LE PATRIOTISME DE JEANNE LE BER
,. Comme une sentinelle ■v'igilante, elle se tenait debout pour la patrie." (Eloge funèbre de Jeanne Le Ber.)
Aucun élément de beauté ne devait manquer à la Ville- Marie héroïque et mystique. Le sentiment religieux et le patriotisme se nuancent, dans les âmes, d'harmoiiieuses diversités. Ainsi la foi chevaleresque et délicate de Paul de Maisonneuve s^ oppose à la a'oyance robuste et vive de Jeanne Mance; la piété sereine de Marguerite Bourgeoys met un peu de douceur aux convictions impétueuses, qui appellent les miracles, de Dollard des Ormeaux. Et bientôt, la vie de piière, d'ombre et de silence de Jeanne Le Ber, V admirable recluse, nous révèle une mysticité très achevée.
Des forces spirituelles profondes façonnent vraiment ces héros. Si bien, qu'ils semblent même, en servant la patrie, transposer dans leur conduite extérieure les qualités du croyant. N'ont-ils pas, dans l'action, cette confiance hardie « qui soulève les montagnes )), une capacité sublime de sacrifice et d'oubli de soi; ne reti ouve-t-on pas, chez quelques-iins, les signes caractéristiques des mystiques agissants : la lucidité du regard, une pénétration lumineuse des faits, l'utilisation très à point des ressources immédiates, une prévoyance tenant presque de la divination? Leurs yeux qui plongent au loin, perçoivent également les sinuosités de la route.
Dollard, par sa fin héroïque, symbolise tout ce que le patriotisme doit à cettaines heures de force, d'endurance et d'exaltation magnifique à la foi. Il est donné, par contre, à Jeanne Le Ber d'apporter au monde la preuve nouvelle qu'un spiritualisme élevé peut s'allier à Vamom clairvoyant de la pairie.
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C'est aujourd'hui ce caractère de la vie de la recluse que je désire rappeler. Quelques traits, choisis avec soin, considérés attentivement, appuieront, cette assertion.
L'année 1662 voit naître Jeanne Le Ber, année tragique et malheureuse, assombrie par la mort de Lambert Classe, le sauveur de Vtlle-Marie. Faut-il voir dans le rapprochement de ces deux faits plus qu'une simple coïncidence, une disposition secourable de la Providence ? L'enfant prédestinée de Jacques Le Ber et de Jeanne Lemoyne devait, elle aussi, vivre et mourir des armes puissantes à la main : celles de l'imploration et de l'adoration réparatrice. Mais qui tranchera jamais ce mystérieux débat? Entre ceux qui luttent et ceux qui prient, le monde saurait-il désigner avec certitude, ses plus invincibles défenseurs f
La popidation de Ville-Marie, le 5 août 1695, assiste à un spectacle inoubliable et rare. Jeanne Le Ber, la riche héritière, la parente de l'illustre famille des Lemoyne de Longueuil, cette femme douce, de charmes extérieurs, intelligente et cultivée, adorée de son père, s'achemine vers la cellide construite par ses soins, et attenante à la chapelle 'des religieuses de la Co7igrégation. Entre les nuirs étroits de ce réduit, elle va vivre désormais. L'Eglise bénit son vœu de réclusion perpétuelle, et la foule présente à la /cérémonie contient à peine les témoignages de son admiration.
L'image de la recluse dans la grâce et la beauté de son immolation, devait se graver dans V esprit du peuple de Ville- Marie. Souvent, dans la suite, il attribuera à cette vie silencieuse et suppliante l'obtention de faveurs de choix.
Se trompe-t-il, vraiment, le peuple de Ville-Marie f Les lèvres de la recluse, lorsqu'elles s'ouvrent, ne font pas entendre des paroles indifférentes ou glacées. La réserve de Jeanne Le
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Ber recouvre une sensibilité exquise. Tout ce qui touche à son paijs ou aux siens Vatieint 'profondément. Anne Barroy, la coimne choisie entre toutes pour communiquer avec la recluse, connaît ce trait particulier de sa nxiture et rapporte, à V occasion, devant sa paiente, les événements décisifs de Ville-Marie.
On lui en intime parfois V ordre. Ainsi, en 1711, à la nouvelle de V arrivée imminente de V armée anglaise, déterminée à conquérir le Canada peu en mesure de se défendre, Ville- Marie spontanément se tourne vers Jeanne Le Ber. Le danger qui menace le pays, elle demande qu'on le lui révèle. Anne Barroy reçoit de la recluse, très attentive, dès les premiers mots de la communication, cette calme réponse : « Non, ma sœur, la très Sainte Vierge aura soin de ce pays, elle en est la gardienne. Nous ne devons rien craindre.)) U espoir renaît partout à cette déclaration. On ne met pas en doute un seul instant les vues optimistes de Jeanne Le Ber. Témoignage manifeste de la vénération populaire à so7i égard ! Le baron de Longueuil, cependant, désire recevoir de sa cousine une preuve palpable de son union d'âme avec ses compatriotes. Il sollicite la faveur d'un drapeau sur lequel elle aurait tracé quelques mots. Jeanne Le Ber acquiesce avec simplicité à ce vœu. Et bientôt, « M. de Belmont, supérieur du Séminaire, bénit l'étendard, le remet solennellement entre les mains de M. de Longueuil, dans l'église paroissiale de Ville-Marie, en présence du peuple accouru ».
Détail touchant ! Jeanne Le Ber se préoccupe, à cette heure critique, de la moisson des religieuses de la Congrégation. Elle les prie de fixer, à la porte du bâtiment qui la contient, une image de la Vierge, qu'elle a entourée d'une invocation. La dévotion du peuple dérobe cette image, et^ confuse, la douce recluse doit la remplacer.
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Les événements confirment les paroles piophétïques de Jeanne Le Ber. Nous savons par Vhistoire quelle déroute subit l'armée de Walker, dont une partie de la flotte va s'anéantir sur les récifs de Vlle-aux-OeuJs. Ville-Marie n'a à déplorer aucune perte de vie.
Si des faits d'une telle gravité trouvent chez Jeanne Le Ber une oreille attentive, l'exposition de besoins plus simples ne la touche pas moins. Les pauvres reçoivent des vêtements confectionnés de sa main. Les souliers de paille qu'elle porte en toutes saiso7is, son unique robe de serge grisblanc, lui permettent de faire des largesses. La tâche de prédilection de la recluse, cependant, est de préparer les linges et les ornements destinés aux églises de Ville-Marie. Il serait impossible, nous disent les historiens, d'évaluer le nombre de ses ouvrages. En 1721, M. de Belmont écrit : « Outre presque tous les ornements qui sont présentement à la Congrégation, elle a fouriii à toutes les paroisses du Nord et du Sud du gouvernement de Montréal, des chasubles, des devants d'autel, des bouquets et d'autres orîiements. » L'église de Ville-Marie lui doit, à elle seide, « un ornement complet à fond glacé d'argent, cornposé du devant d'autel, de la chasuble, des dalmatiques, et de la chape, entièrement brodés de sa main ».
Jeanne Le Ber, il faut le rappeler, a conservé l'usage de sa fortune. Elle couvre elle-même les frais de ses dons multiples. Entraînée par l'élan de sa foi, elle avait voidu, à l'époque de son vœu de réclusion, se dépouiller de ses biens. Son père, appuyé par son directeur, n'y avait pas consenti. Prévision remplie de sagesse. Nul mieux que cette âme avertie ne pouvait en disposer utilement.
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Peu de temj)s avant sa mort, elle donne une dernière preuve de sa générosité clairvoyante. Durant l'année 1713, youssée^ sans doute par le pressentiment de sa fin prochaine, elle presse les Sœurs de la Co7ujrégation d'accomplir le vœu de Marguerite Bourgeoys mourante : la reconst) uction et V agrandissement du pensionnat de la Coiigrégation. Elle assure la religieuse économe, effrayée des responsahilités matérielles à encourir, que tout viendra à point. Elle ne se trompe jms. Des secours inattendus parviennent aux religieuses, et un an plus tard, les bâtisses sont achevées.
Jeanne Le Ber s'accorde alors la douceur de faire un don suprême au Couvent qu'elle aime par-dessus toid, et sur lequel plane le souvenir de Marguerite Bourgeoys, l'amie dont elle garde fidèlement la mémoire. N'a-t-elle pas désiré vivre sous le même toit que la fondatrice de la Congrégation? Ne donnait-elle pas, à cette époque, afin de lever certaines difficultés, « la plus grande partie de la somme nécessaire à la construction de la nouvelle église du Couvent », qui devait également contenir sa cellule?
En vertu d'un contrat signé un mois avant sa mort, le 9 septembre 1714, Jeanne Le Ber consacre ce qui lui demeure de fortune à la fondation de sept places gratuites dans le pensionnat nouvellement construit. « Ne croyant pas, dit-elle dans l'acte, pouvoir faire du peu de bien qui lui reste, un meilleur usage et qui contribue davantage à la gloire de Dieu d'en appliquer le revenu au soidagement d'un certain nombre de fdles, dont les parents sont dans l'impossibilité de leur faire donner toute l'instruction et V éducation nécessaires.)) Il faut relire ce document, et s'édifier du sens pratique de la recluse. Elle détermine elle-même le genre d'éducation que recevront ses protégées.
Par ce beau geste, Jeanne Le Ber procure' de précieux avantages à ses compatriotes. Les besoins scolaires de Ville- Marie vont croissam, et la recluse fait preuve, une fois de plus, d'un esprit préventif étonnant.
Entre la cellule, où parviennent à peine les bruits du onde, et les demeures chrétiennes de Ville-Marie, un mystérieux courant de sympathie s'est établi. De secrètes intelligences, une solidarité merveilleuse apparaissent entre celle qui implore, et ceux qui agissent et combattent.
Jeanne Le Ber. ce beau lys de l'Église canadienne, cette adoratrice qui veille et prie pour la patrie qu elle aime, cdtache plus profondément encore son regard de sainte sur le coin de terre privilégié de Ville-Marie.
Marie-Claire D a velu y.
12 juillet 1919.
La fête acadienne
Cette livraison de TAction française est la dernière que recevront nos lecteurs avant la fête nationale acadienne. Nous voulons en profiter pour offrir à nos frères d'Acadie, les aines de la famille française sur ce continent, Vhommage de notre infrangible souvenir et nos meilleurs vœux de bonJieur.
- Dieu protège à jamais la noble Acadie!