ON DEMANDE UN MECENE
La vieille querelle est, je i^ense, en bonne voie d'ajmise-' ment : Xous avons une littérature. Mais une autre question se pose : Quelles manifestations de vie donne-t-elle ? Malgré un jjrogrès dont nous nous réjouissons, convenons que notre littérature n'est encore remarquable ni par sa qualité, ni par son abondance, ni par sa variété. Son pire défaut, du reste, c'est peut-être que trop souvent elle ii'est pas canadienne dans soti inspiration. L'auteur du meilleur roman du terroir est un François. Sans engager 7ios écrivains à pasticher avec des variantes infinies Maria Chapdelaine, on peut regretter que ce ne soit pas l'un d'eux qui ait écrit cette œuvre forte. Mais le filon n'est pas épuisé. Il y a d'autres veines et d'autres sources. Ce n'est pas la matière, c'est l'ouvrier qui fait défaut. Bref, la littérature manque de bras.
Pourquoi notre littérature n'est-elle pas plus parfaite, plus abondante, plus canadienne f N'est-ce pas surtout parce que le temps manque à nos écrivains et à plusieurs autres qui pourraient écrire? ■
Il faut vivre, et vous avez sans doute entendu dire que la vie est chère. Le bruit court aiissi que, dans notre pays, écrire n'est pas un métier ou, si vous préférez, une carrière. Quand on veut écrire, chez nous, il faut commencer par faire autre chose, autre chose qui n'a la plupart du temps qu'un vague rapport avec les lettres. Un tel pratique le droit, un poète est tout prosaïquement notaire, celui-ci catalogue à la journée des livres disparates, celui-là est versé dans une spécialité étrangère à son art. On ne peut être au four et au moulin. Aussi loisque le soir, la tête encore bourdonnaïUe de la besogne et des préoccupations du jour, l'écrivain à ses heures, comme on le nomme judicieusement, s'installe à sa table de travail, il n'a ni le temps ni la lucidité qu'il faut pour écrire et — ce qui est plus grave, sans doute — jjour méditer.
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Or, comme il est plus facile de faire courir son imagination, cravachée par des réminiscences livresques, que d'observer et de peindre, cela explique peut-être pourquoi notre littérature n'est pas plus souvent canadienne.
Et le public se désintéresse. Il lit peu d'ouvrages canadiens et s'en excuse en assurant que les oeuvres manquerd, tandis que plusieurs qui pow raient écrire ne le font guère et se justifient en affirmant que le public manque. C'est, on le voit, le cercle vicieux, l'impasse. Comment en sortir f On a voulu constituer d'abord un public. Ne vaudi ait-il pas mieux favoriser auparavant Véclosion des oeuvres qui finiraient bien par faire violence au publie f
Le gouvernement de Québec, à la législature de 1917, a inséré dans la loi des subventions aux municipalités scolaires le vœu que celles-ci affectassent à l'achat d'ouvrages canadiens la moitié du subside attribué aux livres de prix. Pour des raisons que nous ignorons, ce texte est jusqu'ici demeuré inopéi ant. Et c'est dommage, car il faudrait bien, une bonne fois, attacher un peu moins d'importance à la rutilance des couvertures et se préoccuper un peu plus de la valeur littéraire et éducative des livres de récompense. Cette discrète initiative aura peut-être des suites quelque jour; mais elle demeurera insuffisante. Ce qu'il nous faut, c'est un Mécène. Et voilà le grand mot lâché.
Nous sommes en présence, quoi qu'on dise, d'une. . . question économique. L'homme de lettres, bien qu'il ne vive pas seulement de pain, ne peut s'en passer. En attendant le succès de librairie, ne serait-il pas expédient de créer des prix de littérature? Ce genre d'encouragement, qui présente quelques inconvénients s'il offre plusieurs avantages, a en France même des partisans et des adversaires. Dans une enquête que mena naguère la Revue, on posa des obiections vite réfutées par les avocats des prix littéraires, qui Vempor-
tèrent par 13 voix contre 9. « Seule V absence d'une critique sérieuse et avertie — déclare un antagoniste — donne une apparence de raison d'être à l'institution des prix. )) Et je crois bien que, dans notre pays, l'argument se retourne. A ceux qui craignent que « la séduction des prix ne risque d'exercer une influence fâcheuse sur d^excellents talents, en les écartant des voies où ils auraient pu laisser libre cours à une originalité qui pourrait devenir savoureuse, )) Paul Reboux rétorque : « Jadis, les pensions accordées aux adeptes des beaux-arts et des belles-lettres assuraient à l'Art ce qui lui manque aujourd'hui : de l'unité, de la discipline, du style. La cassette de François 1er, celles de Louis XIV et de Louis XV n'ont pas empêché la production de chefsd'œuvre. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour la cassette de Marianne ? » Souriant, E.-M. de Vogué ajoute : « Les prix littéraires font des heureux sans nombre; ils flattent doucement la vanité : 1° de ceux qui les fondent; 2° de ceux qui les décernent; 3° de ceux qui les reçoive7it. Pourquoi négliger ce moyen facile de faire plaisir à tant d'honnêtes gens ? )) C'est là leur moindre avantage.
Aussi en France, où écrire est cependant une profession régulière, les prix de littérature abondent (Prix Concourt, Prix national. Prix Sully-Prudhomme, Prix des Annales, Prix de ci, Prix de ça). Au Canada, où tout décourage d'éaire, personne ne songe à encourager l'écrivain. Loin de prétendre qu'il soit vénal je soutiendrais que, le médecin excepté, c'est celui qui travaille le plus pour la gloire et pour des prunes; j'affirmerais même que, sans excepter le journalier, c'est de tous les hommes qui peinent le moins rétribué. Le peintre vend ses toiles, le sculpteur obtient des commandes, le musicien a un public, des élèves; mais l'éciivain n'a rien à attendre de personne. Quand son gagne-pain lui permet de satisfaire aux exigences de l'éditeur, il publie parfois un livre qui se
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ressent d'avoir été con^u dans la fatigue. Et soti œuvre provoque, au milieu de Vimmuable indifférence du public, quelques ^critiques blessantes et quelques louanges si outrées qu'elles sont peut-être encore plus blessantes.
Il conviendi ait pourtant de reconnaître la valeur de V effort littéraire; il importerait d'encourager Véoivain en suscitajit ensemble des œuvres, des lecteurs et des critiques. C'est pour cela qu'on demande un Mécène. Que le mécénat soit exercé par le gouvernement ou par un particidier, qu'importe ! pourvu qu'on ait un Mécène. A dire vrai, le rôle mécénien siérait plutôt à VÉiat, car le développement de notre littérature est une question nationale. Au fait, Mécène n était-il pas un homme d'État?
Justement, la Chambre s'est préoccupée il y a quelques mois de foi mer une élite intellectuelle. M. Séverin Létourne^u proposa même le vote de ■325,000 dans l'objet d'envoyer chaque année en Europe et aux États-Unis « dix de nos jeunes gens les mieux doués » afin d'en faire de « véritables compétences ». Eyi attendant que ces louables propos académiques piennent la consistance d'un texte d" loi, ne pourrait-on pas attribuer annuellement trois, quatre ou cinq mille dallais en prix littéraires répartis par roulement sur les matières suivantes, par exemple : Histoire, géographie, roman, poésie, théâtre, ouvrages d'enseignement, de vidgarisatio7i, de critique?
Une initiative comme celle-là ne tarderait pas, nous semble-t-il, à donner des résultais. Elle mettrait les intellectuels en mesure de consacrer plus de temps aux recherches, au travail littéraire, à la rédaction d'ouvrages propres à répandre l'instruction, à ouvrir l'intelligence. Toutes les œuvres ne seraient pas excellentes, sans doute; mais plusieurs, qui offriraient quelque intérêt, verraient le jour. Lues davantage parce qu'elles auraient plus de notoriété et de prestige, elles formeraient le public canadien qui n'a besoin que d'être formé.
Léon Lorrain.
A TRAVERS LA VIE COURANTE
CoWptClbilité Comme pour confiimer les quelques reiuai(iues anglaise ^"*^ contenait notre chronique de mai, un lecteur m'envoie le nom du traité de comptaVjilité en usage dans l'académie commerciale que fréquente son fils : American Bookkeeping Séries by Lloy E. Goodyear, édité par Goodyear-Marshall Publishing Co., Cedar Rapids, lowa.
Un autre se plaint en ces termes : « On me signale que dans la nouvelle liste des livres adoptée par la connnission scolaire de Montréal, V exclusif manuel de comptabilité est anglais. Si le fait est authentique, il y a certes lieu plus que jamais pom' la Ligue des Droits du français d'intervenir promptement et énergiriuement. L'institution de la grande commission scolaire porte en soi plus d'une atteinte à la liberté des municipaUtés, des paroisses et des pères de famille dans l'éducation. Que des raisons sérieuses aient mihté en faveur d'une telle institution, passe ! Mais nous ne sam-ions permettre que la nouvelle commission use de ses prérogatives exorbitantes pour dénationaUser nos enfants en eur imposant une comptabilité anglaise. »
UU€ ïéfOTÏïlC Chose certaine, c'est que cet enseignement nécPSSÛÎTC utiUtaii'e qui satisfait peut-être quelques esprits, déplaît à la grande majorité de nos compatriotes. Si nos maisons d'éducation veulent conserver la confiance des pères de famille, elles ne peuvent continuer dans cette voie. Nous leur demandons respectueusement d'étudier avec soin la question — les vacances s'y prêtent — et d'y apporter la solution que leur suggéreront le bon sens, l'amour des traditions et la saine pédagogie.
La lettre suivante stimulera peut-être les bonnes volontés hésitantes. Elle montre que le français occupe dans les affaù-es.au Canada, la place que nous voulons qu'il occupe. Son sort est réellement entre nos mains. C'est un brave curé des Cantons de l'Est qui écrit au secrétaire de la Ligue des Droits du français :
« Monsieur le secrétaire,
« En février dernier je recevais \m superbe catalogue de la maison Ckrislie Grant Limited, de Winnipeg; il avait cependant un énorme défaut pour nous, puisqu'il était uniUngue (va sans dire « anglais »).
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« Je pris sur moi de le faire remarquer respectueusement, mais fermement aux expéditeurs, leur faisant part de mon intention Ijien arrêtée de ne prendre connaissance que du catalogue français ou bilingue qu'ils voudraient m'envoyer. Plusieurs ont souri à ce mouvement jugé inutile et quasi ridicule.
«Voici qu'après un mois d'attente, je reçois de la maison nommée plus haut des circulaii'es rédigées en excellent français et la promesse d'un catalogue sous peu.
« C'est de nature à encourager les moins ardents dans la lutte et à faire rougir de honte ceux qui sont prêts à sacrifier leur langue pour obtenir la sympathie des Anglais ou leurs faveurs.
« Ce succès n'est pas le premier que je puis enregistrer, et j'ai plus que jamais l'intention de continuer le travail commencé pour le triomphe de Sa Majesté la Langue française. »
Quand on veut Autre exemple. Un avocat de Montréal vit un s' ClfiÎT97î€T ^^^^ s'installer dans son quartier, un peu cosmopolite, une pharmacie qui sur ses enseignes ignorait complètement le français. Cette manière d'agir, écrivit-il aussitôt au propriétaire, vous privera certainement de ma chentèle et de plusieurs autres. Quelques jours plus tard, réparation était faite et les lettres françaises s'aUgnaient, à côté des lettres anglaises, sur la devanture repeinte à neuf.
Même fierté chez im jemie notake. Une banque canadienne-française lui sert des chèques {spécial chèque) uniquement rédigés en anglais. Plainte au bureau de l'inspecteur, qui se défile. Intervention auprès du président lui-même. Intervention courtoise mais ferme, dont les effets se font aussitôt sentir. On s'étonne, on affii-me que le principe de la banque a toujours été de servir les chentèles françaises et anglaises dans leur langue respective, puis finalement on avoue qu'ordre vient d'être donné de faire imprimer aussitôt les chèques demandés...
InCîtic Malheureusement, pour deux ou trois qui protestent
COUÙClhls ^^ agissent, combien dorment et supportent tout ! Ainsi une compagnie montréalaise affiche actuellement à la porte ou à la fenêtre de nos meilleurs citoyens une pancarte complètement anglaise, indiquant le nombre de livres de glace que chacun désire. C'est une insulte ! On dit même que priée de respecter notre langue, la compagnie s'y est obstinément refusée. Qu'altcnd-on alors ? Qu'attend-on pour agir? pour faire le seul geste qui convienne — car il
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n'y a pas l'embarras du choix — d'autant plus que d'autres compagnies fournissent, elles, des pancartes bilingues?
Ah ! quel vent ou quel fléau viendra secouer notre inertie et nous redonner la fierté de notre sang ?
Kn allQflt Nous avions terminé cette chronique, quand un ami
OU COnSîès ^^^ venu nous raconter l'incident arrivé au cours du voyage des congressistes de l'A-CJC. Un des garçons de table, sur le bateau, ignorait totalement le français. Or le premier convive qu'il eut à servir était le président de l'Association catholique des Voyageurs de commerce, un des plus vaillants défenseurs des droits de notre langue. On devine ce qui se produisit. Il fallut, pour régler le cas, faire venir un des principaux officiers. Celui-ci donna des explications qui n'expUquaient pas grand chose. A la suite de cet incident, ime protestation, concernant à la îois le texte uniUngue des menus et celui des affiches, fut aussitôt signée par les nombreux passagers. Elle est actuellement entre les mains du gérant de la Canada Steamship Co. Espérons qu'elle produira des fruits. Quoi qu'il en arrive d'ailleurs, le geste du président de l'A.C.V C. n'aura pas été vain. « Après avoir entendu cet homme, me disait im jeune, je n'hésiterai pliLS jamais à protester. Je me sentais trop fier ce jour-là [ »
Pierre Homier.