‹ L'Action canadienne-française (volume 4)Chapitre 47 sur 123 · UN CHEVALIER DE NOS JOURS · texte numérisé non relu

UN CHEVALIER DE NOS JOURS

Coïncidence intéressante : depuis plusieurs semaines, l'auteur de ces lignes s'était plongé dans la lectui'e des grands maîtres de la littérature italienne, il venait.de fermer la « Jérusalem délivrée » du Tasse et le « Roland furieux » de l'Arioste, et il avait encore dans les yeux les figiu-es héroïques des chevaliers d'autrefois — Roland, Renaud, Roger, Astolphe, Godefroy — quand il ouvrit le volume que venait de publier l'Action française : « Paul-Emile Lamarcke. — Œuvres — Hommages. » Et franchement, en le parcoiu^ant avidement et tout d'un trait, il lui sembla qu'il n'avait point changé de lecture.

C'était bien encore un vrai chevalier qui était campé devant ses regards, si tant est que la chevalerie de jadis et de toujours, c'est la force au service du droit et de la faiblesse, c'est-à-dire la victoire du dévouement chrétien sur l'égoïsme païen. Et, pour compléter la simi- Utude du tableau, cette fois encore quand le héros s'est couché dans la mort, ses compagnons de vaillance l'entourent, pieux et tristes, et chacun exhale sur sa tombe ses regrets et ses espoirs.

Le chevalier ! Voilà donc le type que Lamarche a incarné aux yeux de ses contemporains, comme déjà l'a si bien buriné noti'e excellent poète Lozeau — les poètes sont les voyants de la foule — :

« Il fut le chevalier sans heaume et sans cuirasse « Qui, du seul vêtement de son courage armé, « Par V amour du bon droit noblement animé, « Descendit dayis l'arène y défendre sa race. »

Et c'est ainsi qu'il restera devant le tribunal de la postérité.

Et en donnant au public ce volume — de tenue d'ailleurs parfaite— V Action française fait une œuvre de haute portée, puisqu'il va répandre, surtout chez les jeunes, ce qui manque le plus à notre vie nationale, comme à toute la vie moderne : le culte de la chevalerie.

' A propos d'un livre récent : « Paul- Emile Laraarche, Œuvres- Hommages » (Bibliothèque de V Action française) .

l'action française 227

La chevalerie armée n'existe plus, mais l'idéal qui en était le fond doit durer aussi longtemps que l'idéal chrétien. Il y a bientôt quarante ans, Léon Gautier disait dans la préface de son monumental ouvrage « La Chevalerie » : « Nous avions conçu un autre dessein ... : c'était d'agrandir les âmes; c'était de les arracher au mercantilisme qui les abaisse et à l'égoïsme qui les tue : c'était de leur communiquer de fiers enthousiasmes pour la Beauté qui est menacée et pour la Vérité qui semble vaincue. Il y a plus d'une sorte de chevalerie, et les grands coups de lance ne sont pas de rigueur. A défaut d'épge, nous avons la plume; à défaut de plume, la parole; à défaut de parole, l'honneur de notre vie. L'auteur de la « Chevalerie » s'estimerait heiu-eux, s'il avait fait des chevaliers. » Et il ajoutait dans la conclusion de son livre : « Il ne faudrait pas s'imaginer que la chevalerie ait été le caractère spécial de telle ou telle époque. L'institution a pu mourir, mais son esprit nous est resté... Il faut ajouter pour ne décourager personne, qu'il est encore possible d'être chevalier de nos jours, et que l'heure est peut-être venue d'être plus chevaUer que jamais. . . Sans doute la société n'est plus construite comme il y a huit ou neuf cents ans; mais il y a encore la Patrie . . . qui est en droit de compter parmi nous sur toutes les intelligences comme sur toutes les épées. Il est toute une école, nombreuse et influente, où l'on prétend que le bien-être est le seul but que doive désormais poursuivre l'hiunanité « régénérée. » Ces sophistes se trompent étrangement, même quand ils nous donnent l'Amérique comme exemple. Une nation qui aime avant tout le confort est une nation perdue, et ses fils sont condamnés, grâce à ce bien-être fatal, à s'étioler misérablement dans leurs âmes comme dans leurs corps, et à être tôt ou tard asservis par un peuple plus jeune et plus viril. C'est la chevalerie qui sauve les nations et qui en est l'arôme. Et la chevalerie, c'est le dédain pour toutes les petites aises d'une vie amollie et sans nerfs; c'est le mépris de la souffrance; c'est la mise en action de l'antique Esto vir. Il est un dernier commandement de l'ancienne chevalerie qui nous semble d'une utilité encore plus contemporaine : « Ne pas mentir. » J'entends par là qu'il faut, dans la conduite de nos idées et de notre vie, avoir horreur des petites habitudes rampantes, des moyens tortueux, des finesses menteuses, des sous-entendus et des nuances. De toutes les choses d'ici-bas, la chevalerie est celle qui est la plus réfractaire à la nuance. Elle veut que nous affrontions les périls de l'heure présente avec la franchise la plus lumineuse; que nous ne cachions point notre

228 l'action française

drapeau; que nous répétions, si nous croyons au Christ éternel, le cri des premiers martyrs : « Je suis chrétien, » et que, le front découvert et l'âme transparente, nous sachions non seulement mourir pour la vérité, mais, ce qui est plus difficile, vivre pour elle. »

Qu'on nous pardonne cette longue citation, elle justifie l'appréciation que nous donnons de l'œuvre de notre héros.

Et vraiment, l'enseignement qui se dégage de la vie de Lamarche vient à son hem-e — à l'heure où notre jeunesse serait tentée d'hésiter dans le choix d'un idéal.

Lamarche entre de plain-pied dans la lignée de nos héros, dans la lignée des Bédard, des Papineau, des La Fontaine, des Cartier, des Mercier, des Langevin — ■ pour ne parler que des morts — , et il y entre sans même une ombre à ses principes religieux. Il a foulé aux pieds l'argent, les honneurs, les attaches de parti, parce qu'il n'avait au cœur qu'une grande passion : la défense du droit. 11 mit son grand talent d'avocat au service de ses chents et de sa ville, il le mit encore plus au service de sa race. Dans tout ce qui reste de son œuvre, on découvre toujours la même pensée et la même passion dominante.

Que dis-je? son désintéressement, son oubli de lui-même, éclate jusque dans son style où il peut encore servir de modèle à notre jeunesse, non seulement il parle comme un orateur et il écrit comme un écrivain — ce qui déjà est très rare même parmi les mieux doués des nôtres, — mais il parle et il écrit dans cette langue du grand siècle qui reste à jamais classique précisément parce qu'elle est impersonnelle. D'après BrunetièrC; le fond du romantisme a été le culte du moi, ce qui est encore une forme de l'égoïsme; or, le culte du moi ne consiste pas seulement à parler de soi-même ou à employer le mot « je », il se manifeste encore plus laidement dans le souci de faire montre de son talent dans le choix des expressions rares, dans la construction tourmentée de la phrase, dans la recherche du « mot » ; on se préoccupe alors de sa propre gloriole bien plus que de chercher à enfoncer une vérité ou ime détermination dans la tête ou dans le cœur des autres; on ressemble au virtuose qui veut éblouir l'auditoire par le prestige de sa technique, plutôt qu'à l'artiste qui s'efface en tâchant de faire communier les âmes à son propre rêve de beauté. Au rebours de Pascal, qui en lisant cherchait un écrivain et s'émerveillait de trouver un homme, la foule cherche un homme, un homme qui déploie passionnément toutes ses puissances pour l'éclairer et l'entraîner, et elle ne trouve qu'un écrivain, un virtuose de la parole écrite ou parlée.

En lisant l'œuvre de Lamarche — nous préférons y renvoyer plutôt que d'en citer des extraits, — • la foule sera délicieusement surprise d'y trouver un homme, un homme qui l'a aimée, et qui a mis, sans retour sur lui-même, les trésors de sa science, de sa dialectique, de son esprit, de son ironie, de sa tendresse — à la défendre pour qu'elle survive. Et c'est pourquoi cet homme restera à ses yeux le type du parfait chevalier de l'action française.

Abbé J.-A.-M. Brosseau.

LES RECITS LAURENTIENS^

J'ai lu les Récits laurentiens avec gourmandise, comme on mange un bonbon de chez nous, fait du sucre de nos érables et de la crème de nos laiteries. C'est savoureux et réconfortant.

Le Fr. Marie-Victorin a le don de vision pour les choses de chez nous, et pour la vie de nos gens, il voit les grandes hgnes et les petits détails, il voit la vie mêlée aux choses, et il voit le bon côté de la vie et des choses, celui par lequel nous sommes une race fière et encore solidement enracinée à la terre laurentienne ; le Fr. Marie-Victorin sait encore se pénétrer de cette vie des choses et des gens; il la revit avec intensité, avec une émotion qui se communique nécessairement quand toutes ces visions et toutes ces sensations nous sont traduites en la plus belle langue du monde, qui est la nôtre.

D'autres furent peut-être plas fins ciseleurs, mais nul encore, semble-t-il, n'a réussi à rendre aussi pénétrante l'émotion que l'on ressent en présence de la vie. Le jour s'approche sans doute où toutes ces peintures, où toutes ces études de détail, parues depuis quelques années, et que l'on admire pour elles-mêmes, serviront un jour d'ornement dans des œuvres de plus longue haleine, dans de plus vastes moniunents de notre Uttérature.

Le Fr. Marie-Victorin sait communiquer l'émotion, ce sentiment si déUcat qui fait battre le cœur à l'unisson des héros, qui nous fait mélancohques, joyeux, soufîrants et fiers avec eux.

Serait-ce aller contre la pensée de l'auteur que de distinguer dans son livre deux sortes de récits : les uns feraient naître en nous des sentiments moins profonds, toujours de chez nous, mais n'exprimant pas ce qu'il y a de plus intime dans l'amour de la terre laurentienne; les

1 Récits laurentiens, par le Frère Marie-Victorin, des Écoles chrétiennes.

230 l'action française

autres feraient vibrer des cordes plus solides au fond de nos cœurs Ceux-ci seraient les quatre derniers,

Sans doute la mélancolie s'empare de nos âmes, comme de celles des Hamel, quand il faut couper l'orme plus que séculaire. Nous devenons tristes avec eux. « La conversation de toutes ces vieilles gens était dans le passé, et le passé est peuple de fantômes évanouis, de bonheurs brisés et de cercueils. »

C'est plaisir aussi de revivre les scènes naïves et si nôtres de la paroisse de Lorette, croyant au Rosier de la Vierge, et de croire, avec l'auteur, que les rejetons du rosier mariai « ont gardé quelque chose de religieux et de consacré ».

Nous sentons bien, nous deAanons que ce « Mets cela au ^ied de la Croix » est le secret de toutes les patiences, de tous les labeurs énergique ment acceptés par la race.

Et c'est une évocation de mille souvenirs enchanteurs que de courir dans les champs, que de revoir « les ruisseaux dans les bois », que de pêcher la truite vlimeuse, que de revenir sur la « charge branlante ». Et comme on rit de bon cœur, quand le bambin, au miUeu des veilleux, se plantant devant le vieux Juneau, crie sa colère : « Vous, si vous dormiez à manger à votre jument, elle ne se boiu"rerait pas avec le butin des autres. »

Mais une terre est plas qu'un orme et les pleurs que nous mêlons à ceux de Félix Delâge, obligé de mettre en vente la terre des ancêtres, la bonne mère nourricière des générations disparues, la terre tant aimée, la terre que le vieux Canadien contemple avec toute la majesté du chef des Rocquevillard, ces pleurs partent de profondeurs plus intimes, comme plus grande et plus intense est la joie du grand-père, qui après le « Ne vends pas la terre » des tout petits, les embrasse, et se hâte de jeter dans les « hautes tiges d'herbe Saint-Jean », l'écriteau de malheur.

Avec Jacques Maillé, que la Providence amène au refuge de l'enfant prodigue, avec le colon Lévesque, dont l'héroïsme, le vrai, nous Ijoule verse et nous étreint à la gorge, le « Mets cela au pied de la Croix » prend un sens plus large, et se perd en des horizons sans fin.

Puis vient cette charmante Thérèse Bédard, servante du noble Lord anglais, mais pas servante comme toute autre. C'est une Canadienne, qui sait son histoire et qui est fière de sa race, et qui ne se trouve pas si petite, après tout, en présence des gentilshommes d'Angleterre. Elle appartient elle aussi à une race de gentilshommes, et, servante loyale, elle écrit le Thou respectueux et officiel, — elle connaît les manières — ,

l'action française 231

mais, petite Canadienne, elle accole au Thou leliest, quigiffleet qui venge. La voilà notre race, notre bonne race, notre race pure, notre race combattante pour se garder ce que son histoire a voulu qu'elle fût. C'est là la race des Récits laurentiens, et parce qu'ils nous la font aimer davantage, parce qu'ils nous la montrent attachée toujours au sol, à la croix, aux vieilles choses, ces récits-là sont un geste d'action française, qu'il nous fait plaisir de souligner. M. Massicotte y a dessiné le type éternel du Canadien français, et le Fr. Marie- Victorin aussi.

EN VEILLANT AVEC LES PETITS DE CHEZ NOUS i M. l'abbé Géhnas a fait de ses causeries historiques, publiées dans le Bien Public des Trois-Rivières, un joh volume de trois cents pages. Un autre recueil avait précédé : Au Foyer, pour les petites de chez nous. 2 Ce sont des traits de l'histoire du Canada que l'abbé conte tout bonnement, le soir, en famille, en attendant que le sommeil gagne les petits. Il évoque devant eux toute une galerie d'hommes et de femmes illustres, les plus pures gloires de nos trois siècles de passé. A Ure ces causeries, j'allais dire ces conversations, on croit entendre et voir le conteur au miheu de son petit monde, interpellant, questionnant, répondant, mêlant à l'histoire une profusion de conseils et de réflexions. Bien des grands, sans doute, se sont laissés prendre à ces récits destinés aux petits de la région trifluvienne. Des personnages peu connus se dégagent et prennent rang parmi les plus illustres : Martine Messier, Normanville, Marguerite, François Hertel, Jean Nicolet, d'autres encore, dont les belles actions peuvent inspirer aux jeunes cet amour du passé de chez nous, cette fierté nationale que l'auteur cherche à leur communiquer. « Mes petits amis, soyez-en fiers, leur dit-il, nous appartenons à une grande race, à une race d'apôtres » {En veillant, p. 284). « Parlez souvent de notre belle histoire du Canada, de ces nobles femmes dont le souvenir doit orner votre mémoire, comme les chers portraits de famille ornent le salon de votre maman » {Au Foyer, p. 96).

Fournir des lectures canadiennes pour le foj'er, rien n'est plus opportun, et les lecteurs de l'Action française ne peuvent que se réjouir de

1 En veillant avec les petits de chez noiis, causeries historiques par M. l'abbé J.-G. Géhnas, du séminaire des Trois-Rivières. Imprimé au Devoir, Montréal.

^ Au Foyer, causeries historiques pour les petites de chez nous. Providence Maison Mère, Montréal.

pareilles initiatives. C'est un des moyens les plus eflBcaces pour procurer ce perfectionnement intellectuel et moral des Canadiens français qu'ils désirent avec tant d'ardeur. En effet, ce qui manque aux nôtres, beaucoup plus que l'enseignement des maîtres, c'est, dans toutes les classes de notre société, la formation par la lecture personnelle. Notre peuple n'est pas assez ciurieux d'histoire, de géographie, de toutes ces sciences qui ornent l'esprit et complètent l'éducation. Il faut à tout prix inspirer à notre jeimesse le goût de ces lectures saines et bienfaisantes. A la campagne comme à la ville, les enfants devraient prendre à l'école l'habitude de lire d'autres li\'Tes que leurs manuels. Actuellement, une foule de jeimes gens bien doués abandonnent toute étude en sortant de l'école et bientôt se distinguent à peine des illettrés. C'est pour eux surtout que la fondation de bibliothèques scolaires et paroissiales devient une nécessité. A la campagne, les élèves avancés devraient apprendre à lire les journaux d'agricultm-e, les revues agricoles, les pubUcations officielles, les brochures de colonisation. Ces lectures orienteraient leur esprit vers les choses de leiu- profession et les disposeraient à devenir des cultivateurs progressifs. On habituerait aussi nos jeunes gens à hre autre chose que les faits divers des journaux à images et les scandales de la gazette des tribunaux. La fondation de bibhothèques scolaires, l'initiation des enfants à la lecture sérieuse, avuraient sur la formation inteUectueile de notre peuple une influence plus appréciable que les mesures discutables proposées parfois pour la diffusion de l'instruction.

En attendant cette institution nécessaire, il convient de féliciter ceux qui, comme M. l'abbé GcHnas. s'emploient à préparer aux enfants un aliment intellectuel qui leur convient, agréable et substantiel, nourrissant l'esprit tout en réchauffant le cœur. Adélard Dugré, S. J.

Page 1