LE PÈLERINAGE AU LONGS AULT
Il se rencontie des Canadiens, — ils sont, je crois, assez nombreux, — qui confondent Ticondéroga avec le Long- Sault, bien que l'un soit au fond du lac Champlain et l'autre sur l'Outaouais, à quarante milles de son embouchure. Cette méprise a une excuse. La bataille de Carillon, chantée par Crémazie, s'est déroulée à Ticondéroga, c'est incontestable; mais par une fantaisie géographique assez agaçante, le village qui garde le pied du Long-Sault, porte aussi le nom de Canllon . . . C'est à ce Carillon, bien canadien et même québecquois, que V Action française nous avait conviés le 24 mai dernier.
A quelle fin ? Il s'agissait d'aller y glorifier Dollard. Nous croj'ons superflu de raconter ici le combat surhumain qui l'a immortalisé. Nous venons justement d'achever la lecture d'une étude de M. Benjamin Suite, sur ce sujet, d'où il ressort qu'à cette date de 1660, les Indiens allaient entreprendre avec toutes les chances de succès une razzia définitive, de Ville-Marie à Québec. L'expédition de Dollard et de ses compagnons nous apparaît alors d'une témérité inouïe. Elle ne fut pas entrepiise après de froids calculs, mais bien sous la poussée d'une intuition de héros. Ceux qui partaient sentaient fort bien qu'il faudrait allci- « jusqu'au bout )), sans espoir de retour. . .
U Action française a voulu glorifier ces héros et elle a institué, il y a plus d'un an, un pèlei-inage patriotique à ce coin du pays qui a été témoin de leur mort et qui a bu leur sang. Le voyage prenait, cette année, un attrait de plus
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et un caractère tout spécial. On se rappelle que, vers 1910, on commença à recueillir des souscriptions afin d'ériger à Dollard un monument. Les sommes s'acciunulèrent tant et si bien que, une fois le concours de sculptm-e jugé et le monument estimé, le comité d'érection fut en présence d'un surplus. On eut alors l'idée excellente de placer au Long-Sault, non pas une réplique — c'eût été impossible — , mais une pierre, mais un bronze, mais une inscription, qui arrêtât le touriste distrait et lui dit : « Ici s'est passé quelque chose de gi*and ! »
Nous partions donc de la ville, un samedi matin, quelques jom's seulement après l'anniversaire de la fondation de Ville-^Iarie. Un train tout entier était à notre disposition. Certainement d'autres pieux pèlerins auraient pu nous accompagner sans nous nuire. . . Ce sera pour l'an prochain ! Il y avait à bord, comme il convenait, des ministres, des orateurs et des militaires. Nous avons pu admirer^ sous un très beau ciel, le vaste paysage lacustre de Vaudreuil et longer près d'une heure le puissant Outaouais débordé. A la Pointe-Fortune il fallut descendre, et à la file indienne, siu- un trottoir fait de deux planches, atteindre la rive tout auprès. Là un bateau passeur et un yacht da gouvernement attendaient les pèlerins. Ce fut une joie de traverser le courant impétueux et de sentir sur nos visages le vent qui vient des forêts d'en haut.
Au village, on nous attendait. L'hospitalité canadienne S'y donna libre cours. Dans le soubassement de l'église, la fabrique avait dressé une table abondante pour ses hôtes. Chacun y prit place et gaîment calma un appétit que le voj'age avait largement ouvert. Celui qui écrit ces lignes avait en face de lui un jeune mihtaire de la Grande Guerre, un frère de Dollard par l'intrépidité, et à sa gauche
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une descendante de ce Juillet qui se noya quelques heures après le départ de la troupe, tout près de Ville-]\Iarie.
Après ce repas, un acte fut passé par devant notaire, entre le Comité du monument et la fabrique de Carillon. Parmi les signataires se trouvaient un représentant de la province, un représentant de la France, le président du Comité, le président de la Société Historique, un éloquent panégyriste de Dollard et jusqu'à un descendant de ce Gabriel de Quej^lus qui bénit les combattants dans l'église de Ville-Marie.
Le pèlerinage comportait deux étapes. Une première au site présumé de l'holocauste, une seconde au monument. Une croix a été dressée à l'endroit à peu près. . . précis où s'érigeait le fort de pieux. Un vaste plateau le domine d'où la vue s'étend sur le Long-Sault lui-même et sur le vUlage, tandis que l'ombrage des hêti'es centenaires protège contre un soleil ardent.
La bénédiction de la croix terminée, les pèlerins redescendirent à la live. Une fanfare jouait au loin; elle précédait tout un régiment de jeunes, venus par eau, du collège de Rigaud. Ils avaient été certes bien inspirés et donnaient là un btl exemple ! Sans eux, malgré la présence de beaucoup de membres de l'Association de la Jeunesse, la fête n'eut pas été complète. Bientôt, devant le monument encore voilé, se massa la foule. En face, les orateurs, le sculpteur et les invités; à gauche, les petits garçons des bonnes Religieuses, à droite les collégiens, tout autour les pèlerins jeunes et vieux, prêts à écouter les discours.
Déjà, à l'arrivée, une adresse de bienvenue avait été lue par le maire de Carillon, et, — faut-il le dire ? — nous craignions bien un peu que les cinq ou six discours qu'on nous annonçait ne fussent des rééditions du même sujet; nous pensions aussi qu'ils seraient très longs. . . Or, il n'en
fat rien. Chacun au contraire avait sa marque très personnelle et, en une heure, tout fut dit. M. Jean-Baptiste Lagacé raconta l'histoire du monument, et comment et pourquoi il s érigeait là, devant nous; M. Victor ]\Iorin rappela les faits consignés dans les annales de Ville-Marie; INI. le curé de Carillon, l'abbé Verner, en prose et en vers, félicita d'une voix magnificiue les organisateuis; le capitaine de Clerval dit dans un langage très soigné la part cj^ue prenait la France dans notre fierté; M. l'abbé Broph}-, natif de l'endroit, fit une étude topogiaphique; enfin M. l'abbé Groulx tira les leçons morales de la fête. De la voix, du geste et d'un style enflammé, il montra aux jeunes qui l'écoutaient, la beauté du sacrifice, la hardiesse de l'entreprise, et l'indomptable ténacité de Dollard et de ses frères d armes. Sa parole lutta victorieusement avec la rumeur des rapides et le claquement des drapeaux dans le v^ent.
Après chaque orateur la fanfare avait joué les hymnes nationaux et les petits garçons avaient chanté en chœur. Dès la fin du premier discom'S, Mademoiselle Juillet avait dévoilé le monument, et maintenant tous étaient avides d'approcher pour l'admirer. Il faut le voir de la i-ue. C'est un haut socle de granit gris. Sur la face sont sculptées deux épées entre lesquelles s'alignent les noms des héros. Au pied, un médaillon en bronze représente le chef de Dollard, dans l'attitude du guerrier qui jette son dernier commandement. Au sommet, une admirable tête, également de bronze, symbolise la Nouvelle-France, c'est le plus beau morceau de l'œuvre, et nous souhaitons de le retrouver dans le monument de jMontréal. Il s'en dégage une calme dignité qui impressionne. Le bas de la figm*e et le ph de la bouche dénotent une décision que rien ne pourra réduire, pendant que le regard, lointain et un peu triste, est celui des hommes
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qui ont beaucoup \écu. On s'empressait autour du scu%)teur pour le féliciter : ce n'était pas à tort.
Puis, il fallut reprendre le chemin du retour. Le passeur attendait au pied du canal, qui nous a paru gracieux comme un étang au milieu d'un jardin, sous de grands arbres. Nous avons pu admirer, en prenant le large, l'impétuosité des « bouillons d'eau », comme disaient les Découvreui's, et nous imaginer sur la crête des vagues, les hordes d'Iroquois descendant vers le massacre. A gauche, au contraire, Carillon allignait ses maisons dans la verdure, et nous saluâmes en passant, à côté de l'église, au milieu du carré dont il fera désormais le plus bel ornement, le monument Dollard des Ormeaux.
Cette journée cVAdion française se termina dans la pleine satisfaction de tous. Tous, les jeunes siutout, revenaient pénétrés d'une grande leçon d'amom* pom* la patrie, de dévouement et de sacrifice; les vieux se sentaient rajeunis au contact de cette vie entraînante et bien française. Bref, l'insigne que nous portions ce jour-là, marqué au nom et à l'effigie de Dollard, nous rappellera un souvenir d'énergie et de fierté nationale.
Olivier ■\Iaurault, p. s. s.
r^T'E, partout, la célébration de la Saint- ^ Jean-Baptiste soit l'occasion de résolutions fermes, précises, ou, mi«.iix encore, d'actes d'un patriotisire vrai !