SURVIVANCE
C'était l'heure du rêve calme et du mystère. L'air était im-prégné des parfums de la terre, Et le soir sentait bon. Au fond de la forêt La nuit silencieuse et vagabonde errait. . . La maison paysanne, à la blanche fumée,
Rêvait dans la paix parfumée.
La porte était ouverte, et, dans l'ombre endormi, A mes yeux le foyer paraissait à demi. Mais le malheur semblait peser sur toute chose. Le seuil était sans vie, et la fenêtre close Semblait un œil éteint. J'écoutai : par moment, Les êtres du foyei se parlaient tristement ... La table murmurait : « J'étais jeune naguère. Et joyeuse en tout temps. Mais cette horrible guerre
Qui prit nos fils a ravagé nos jours.
Et la maison est triste pour toujours . . . Voici l'été venir; en vain je me fais belle. Et riche des présents que la saison nouvelle M'apporte sur ses bras radieux et puissants; T'ai toujours devant moi le vide des absents . . . Depuis qu'ils ont sombré dans le fracas des armes, Quils sont morts dans Vaffreux tumulte des combats. Et qu'ils se sont couchés dans les champs de là-bas.
Mon pain a l'acre goût des larmes ! » La vieille porte dit : « Qui me consolera De ces longs jours de deuil ? Hélas ! qui me rendra
V'oi. III.NoU
482 l'action française
Les joyeuses chaîisons, lentement égrenées,
Dans V éveil des matins et la fin des journées f »
La fenêtre, à son tour, dit : « Que sont devenus
Les fours de gai soleil et les soirs ingénus,
Où je voyais paraître, au-dessus des collines.
Leur figure joyeuse aux lèvres cristallines ? . . .
Ils ne reviendront plus, au sein des midis clairs,
Le cœur rempli de joie et Vœil rempli d'éclairs ! . . . »
« Je ne les verrai plus hélas ! reprit la lampe.
Près de moi, recevant ma chaleur sur leur tempe. . .
C'est fini. N^os espoirs d'avenir sont brisés :
Ils ne goûteront plus mes tranquilles baisers ...»
Le ber, lui, se taisait, car que pourrait-on dire
Quand on est le rayon et qu'on est le sourire,
Quand on sent sa puissance intacte respUnàir,
Sa sève bouillonner et sa force grandir! . . .
Le ber, lui, se taisait. N'était-il pas la vie f
N'était-il pas la grande force, la survie.
Le fier rempart d'amour, où déjà se brisait
L'effort des ouragans futurs f . . . Il se taisait.
La fenêtre reprit : (( Je vois un champ immense.
Où le flot des jnoissons sans cesse recommence;
Les matins sont brillajits et les épis soiit beaux.
Mais là-bas, nos enfants dorment dans leurs tombeaux . .
Quels bras moissonneront les récoltes prochaines?
Quels bûcherons viendront abattre les vieux chênes,
Et faire reculer l'ombre des monts lointains ? . . .
Avenir ! Inconnus ! Mystérieux destins !
Que réservez-vous donc à cette jeune race
Que la haine a brisée et que le deuil terrasse ?
Le peuple de Champlain et de Louis Hébert,
Qui donc le salivera ? » — « C'est moi ! » dit le vieux ber
Blanche L.\montaone.
Les précurseurs