ce vœu aura le 24 mai prochain une réalisation presque complète. Ce jour-là le comité du Monument Dollard fera dévoiler au Long-Sault, par quelque petit descendant de Biaise Juillet, l'un des premiers « dix-sept », un buste du héros, et une grande foule, nous l'espérons, applaudira le geste du souvenir.
La fête du 24 mai devrait fonder à jamais le pèlerinage Dollard. Le fait d'armes de 1660 aui-a reçu aux lieux mêmes où il s'accomplit, la consécration suprême. Quand de l'héroïsme a été déposé quelque part, la terre qui garde la semence, attend quelquefois longtemps. Mais enfin, y fallût-il des siècles, la gloire plus forte que l'oubli pousse un germe vigoureux; sur la tombe du héros s'épanouit une floraison de pierre ou de bronze et le sol ainsi consacré appelle des pèlerins comme une terre sainte.
La floraison s'apprête à jaillir et le petit village du Long- Sault en prendra tout de suite un caractère auguste. La na-
ture avait, ce semble, préparé ce coin de terre au rôle qu^il va tenir. Aux lieux consacrés par un grand fait nous aimons voir de la solennité grave et pieuse; nous voulons que le décor s'approprie aux souvenirs qu'il encadre. Il faut que le paysage peu chargé de choses étrangères ne nous renvoie que le passé éteint et laisse à notre âme la liberté de ses méditations'.
Beaucoup de ces caractères se réunissent dans le décor du Long-Sault. C'est le calme profo7id et pieux des lieux solitaires. Le village minuscule et paisible, échelonné au bord de la grève, bien enfermé dans l'enceinte de ses coteaux et la ligne de la forêt, est fait pour rester longtemps le reliquaire d'une noble histoire. On lève les yeux vers les éminences prochaines, on écoute au bas la chute solennelle des eaux, et l'on se dit que là-haut des arbres vivent encore qui furent les témoins des combats tragiques, que dans leur feuillage passe avec le vent un souffle de légende, pendant que le Long-Sault orchestre au loin et jusque sur les galets une sonore rumeur de gloire.
Au-dessus de tout cela il y a l'histoire qui solennise encore le paysage. Que d'empreintes glorieuses ont jadis inarqué ces grèves ! Impossible de faire deux pas au bord de l'eau, sans que se lèvent du sol des légions d'illustres souvenirs. Ici, en 154:1, s'est arrêté en sondant des yeux le pays profond qu'à l'aide de bâtonnets lui montraient les Indiens, Jacques Cartier, le premier découvreur; soixante-douze ans plus tard, en 1613, y atterrissait le père de la Nouvelle-France, Samuel de Champlain, qui se prenait à écouter la rumeur des courants, (( si grande, dit-il, qu'elle faict un bruict effroyable » ; ici se sont arrêtés encore, pour se préparer au portage, les missionnaires, les doux évangélisateurs, qui montaient au pays des Hurons, le bréviaire au cou, les yeux agrandis d'espérances célestes; ici ont passé pendant longtemps les grands explorateurs, les chevaliers errants de la Nouvelle-France, d'Iberville et les siens qui allaient fabriquer une épopée à la baie d'Hudson,
et tous ceux qui portaient sous leur front le rêve d'un continent, et tous ces canotiers au poignet de frêne, coureurs de bois, coureurs 'de fleuves, héros anonymes qui allaient aux fourrures et aux découvertes.
Mais le Long-Sault c'est surtout le lieu où les « dix-sept » sont tombés. Ici, au dessus de palissades enflammées, frappent encore Vair les grands moulinets de Dollard. A quelques pas du rivage s'est engagé, il y a deux cent cinquante-neuf ans, le combat suprême d'où a dépendu la vie de notre jeune race. Pour garder leur poste choisi par serment, pour que la pairie naissante fût sauvée, pour que la civilisation chrétienne eût raison de la barbarie, dix-sept jeunes gens, une élite, se sont fait tuer. En eux avait soudainement éclaté l'explosion préparée par plus de vingt ans d'ardeurs enthousiastes, de rêves saints et collectifs dans Villemarie; en eux se résumaient toutes les émotions apostoliques et chevaleresques de la Nouvelle- France; les « dix-sept » incarnaient un moment unique de notre histoire, celui peut-être où les âmes sont montées le plus haut, où l'on fut le plus près de la très grande humanité.
C'est dire la puissance évocatrice de ce coin de pays, la signification d'un pèlerinage au Long-Sault. Quels sont ceux parmi nous qui ne voudront point aller communier à ce passé sans égal f Les pères, les mères y voudront conduire leurs enfants. Tout jeune Canadien-français qu'on voudra élever selon l'idéal de sa race, dans Vâme de qui Von voudra voir prédominer les fins supérieures de la vie, devra se rendre au pays de Dollard, laisser émouvoir sa jeune sensibilité aux pressions de ce pur héroïsme, ajuster ses rêves à la mesure de notre histoire, entrer dans un ordre d'idées et de sentiments qui appellent le meilleur de l'homme. Là il saura, dans une prédication concrète, à quoi l'engagent ses CLScendances françaises et chrétiennes, comment s'achèvent les enthousiasmes dans une âme sincère de jeune Français, et que ceux-là seuls
sont vraiment beaux qui se réalisent en un magnifique devoir. Tous nous avons besoin de nous accorder à ces émotions, nous qui pouvons juger combien étrangère et lointaine nous est déjà cette histoire. Notre provision d'héroïsme en est une qui a besoiii de se constamment alimenter. On aura beau faire: les devoirs difficiles chez un peuple, et même les plus précis, ont besoin de s'appuyer sur la puissance de l'émotion. Au sein de toute vie profonde comme au commencement de tout sacrifice qui nous élève au-dessus de nous-mêmes, se retrouve l'élan d'une sensibilité héroïque. Ne laissons pas se dissiper même les valeurs sentimentales de notre histoire. Les collines du Long-Sault, lieu de méditations enivrantes et austères, pourraient devenir le temple en plein air, dont parle Barrés dans la Colline inspirée, où nous éprouvons le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière, où notre énergie se déploie toute et s'élance à de grandes affirmations.
Lionel Groulx, ptre.
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