LE DISCOURS DE M. L'ABBÉ GROULX AU LOXG-SAULT
Voici le texte du discours prononcé au Long-Sault, à l'occasion du dévoilement du monument DoUard, le 2-1 mai dernier, par M. l'abbé GrouLx, délégué du comité directeur de V Action française :
Mesdames, Messieiu"s,
Depuis quelques heures que nous sommes ici nous éprouvons tous ensemble la vertu particulière, excitatrice et magique de ce coin de terre du Long-Sault. Des émanations d'héroïsrne s'échappent du sol, flottent dans l'atmosphère; des fantômes de beaux chevaliers, au AÔsage clair, à l'épée triomphante, passent devant nos j'eux, et noias avons la certitude de communier à une humanité supérieiu-e, plus grande que nature. Et nous, de race française, noas avons le bonheiu" de nous retrouver après presque trois siècles, parlant la même langue, gardant la même âme, continuant la même histoire, dans la fraternité de ces héros.
J'ai cherché, moi aussi, quelle réunion de rares vertus avait déterminé le fait d'annes du Long-Sault. Aujourd'hui, avec vous, j'essaie d'anahser l'arôme spirituel qui monte de ce sol sacré, et je sens qu'il faut regarder plus haut que la terre et plus haut que les hommes. Si nous avons eu DoUard et ses compagnons; si un jour, dans notre première histoire, s'est insérée cette page de beauté unique, c'est qu'une belle nature française s'est rencontrée avec tous les enthousiasmes de la foi. Ces jevmes gens de notre race sont montés jusqu'à une telle grandeur parce que, croyants, ils avaient donné rendez-vous dans leur âme aux vertus surhumaines; parce qu'au commenrcment et jusqu'à la fin de leur sacrifice, ils avaient rencontré l'appui de Dieu.
Ils étaient jeimes; ils avaient autoiu- d'eux des mères, des sœurs j des fiancées; l'un d'eux, ce Biaise Juillet, avait femme et quatre enfants. Ils avaient pas-^ié les mers pom- venir se créer ici im établissement, ils avaient commencé de se faire de la terre et ils s'y sentaient fortement attachés; ils Jetaient l'élite d'une colonie qui n'avait qu'ime poignée d'hommes; ils étaient les futurs chefs de famille, les fondateurs d'une
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race qui avaient toutes les raisons de se montrer économe de son sang; ils vivaient à une époque de terreur où chacun se terrait dans sa maison, oîi un grand nombre, découragés, s'apprêtaient à quitter le pays.
Mais ils étaient aussi de Villemarie, — Villemarie, fondation de héros et de saints, miniatiu^e de la primitive Église dans les forêts du Nouveau- Monde; Villemarie qui a voulu se constituer aux portes de la barbarie la marche de l'Ouest, le rempart suprême de la Nouvelle-France; Villemarie où travaillent et prient ensemble des hommes et des femmes qui s'appellent Maisonneuve, Lambert Closse, Jeanne IMance, Marguerite Bourgeoys; Villemarie, école de chevalerie où l'on bâtit la cité avec la truelle et l'épée, où l'on prie autant que l'on travaille et que l'on se bat, où tous les hommes vaUdes sont mihciens de la Sainte Vierge et vivent dans la familiarité de la mort et de l'héroïsme. DoUard et les seize ont vécu une partie de leiu"- jeimesse dans cette atmosphère de chevalerie chrétienne où les pliLS grands étaient ccilx qui avaient le plus de foi, et quand ailleurs l'on tremblait, que terrifié l'on attendait chez soi l'invasion ou que l'on fuyait devant le barbare, dix-sept petits Montréalistes se levèrent, baisèrent au front la Nouvelle-France, tendirent leur gant au Dieu de nos martjTS, et, un jour d'avril 1660, décidaient de venir ici, sur le passage même des bandes iroquoises, accepter l'immortelle tranchée.
Ils ont eu besoin de leur foi pour concevoir l'idée de leur sacrifice. C'est à leur foi qu'ils vont aussi demander la force de l'accompUr. Autour d'eux on leur disait, même en ce temps-là, qu'ils n'étaient point le nombre et qu'ils seraient écrasés; on leur disait d'attendre, que ce n'était pas l'heure, qu'ils étaient des téméraires, qu'ils iraient compromettre leur cause et vainement sacrifier leur vie. Autour d'eux, il y avait des larmes étouffées, des sanglots qui leur prenaient le cœur, des étreintes qui voulaient les retenir et qm les enchaînaient. Un moment toutes ces larmes et tous ces conseils de prudence et de faiblesse menacent de l'emporter. Un de leurs camarades se désiste de sa promesse et la fermeté du petit groupe menace de se dissoudre. C'est alors que les autres s'accrochent au soutien suprême. Dans mie pensée de sublime désintéressement quelques-uns font leur testament et se dépouillent de leurs biens. Malgré tout ce qui les retient, un matin, les chevaUers se retrouvent tous les dix-sept dans la petite chapelle de l'Hôtel-Dieu. Là, ils se confessent et ils communient. Et quand ils se relèvent, plus forts que toutes les pusillanimités, convaincus que le nombre n'écrase pas des âmes, que la mort, pour sauver une cause, vaut mieux quelque-
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fois que la vie, en présence des autels, à l'appel du prêtre et de leur chef Dollard, ceux qui vont partir lèvent la main et, par un serment solennel, s'engagent à ne demander et à n'accepter aucun quartier, mais à combattre jusqu'au dernier souffle de leur poitrine.
Les voici maintenant dans leur tranchée du Long-Sault. Autour d'eux, autour de leiu- fragile rempart de palissade, l'enfer s'est déchaîné. Huit cents barbares les assaillent jour et nuit de coups de feu et de clameurs sauvages. Dans leur fortin de pieux, étroitement serres, les pauvres assiégés souffrent de la faim et de la soif. Ils passent aussi par les tentations de la peur. Quand l'ouragan des cris s'est élevé plus fort après l'arrivée des Iroquois du Richelieu, les Hurons terrorisés ont sauté la palissade et seul est resté celui-là qui avait donné sa parole aux Français. Les assiégés éprouvent aussi les tentations du cœur et du sang pendant ces huit longs jours et ces huit longues jiuits de martyre où leur re\'ient le paj'sage de Villemarie, le souvenir des choses qu'ils ont aimées, la figure de leiu's mères, de leurs fiancées qu'Ll^ ont laissées et qui, là-bas par delà la montagne, les rappellent et leur tendent les bras. Maintenant qu'ils ont perdu tout espoir de vaincre, qu'ils peuvent tout au plus retarder leur mort et leur défaite de quelques heures, ils se demandent avec angoisse, eux aussi, s'ils n'ont pas follement sacrifié lem- jeunesse et leur bonheiu-, s'ils n'auront pas vainement décimé Villemarie et la Nouvelle-France; ils se demandent si l'oubli après la mort ne planera pas éternellement sur le coteau funèbre du Long-Sault. Ah ! dans leur détresse, quand cet ennemi plus terrible que le barbare a franchi la paUssade et \nent faire trembler leur cœur, où donc nos martyrs ont-ils trouvé la force de rester, de tenir jusqu'au bout ? A cette heure suprême où les forces humaines d'ici-bas sont trop peu de chose pour tenir l'homme debout, face à la bataille, les dix-sept compagnons appelaient à leur aide la force qui ne fléchit pas. Contre la peur, le doute angoissant, les appels de la chair et du sang unis à la tempête du dehors, entre deux assauts, les enfants de Villemarie avaient rccoius à la force qui ne fléchit pas; ils prenaient leur cœur à deux mains, ils tombaient à genoux, appuyés sur leurs fusils, leurs yeux imploraient le ciel, et leurs doigts de combattants brûlés par la poudre remuaient les grains d'un chapelet. Ils priaient comme prient les martyrs; ils prièrent ainsi tant qu'ils furent quelques-uns. Et quand vint le suprême assaut, ils se relevèrent pour combattre jusqu'au bout, pour combattre dos deux mains, à coups d'arquebuse, à coups de pistolet et à coups d'épée; jusqu'au bout, les che-
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valiers qui avaient prié gardèrent leur serment de ne pas demander quartier, et ils tombèrent le visage haut, face à l'ennemi, agitant au bout de leur poignet la croix delem- épée.
Mesdames, Messieurs, nous qui sommes venus ici chercher ime • inspiration et peut-être un mot d'ordre, nous savons maintenant à quelles conditions, puisque l'histoire recommence, puisque la barbarie est à nos portes, puisque l'âme de la Nouvelle-France est toujoiu-s assaillie, nous savons à quelles conditions de pareils sacrifices, de pareils gestes sauveurs resteront possibles. L'héroïsme français n'est d'aucun métier ni d'aucune profession. Parmi les jeunes hommes qui sont venus tomber ici, dans une attitude de martyrs, il y a deux cent soixante ans, presque tous étaient des humbles et des obscm'S, de pauvres petits artisans , de petits ouvriers de France qui n'avaient que leurs bras et leur cœur. S'ils ont été si grands, c'est que de leur race ils ont élevé, jusqu'au plus haut point, les meilleures vertus, les plus parfaites hérédités, le courage ardent, le don absolu de soi-même, dans une pensée de foi sublime. Faisons que chez nous siu-vivent les meilleurs éléments de l'humanité; défendons, gardons intacte notre âme latine et chrétienne; vous surtout, jeunes gens, qui êtes re.sponsables de l'avenir. Un jour, si c'est nécessaire, si les heures tragiques surviennent, dans l'atmosphère morale du pays, maintenue ardente et purifiante, des âmes plus grandes surgiront, des hommes s'élèveront, incarnations de toutes les volontés, de toutes les aspirations de la race; ime fois de plus ce sera la rencontre d'une belle nature française et de tous les enthousiasmes de la foi, et dans l'histoire de la Nouvelle-France apparaîtra la deuxième légion Dollard.
La même alhance de la foi et de l'âme française perpétuera chez nous les dévouements dont nous avons besoin non pas une seide fois, mais souvent, mais tous les jours, non pas seulement aux heures tragiques, mais à chaque instant de notre vie nationale toujours menacée. Elle seule, cette alliance, ne nous le cachons pas, élève les âmes assez haut pour qu'elles s'égalent au sacrifice et pour qu'elles aillent jusqu'au bout.
Ici, près du champ clos où se sont immolés les chcvahers, je puis en appeler à leur exemple. Mais j'en appelle aussi à toute notre histoire. Si, depuis trois siècles, nous nous sommes entêtés à ne pas mourir.
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si nous gardons tous les bienfaits de la culture française, si ceux qu'on opprime parmi nos frères, voient encore des secours venir vers eux ; si la Nouvelle-France est restée vme réalité vivante; si notre foi écarte de chez nous le grand conflit social; si nos poitrines se dilatent dans une atmosphère respirable; si les égoïstes et les démissionnaires eux-mêmes peuvent poursui\Te en paix leurs rêves de sensualistes et de fainéants, à qui le doivent-ils, à qui le devons-nous, si ce n'est toujoiu^s, aujoiud'hui comme hier et demain comme aujourd'hui, à cette petite minorité de fous et d'idéahstes, de combatifs et de croj-ants assez forts pour avoir dompté en eux tous les assauts de la peur et des intérêts, assez arriérés pour croire et professer qu'il existe quelque chose de plus haut que le portefeuille personnel, de plus haut que les calculs intéressés, que les frayeurs des pusillanimes et continuent, malgré les ricanements des uns et les lâchetés des autres, à vivre, à s'user et quelquefois à mourir, pour leur pays, pour l'amour du prochain et pour le Christ.
Comme jadis elle a gardé serrés les uns près des autres les compagnons du Long-Sault, comme elle les a liés jusqu'à la fin dans le serment de la mort, gardons la foi qui nous unit; entre nous tous défendons le lien que le temps ne brise pas. Et gardons aussi la langue qui nous rehe à cette glorieuse histoire.
Un soir de la dernière guerre, dans les tranchées allemandes qui sillonnent la terre de Pologne, tout à coup, vm chant s'élève la nuit, plaintif et traînant, du côté des tranchées russes; les Polonais prêtent l'oreille; ils reconnaissent leur chère prière nationale à la Vierge, les Petites heures de l'Immaculée-Conception : « Hâte-toi de nous secourir, Vierge clémente ». Les Polonais allemands répondent à leurs frères de Poznam qui sont là enrégimentés en face d'eux, et ainsi par-dessus les tranchées ennemies, par le lien de la foi et de la langue, se renoue la fratei:nité polonaise. De même, Mesdames, Messieurs, de cette tranchée fermée il y a deux siècles et demi, monte une prière qui est encore la nôtre, qui s'élève dans la même langue, avec le même accent Sachons l'entendre, sachons y répondre; sachons entendre aussi la prière chrétienne et française qui monte des marches ontarienncs, de nos marches de l'Ouest, de celles d'Acadie, de celles d'au-delà de la frontière; par-dessus les tranchées qui nous séparent, renvoyons-nous l'hymne de la foi inviiuibk; et fraternelle et ((ue se maintienne à jamais l'unité de la Nouvelle-France.
l'Action française
JTTILLÈT 1919
Les précurseurs
Mgr L ANGEVIN
** Il en est qui pensent qu'ils n'est pas opportun de résister de front à l'iniquité puissante et dominante, de peur que la lutte n'exaspère davantage les méchants.
Léon XIII, {Sapientiae Christianae)
« Un homme vient de mourii- qui était mi homme; un évêque vient de mourir, qui était un évêque. » C'est ainsi que Léon Gautier annonçait la fin de Mgr Freppel, ce vieux soldat frappé au miheu de la grande bataille, et qui confondait dans un même amour l'Église et la Patrie. Ces paroles nous reviennent à la mémoire au moment où nous tâchons de revivre les heures de juin 1915, quand la mort terrassa Mgr Louis-Philippe-Adélard Langevin, archevêque de Saint- Boniface. Ce militant que Son Éminence le Cardinal Bégin appela alors « un défenseur de la foi et de notre race, )) est \Taiment le champion qui là-bas protestait avec énergie, ciuand on insultait Jésus-Christ ou l'Église, ou qu'on nous contestait l'un ou Tautre de nos droits si vaillamment conquis par tout le pays.
C'est qu'au jour de la prise de possession de son siège, Mgr Langevin entendait la grande voix de ses prédécesseurs lui crier de conserver le dépôt à lui confié : pure doctrine de Jésus-Christ telle qu'enseignée par la Sainte Église catholique; droits scolaires, alors comme aujourd'hui, si malheureusement foulés aux pieds. Lisez ces lignes écrites avec toute la spontanéité de son âme d'apôtre et de lutteur : « Comme hommes libres, comme chrétiens surtout, nous
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devons maintenii- les droits inaliénables que la loi natiu'elle confère aux pères de famille poiu' l'éducation de leurs enfants. Au nom de ces droits sacrés, sauvegardés par les traités les plus solennels, les promesses royales elles-mêmes, et reconnus parle tribunal de l'Empire britannique, que dis-je? par Sa Majesté elle-même en conseil; au nom de la justice et de l'équité, et pour l'honneur du drapeau britannique et de la province de Manitoba, Nous ne cesserons de réclamer nos écoles catholiques. » ^
D'aucuns ont sans doute trouvé ciue cette âme puissante réclamait avec trop d'éclat. Disons tout de suite qu'il nous plaît de ranger Mgr Langevin dans la catégorie des grands évêques dont saint Grégohe de Nazianze, leur contemporain, a dit : « Quelque doax et traitables qu'on les connaisse d'ailleurs, ils ne supportent point de devenumodérés et faciles, quand le silence et le repos traliiraient la cause de Dieu; alors ils sont ardents à la lutte, impétueux dans le combat (car ici le zèle c'est une flamme), et ils sacrifieraient tout plutôt que d'omettre rien du devoir. »
Ces paroles, l'archevêque de Saint-Booiface ne les a jamais oubliées. On l'a toujours vu plein d'ardeur pour la cause de Dieu et la caase de sa patrie. Il n'a point cherché la lutte, il ne la désirait point, car si l'évêque lutte, c'est que l'Église souffre, que les droits des siens sont sacrifiés. Les politiques infatués de ce qu'ils appellent l'esprit de tolérance permettent bien à l'évêque de prier, de bénir, de pardonner; ils supportent même chez lui l'apparence de l'action publique, à condition qu'il reste dans les généralités reconnues inoffensives. Mais veut-il combattre l'impiété de manière à gêner les impies, il manque de mesure; s'il précise les doctrines de l'ennemi, s'il le nomme, il manque
• Mandement de prise de possession de Mgr Langevin.
de charité; s'il touche aux questions rehgieuses mêlées aux questions politiques, il manque de prudence. Le mot est lancé. Prudence ! que de capitulations l'on fait en ton nom ! Ici comme ailleurs, nous sommes plus ou moins imbus de libéralisme, et nous aimons trop la théorie du moindre mal : le vrai bien en souffre. Nous poussons trop loin le sj^stème de la tolérance et des concessions; on oublie que l'opportunisme « est un vice contraire à la prudence, parce qu'il fait fi de la vérité. » ^
Le parti des transactions, qui aime à s'appeler ie parti de la conciliation, essaie d'affaiblir la vérité; on veut que celle-ci consente à respecter l'erreur et la spoliation des droits les plus chers à l'Église, à une race qui ne veut pas mourir. C'est ainsi qu'on arrive à déplorer les maux si bien décrits par le Père Jan\'ier : « Avouons-le franchement, plus d'une fois, nous avons manqué de décision, et cette faiblesse a été le principe de mécomptes et de malheurs que chacun déplore trop tard. Sans doute à certaines heures, la tâche du pouvoir est difficile; un mot maladroit, un faux pas, un geste téméraire risquent de compromettre l'avenir et la fortune d'un peuple. Je conviens de tout cela et j'estime que nous devons être indulgents pour ceux qui ont erré par excès de timidité. Cependant, je suis obligé de rappeler c^ue l'on n'est point capable de gouverner si l'on n'est capalîle de résoudre, au moment voulu, les problèmes compliqués; si, par crainte des oppositions, des critiques, des responsabilités, on recule devant les actes et les bienfaisants décrets réclamés par l'intérêt de tous; que l'excès de prudence n'est plus de la prudence. » ^
^ Exposition de la inorale catholique. La prudence chrétienne^ carême 1917, page 19, Père Janvier.
^ Prudence, Père Janvier, p. 126.
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Mgr Langevin aimait trop l'Église et son pays pour n'être pas homme de combat. Il nt garda dans auemie lutte la neuti-aiité. Pouvait-il être neutre, quand les intérêts de la religion étaient en cause, quand on voiuait s'emparer de l'âme des enfants, de ses écoles, quand on refusait aux siens le droit de parler la langue des aïeux? Pouvait-il, sous prétexte de modération, de sagesse, de conciliation, se prêter à des compromis de nature à entamer 'es droits de la vérité et le droit naturel ?
Le compromis offre parfois des avantages transitoires sur les questions de fait; il est toujours dangereux au point de vue des principes. Aussi Mgr Langevin la-t-il toujours repoussé. Il voulait sauvegarder avant tout la pureté des docti'ines et voyait dans la netteté des opinions la plus sûre des tactiques.
Êvêque, il s'engageait à être le vigilant gardien le la vérité, au besoin son vengeur. «Je suis évêque, aurait-il pu dire avec Mgr Pie. Je suis parmi vous le consul do la Majesté divine. Si le nom du roi, mon maître, est outragé, si le drapeau de son Fils, Jésus, nest pas respecté,si les droits de son Eglise et de son sacerdoce sont méconnus, si l'autorité de sa doctrine est menacée, je suis évêque, donc je parlerai, j'élèverai la voix, je tiendrai haut et ferme l'étendard de la vérité, l'étendard de la vraie liberté, qui n'est autre que l'étendard de la foi, l'étendard de mon Dieu. »
Au moins à trois époques solennelles de notre histoire, l'archevêque de Saint-Boniface se leva dans toute sa fierté d'évêque et de patriote pour défendre les écoles catholiques. En Amérique comme en Europe, les regards se tournent vers les écoles où les enfants de ténèbres veulent 'supplanter les fils de; lumière.
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Je n'ai pas à refaire ici cette histoire lamentable de la spoliation de nos dioits scolaires en dehors de la province de Québec. ElJc serait longue et inutile.
Qu il nous suffise de rappeler que sous l'épiscopat de ]\Igr Langevin nous avons traversé trois crises scolaires : La première est celle du Manitoba commencée en 1890, et qui s'est terminée par le fameux règlement Laurier-Greenway-Tarte que le Pape Léon XIII a qualifié de « loi défectueuse, imparfaite, insuffisante ».
La seconde s'est développée lors de la constitution des deux nouvelles provinces de l'Alberta et de la Saskatchewan, où nous avons obtenu dans sa forme définitive l'article 17 qui a du moins sauvegardé le principe du droit des minorités aux écoles séparées et à l'enseignement confessionnel. La troisième enfin naît à l'occasion de l'annexion en 1912 au Manitoba de la vaste contrée connue sous le nom de Keewatin, qui perdait alors ses droits garantis par la clause scolaire toujours vivante, «sortie du cerveau, de la pensée et du cœur d'Edward Blake, et votée en 1875 avec le concours des deux partis politiques, afin d'assurer pour toujours, disaient-ils, le droit des minorités et la paix sociale dans toute l'étendue de ces territoires. » ^ Il n'entre pas dans le cadre de cet article de résumer les débats du temps et de porter un jugement définitif sur les principaux acteurs de ce grand drame. Mais ce qui nous incombe c'est de montrer, planant au-dessus des partis politiques, la grande figure de Mgr Langevin qui réclame en 1896 comme en 1905, et en 1912 comme en 1896 et 1905, les droits des parents et de l'Église en matière éducationnelle. Cette indépendance courageuse ne fit que grandir sa popularité, et de son vivant
1 Pour la justice. — ■ Discours prononcé au Monument National, le 9 mars 1912, par M. Henri Bowassa.
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même la légende s'emparait de ses actes comme il arrive presque toujom-s pour les grands hommes. C'est qu'il pouvait dire en toute sincérité avec Mgr Pie : « Un seul parti pourra sauver le monde, le parti de Dieu. Il n'y a de salut que là. AWjurer nos rêves d'indépendance à l'égard de l'être souverain, et nous soumettre à lui; relever parmi les hommes le drapeau du prince de la miUce céleste, avec sa devise : « Qui est comme Dieu ? — Quis est ut Deus f » La conciliation? Eh ! oui, sans doute, mais nous avons plus et mi^ux à faire que de rapprocher les hommes entre eux; le grand rapprochement à opérer, c'est de réconcilier la terre avec le ciel. Qu'on ne s'y méprenne pas : la question qui s'agite et qui agite le monde n'est pas de l'homme à l'homme; elle est de l'homme à Dieu. . . N'espérons point par de <3crètt - capitulations ressaisir ce que le ciel lui-même • p^.se. Le règne des expédients est fini; il faut que le règne des prii 'ipes commence. »
L'.iiiportant et le difficile dans ce monde, c'est de voir assez tut l'œuvre qu'on doit y f aire,de s'y consacrer tout entier, sans esprit de retour. Au jom- de son sacre, Mgr Langevin eut le bonheur d'entrevoir l'œuvre à accomplir dans les vastes régions de l'Ouest. C'est ce qui donne une si merveilleuse fécondité à sa carrière épiscopale. Les âmes de ses diocésains, il les voulait pour les donner à Dieu; et il prit les moyens les plus efficaces pour les sauver. L'un de ces moyens, c'est la conservation de la langue nationale. L'archevêque de Saint-Boniface faisait écho à la grande voix de la tradition de l'Église romaine qu'il aimait avec passion, quand il défendait la langue des siens et voulait évangéliser les nouveau-venus dans l'idiome ancestral. Partout et
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toujours l'Église s'est faite la protectrice des langues nationales, parce qu'elle reconnaît que le droit à la langue maternelle est l'un des di-oits naturels les mieux établis. Elle se rend également compte que l'usage du parler des aïeux est l'un des éléments les plus précieux de son apostolat. Aussi bien, Mgr Langevin fut-il au premier plan quand il s'est agi de défendre l'idiome de nos pères. Et qui oserait lui en faire un crime ? La langue française pour nous est gardienne de la foi. « Née avec la France chrétienne, grandie et perfectionnée sous l'aile maternelle de l'Église, elle s'est plus pénétrée de catholicisme, de cathohcisme pensé, raisonné, convaincu et convaincant que ses sœurs latines, que tous les autres dialectes de l'Europe, » ^ C'est cette langue mise pendant des siècles au service de la foi catholique que nous avons le bonheur de parler et de compter comme une des langues officielles dans notre confédération anglo-française. C'est dans cette langue que se fait la transmission de la foi au foj'er familial. L'enseignement de l'école, l'enseignement de l'Éghse continuent celui de la mère et du père de famille. La foi devient vie et lumière parce qu'on l'apprend dans l'idiome coutumier, qui est la langue des premières prières et des premiers credo, celle qui a construit en nous l'édifice des connaissances,des croyances, de la mentalité intime.
Avec quelle ardeur Mgr Langevin luttait pour la langue française et comme il se serait réjoui des paternels encouragements du vicaire de Jésus-Chiist qui veut bien que nous réclamions « par tous les moyens légitimes ... les interprétations et même les mutations » qui nous paraissent nécessaires pour assurer notre droit de parler et d'entendre notre
* Bibliothèque de i' Action française. — La Langue, gardienne de la Foi, par M. Henri Bourassa.
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langue à l'égiise, à l'école, partout. Toutefois, la foi ardente et le zèle apostolique de Mgr Langevin ne se sont pas bornés à la défense de la langue française comme gardienne des croyances religieuses. Suivant l'affirmation si juste de Mgr Béliveau, le très digne et très ferme successeur de Mgr Langevin : « La conservation de la foi chez les nombreux immigrants que le gouvernement amenait dans nos plaines de l'Ouest, lui était un continuel souci. Pour atteindre ce but, il s'est efforcé de prendre le plus court, l'unique moyen : donner à chaque nationalité des pasteurs parlant sa langue. » ^
Aussi voyons-nous Mgr Langevin créer à Winn-ipeg deux nouveaux centres de vie religieuse pour ses diocésains de langue anglaise dont il possédait la langue avec maîtrise. Il procure des missionnaires, des églises, des prêtres, des écoles et des fonds à ses diocésains chi rite ruthène. Sur les quatre-vingt-une paroisses qu'il érige en vingt ans, il s'en trouve pour les Allemands, les Polonais, les Italiens, les Syriens. Il envoya même en Galicie des prêtres canadiens s'initier au rite ruthène et acquérir la connaissance de la langue de ce peuple.
Son rêve dans l'établissement de son petit séminaire pour le recrutement du clergé, était aussi de donner des institutions spéciales à ses chers Ruthènes, dont il voulait sauver les âmes à tout prix. Et c'est cet apôtre que de vils calomniateurs ont pai-fois accusé d'aimer plus la langue des siens que la foi de Jésus-Christ.
Ah ! sa patrie, il l'a aimée sans doute. Et le Chiist n'a-t-il pas aimé la sienne et pleuré ses malheurs? Mais toujours Mgr Langevin s'est souvenu qu'il était évêque et
' Mandement de prise de possession de Mgr Arthur Béliveau.
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père de toutes les âmes que Jésus-Christ lui avait confiées. Comme son maître, il avait le droit et le devoir d'aimer sa patrie; et il l'a aimée de toute sa gi'ande âme. « Nous, Canadiens français, nous avons une patrie qui n'est ni la France, ni l'Irlande, ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni l'Ecosse, mais le Canada. Ne vous étonnez pas que nous éprouvions pour le maintien de notre langue un sentiment auquel tous les autres sont étrangers. Nous sommes les Canadiens par excellence. »
Et certes, Mgr Langevin avait laison.
Au surplus son patriotisme, qui s'iiLspirait de l'amour de la petite patrie d'abord, de l'amour du village natal, de sa chère province de Québec, qu'il salua avec tant de cœur et d'éloquence au Congrès de la Langue française, s'étendait au Canada tout entier. Relisez, ou plutôt écoutez encore l'évêque patriote, qui nous disait en ce jour de sa voix claironnante :
« Nous sommes chez nous, au Canada, partout où le drapeau britannique porte dans ses plis glorieux nos droits sacrés avec la trace de notre sang.
« Debout, Ubres et fiers, auprès de cet étendard qui flotte triomphalement sur tous les océans, nous lui jurons avec joie, foi et fidélité, mais nous lui demandons en retour de protéger toujours nos libertés, et nous clamons à tous les échos du pays, la vieille devise normande : « Dieu et mon droit ».
« Pour nous, la patrie s'étend jusqu'au dernier morceau de terre canadienne, jusqu'à la dernière motte, jusqu'au dernier brin d'herbe. Chacun de nous l'emporte avec lui dans son cœur, comme un trésor sans prix; et l'exilé mourant, loin des chers siens et de la douce terre natale, évoque avec amour l'âme de la patrie, lui envoie encore son souvenir le
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plus affectueux, et lui réserve, avec Dieu, le dernier battement de son cœur. »
Au joiu' de la mort de Mgr Langevin, on a affirmé de son caractère les traits les plus variés. Ils étaient tous vrais, parce que le prélat a déployé dans presque tous les sens les énergies de sa riche nature, parce qu'il a réuni dans sa personnalité puissante les qualités les plus diverses, et d'ordinaii'e les pius inconciliables : une énergie indomptable, et une bonté de cœur qui se fondait parfois en tendresse, la hardiesse dans les conceptions et 1 art de conbiner les moyens dans la pratique.
Rien ne lui a manqué de ce qui fait les ouvriers des grandes choses: il eut la science, acquise surtout pendant ses huit années d'enseignement à l'Université d'Ottawa; sa foi était vive. Comme le dit si bien Mgr BéHveau : « Au milieu des manifestations diverses de cette débordante activité, son grand esprit de foi lui rappelait sans cesse la nécessité de la prière pour l'établissement et la consolidation des œuvres de Dieu. Cette pensée du rôle capital de la prière, il a voulu l'affirmer par l'étabhssement d'un Carmel à Saint-Boniface. »
Plein dune tendre piété pour Marie-Immaculée à laquelle il s'était consacré dans la Communauté des Oblats, il faisait du chapelet sa prière préférée. li fut surtout finalement soumis au Saint-Siège. Toujours et sans hésitation il inclina sa personnalité altièrt et indépendante devant l'autorité souveraine du chef de l'Église pour lequel il avait « de la dévotion ».
Mais entre toutes les qualités diverses du grand disparu, le zèle religieux et le patriotisme ont établi une sorte
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d'harmonie supérieure et facile à saisir. Aussi bien l'opinion publique, qui se trompe si souvent, n'a pas erré quand elle a affirmé sur toutes les notes de la gamme qu'avec Mgr Louis-Philippe-Adélard Langevin disparaissait un grand évêque et un grand patriote.
Dans le Roman de V Énergie nationale, Majrice Barrés nous représente sept jeunes « déracinés », tous petits-fils des soldats de la grande armée, sous le dôme des Invalides, penchés « sur ce puits où les architectes, qui désespéraient » de dresser à Napoléon « un trône suffisant, laissèrent s'enfoncer )) son trop lourd cad-ivre. Ces jeunes écoutent le clairon épique qui redit tous les grands instants de la vie de l'empereur des Français, et la légende se mêle à l'histoire pour raconter la destinée de celui qui avait ie « don d'électriser les hommes ». Mais ce qui est l'aboutissant de toutes les phases de l'histoire et des transformations de la légende, c'est la formule si caractéristique :
« Napoléon ! professeur d'énergie. »
Des professeurs d'énergie ! Il nous en faut à l'heure actuelle. Il faut savoir profiter des leçons qu'ils nous donnent, si nous voulons être dignes toujours des grands aïeux qui ont tant peiné pour la défense et la propagation de la foi, pour la conservation de notre patrimoine national.
A genoux, près de la tombe de Mgr Langevin, grandissons nos âmes, transformons-les dans l'amour intense de la religion et de la patrie.
Abbé Philippe Perrier.