SOUVENIRS D'HIER, MENACES DE DEMAIN
L'Association cVÉducation vient de publier les discours prononcés au congrès franco-ont arien de février dernier par Mgr l'Archevêque de Saint-Boniface et Mgr l'Êvêque de Haileybury. Ils comprennent des réflexions et des avertissements qu'il importe de souligner.
Que faut-il penser d'abord de la lutte qui s'est poursuivie, depuis tant d'années, autour de l'école bilingue ontarienne ? Mgr l'Êvêque de Haileybury, dont chacun connaît le calme et la pondération, qui a suivi de près le cours des événements, a carrément abordé la question. Se tournant vers les délégués, tous mêlés à ce drame poignant, le vénérable prélat leur a déclaré :
Voulez-vous que je vous dise ce que je pense de votre conduite depuis l'origine de ces tristes événements ?
En la modifiant pour l'adapter à la circonstance, j'aime à vous répéter la parole adressée un jour par le Christ à saint Thomas d'Aquin : « Frères, vous avez bien combattu »; avec sagesse, avec dignité, avec succès.
Plusieurs de vos chefs spirituels, pour des raisons que je respecte sans les discuter, voas ont laissés sans direction, ^'ous avez dû vous organiser seuls et seuls maintenir la défense en face de l'oppression et vous avez donné le miracle d'une armée qui va sans chefs et qui remporte des victoires. N'est-ce pas la Providence elle-même qui vous guidait ?
D'aucuns vous reprochent certaines manœuvres imprudentes Autant vaudrait reprocher à la Belgique et à fa France d'avoir incidemment allumé quelques incendies dans la lutte héroïque qu'elles ont soutenue poiu: défendre leurs foyers contre l'invasion des barbares.
Oh ! qu'il est facile de critiquer, de la coUine voisine, les vaillantes brigades qui disputent un édifice à l'envahissement des flammes et qu'il y a peu de mérite à découvrir, quand on a été acculé dans im chemin diflScile, que peut-être il v avait un peu plus loin un chemin plus favorable.
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Mais après tout, je me le demande : Qu'avez-vous donc fait que vous fi' eussiez pas dû faire?
Vous vous êtes unis. Mais depuis quand, est-ce donc un crime de s'unir poiu: exploiter des richesses ou pour défendre la propriété ?
Sans moyens violents vous avez résisté à ceux qui voulaient vous priver du droit que Dieu vous a donné de faire enseigner dans vos écoles la langue de votre foyer.
Certes, quand je repasse dans ma mémoire les événements dont nous avons été les témoins attristés depuis plus de huit ans, je ne puis m'empêcher d'être frappé d'admiration pour votre sagesse et de reconnaissance pour Dieu qui vous a guidés. Cette direction du pape que nous venons de recevoir, on dirait que vous ra\'iez sous les yeux quand vous organisiez votre résistance si noble, si énergique, si loyale.
Vous avez épuisé tous les moyens diplomatiques en votre pouvoir et quand on vous refusait tout, jusqu'à enlever un iota des lois draconiennes qui pesaient sur vous, quand nous a\'ions peur de vous voir vous lever en masse et mettre à la porte les lois iniques et les intrus, vous vous êtes contentés de dire à vos enfants : « Revenez au foyer jusqu'à ce que l'école soit habitable pour de petits Canadiens français. »
yiais dira quelqu'un : qu'a-t-on gagné par la résistance ? Frères, vous avez gagné votre langue. Si vous vous étiez croisé les bras, si vous eussiez consenti à la tentation d'essayer le régime qu'on vous présentait, si, pour des considérations d'argent ou de faveurs gouvernementales, vous eussiez cédé, la cause sacrée du français dans nos écoles serait perdue depuis longtemps.
Et Mgr de Haileybury ajoutait, d'une voix profondément émue :
Oh ! qu'il fait bon espérer, surtout quand l'espérance s'appuie sur la justice, surtout quand le pape nous dit que nos espérances et nos revendications sont légitimes. Merci, auguste pontife, d'avoir répété tout haut ce que vous m'aviez dit à l'oreille : « Je pense comme vous » et je sais de science certaine que Votre Sainteté pense comme pensait Pie X. « Ils font bien », disait ce pape, en 1913, à un cvêque canadien» en parlant précisément de la sortie de nos enfants d'école à l'arrivée de l'inspecteur protestant.
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Cela, c'était pour le passé, mais les deux évêques, admirables chefs, aussi clairvoyants que vigilants, n'ont pas voulu se borner à parler du passé, ni même de la lutte qui se déroule sur le sol ontarien. Ils ont porté leurs regards plus haut et plus loin. Presque dès le début de son discours, Mgr Béliveau déclarait qu'il n'était pas besoin d'être prophète pour dire « que l'assaut se prépare pour reinplacer partout, sans excepter Ontario et Québec, l'école confessionnelle et séparée par l'école Nationale qui sera, cela va sans dire, neutre en attendant qu'elle soit à peu près exclusivernent anglaise. )) Avec sa douloureuse expérience des « chiffons de papier », il répondait d'avance à ceux qui pourraient parler de la sécurité des garanties législatives :
Mais vous n'oubliez pas qu'il y a l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord sur le chemin de l'idée en marche. . . Pas plus que j'oublie qu'il y avait l'acte du Manitoba chez nous; et l'acte du Manitoba était devenu un acte impérial en 1S71.
S'il n'}- a qu'un texte légal sur le chemin, la difficulté sera vite renversée.
D'ailleurs le fait que pubhquement on parle de conférer des prérogatives au gouvernement fédéral, en matière d'éducation, n'est-il pas le premier coup de bélier conti'e l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord qui donne aux provinces d'Ontario et de Québec leurs droits exclusifs en matière scolaire.
Remplacer partout l'école séparée et confessionnelle par l'école publique et neutre qu'on décore du nom pompeux d'école Nationale, voilà une lutte déjà commencée. Elle n'est encore qu'à l'état de culture d'idées pour certaines provinces, mais elle aura peut-être gagné l'arène fédérale plus tôt qu'on ne croit, et de là l'arène impériale.
Mgr de Haileybury parlati dans le même sens.
Il y a là un avertissement qui tombe de trop haut pour
n'être point retenu et médité.
Omer Hêroux