‹ L'Action canadienne-française (volume 4)Chapitre 93 sur 123 · JULES-PAUL TARDIVEL · texte numérisé non relu

JULES-PAUL TARDIVEL

IJ Action française devait à Tardivel un hommage particulier. Je regrette qu'elle ne lui apporte aujourd'hui que ces pages hâtives, giiffonnées dans le brouhaha de la besogne quotidienne; j espère qu'elle lui offrira bientôt quelque chose de plus digne de sa mémoire, quelque chose aussi d'infiniment plus utile au public. J'entends par là une œuvre que tout le monde accueillera avec plaisir, dont les circonstances seules ont retardé la publication : le recueil des articles et des conférences que Tardivel, au cours de ses trente années de journalisme, sut inlassablement consacrer à la question du français.

Car ce fut l'étonnante destinée de ce demi- Anglais, né et élevé aux États-Unis, qui, à seize ans, ne savait pas un mot de français, d'être dans tous les domaines l'irréductible champion de notre langue. Rappelez vos souvenirs qu feuilletez d'une main rapide la collection de son journal, vous serez étonné de la part que Tardivel fit toujours à la question de langue. C'est que, dès le début, il en avait compris la souveraine importance.

« La langue, c'est l'âme d'une nation, disait-il à Québec, dès 1879. Si les Basques ont pu conserver si longtemps intactes leurs antiques institutions au miUeu des révolutions et des guerres qui ont bouleversé la France et l'Espagne, si les Bretons et les Gallois sont restés distincts des races qui les entourent, c'est grâce à leur langue. Si l'Irlande lutte en vain pour reconquérir son indépendance, c'est qu'elle ne parle plus la langue de ses anciens rois. ^

^ On sait que les champions actuels de l'indépendance irlandaise sont en même temps les plus fermes, les plus ardents propagandistes de la vieille langue nationale. Le Dail Eirann conduit toutes ses délibérations en irlandais. De Valera a fait en faveur de la renaissance du gaélique des appels vraiment pathétiques. Beaucoup d'observateurs estiment que c'est dans l'étude renouvelée de l'antique langue d'Irlande qu'il faut chercher la principale cause du grand mouvement politi- (juc d'aujourd'hui.

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Voulez-vous faire disparaître un peuple, détruisez sa langue. C'est parce qu'elles comprennent cette vérité que la Russie se montre si inexorable envers la langue polonaise et que l'Allemagne cherche à proscrire la langue française de l'Aisace-Lorraine. Il est donc important pour un peuple, surtout pour un peuple conquis, de conserver sa langue » ^ Et vingt-deux ans plus tard, le débutant de 1879, éclairé, fortifié par l'expérience d'un quart Ûj siècle, donnait à son cri de jeunesse une conclusion plus ferme s'il se peut, d'une portée plus lointaine et plu? \aute encore. Il liait à la question nationale la question religieuse, il enveloppait d'un même hommage les deux gi-ands amours de sa vie. « La langue française, disait-il, c'est notre drapeau national. C'est elle qui fait que nous sommes une nation distincte sur cette terre d'Amérique, et que l'hérésie a si peu de prise sur nous. . . Soyons persuadés que, parmi les Anglais qui nous entourent, beaucoup désirent ardemment voir disparaître la langue française du sol canadien. C'est qu'elle forme obstacle à la réalisation de leurs rêves. Impossible pour eux, ils le sentent bien, de détruire la foi catholique tant que restera debout un des piincipaux boulevards de cette foi au Canada : la langue de nos mères, la langue de nos premiers missionnaires, de nos guides les plus illustres, de nos glorieux martyrs — la langue des Champlain, des Brébeuf, des Laval, des Plessis, des Bourget. » ^

Tardivel avait trop vécu, il connaissait trop son histoire, il suivait de trop près le mouvement de la pensée anglaise pour se faire la moindre illusion sur les dangers qui nous menacent. « Ne nous berçons pas d'illusions, disait -

, ' L'dnyliciwie, voilà l'enHcmi .' Causerie fait»' an Cercle catholique de Québec, le 17 décembre 1879.

- //O langue française nu Canada, ci^Mifôreitce !ur dev.'int VCuion catholique de Alontréal, Ic.lO mars 1001.

il dans cette mémciable conférence de 1901 : on n'a pas renoncé au projet de faire du Canada un pa^'s exclusivement de langue anglaise. » Et, faisant une réserve ciui ne serait plus de mise après le Règlement XVII, la loi du Manitoba, les menaces de l' Alberta et de la Saskatchewan, il indiquait le point stratégiciue où doit se porter encore et toujours l'effort de notre défense. « La guerre que l'on fait à la langue française au Canada, disait -il, est sans doute moins ouverte aujourd'hui que jaelis; mais n'en est -elle pas que plus dangereuse ? Notre langue est une eles langues officielles du Dominion. Cela sonne bier ; cela nous flatte; mais aussi cela nous endort. Veillons sur les mille et un détails, souvent insignifiants pris séparément, mais c^ui forment un tout formidable. C'est par là que se ferait, giaduelle et silencieuse, la proscription du français en ce paj's. » Vous reconnaissez l'accent, les justes et pathétiques avertissements de ]\Igi- Béliveau, de ^Igr Latulipe; l'accent des chefs qui combattent aux avant-postes et qui ont éprouvé la valeur et le elanger des armes dive'-ses. Vous rrconraissez la thèse tant de fois soutenue dans VAction françaïsc, indéfiniment répétée dans ses conférences et ses tracts et qu'elle voudrait enfoncer dans la tête de tous nos compatriotes. Et vous voyez par tout cela que Tardivel est assurément l'un des « précurseurs » dont notre œuvre peut se réclamer avec le plus de justesse, qu'elle avait le plus rigoureux cle^•oil• d'honorer,

Tardivel ne savait point laisser d'écart entre sa théorie et sa pratique. Il portait dans sa conduite, dans ses luttes, une persévérance, une ténacité dont il faisait volontiers hommage à ses ancêtres maternels. Cette hérédité anglaise ajoutait à sa fieité française une nuance particulière. Il éprouvait une sorte d'irritation à voir certains de ses compatriotes canaeHens-français prendre à l'endroit de

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leurs concitoyens anglais une allure de parent pauvr accepter tacitement le stigmate de l'i/iférionté; il affirme son droit, non seulement en paroles, mais dans la pratiqu avec la tranquille assurance de l'Anglo-Saxon. Il n'avg point de ces timidités qui semblent chez trop des nôtres lointain effet de la défaite de 1759. Il n'éprouvait p davantage, à l'endroit des vainqueurs, ce sentimeDt d'adn ration irraisonnée qui subsiste parfois chez le vaincu, se sentait deux fois l'égal de l'Anglais et il ne comprena pas qu'on pût agir avec lui autrement qu'en égal. Il n'e tretenait au reste ni haine ni mépris à l'endroit d'une ra qui était à moitié la sienne, où il comptait certaines de s plus chères affections; ^ il ne mettait, même dans ses pi catégoriques affirmations françaises, aucune colère. « Qi ces rêves d'anglicisation générale ne nous étonnent pas et nous exaspèrent pas, disait-il encore à Montréal : ils so naturels. Mais à ces rêves opposons sans aigreur, sa haine, avec fermeté, toutefois, une grande réalité historiqu Et cette réalité, c'est que, si la divine Providence a implan la langue française en Amérique, c'est pour qu'elle y rest pour qu'elle s'y développe, qu'elle y remplisse son rôle atteigne à de hautes destinées. »

Cette lutte pour le français, Dieu permit que Tardiv la portât sur tous les terrains. Il assista à la reprise d luttes politiques contre notre langue et, naturellement, s'engagea à fond dans la résistance. Il défendit not parler contre l'anglicisme et contre le mépris de ceux qi

' Dans la préface de Pour La Patrie, le roman de la Nouvel Fiance, le livi-e où il a formulé ses plus hautes aspirations françaises écrivait même en toutes lettres : « Rôves ou aspirations, ces pens( planent sur les lieux que j'habite; siu- ces hauteurs, témoins des luti suprêmes de nos pères; elles sortent de ce sol qu'ont arrosé de leur sa les deux races vaillantes|que j'aime, je puis le dire, également, pai (1 u'également j'appartiens aux deux ».

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)ar haine, ignorance ou demi-science, en méconnaissaient a réelle valeur. Peu de Canadiens ont aussi bien que Cardivel connu leur langue. Il avait dû l'étudier comme me science nouvelle, éprouver la valeur de tous les termes lent il se servait. Cela l'avait amené à pousser très loin les recherches pour lesquelles il s'était passionné. ^ Je sais luelques personnes qui n'oubheront jamais la curieuse lémonstration qu'il fit un jour à Montréal, dans la vieille aile de l' Union catholique. Il venait de raconter l'histoke anadienne de notre langue, il avait dit : « Si la langue rançaise s'est maintenue au Canada; si elle y est devenue a langue officielle du paj'S, ce n'est gi'âce ni à la France, ni à 'Angleterre, mais aux Canadiens français. C'est une enquête exclusivement canadienne. C'est une \'ictoire lue seuls nos ancêtres ont remportée sur les Anglais, après e départ de l'armée française et du drapeau fleurdelisé, est une conquête pacifique de notre clergé, de nos hahiants, de nos seigneurs et de notre bourgeoisie, du peuple anadien-français tout entier. C'est la France, sans doute, lui nous a donné cette belle langue; mais, je le répète, ce ont les Canadiens qui l'ont conservée; ce sont eux qui ont orcé le vainqueur à la reconnaître comme langue du gouernement; » il avait rassemblé en faisceau quelques-unes les preuves qui démontrent que le peuple canadien-français )arle bien la vraie langue française, il avait dit la nécessité le purifier notre langage, de la protéger contre l'angUisme; il ajouta : « . . .Le français que parlent nos gens de a campagne, particuhèrement ceux qui ne sont jamais 'enus en contact intime avec l'élément anglais, est un franais très pur, bien que quelque peu archaïque. Et ce franais que nous parlons n'est pas tant le langage du petit

^ Tardivel fut tout naturellement l'un des pramiers membres de la '•ociété du Parler français.

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peuple du XVIIe siècle, que celui de la cour et de la haute | société. Nos cultivateurs, nos braves habitants parlent i\ comme parlait Louis XIV : voilà si je le sais, une proposi- ij tion qui a le don d'exciter l'hilarité des contempteurs du *] canayen, mais qui n'est pourtant pas très éloignée de In ;( stricte vérité. L'exagération qui s'y trouve ne dépasse i^ pas, à mon humble avis, les bornes d'une figure de rhétori- « que permise. )) Sur plus d'une figure, nous vîmes courir un \i. sourire d'ironique incrédulité. Mais Tardivel sortit ses ^ vieilles grammaires, ses vieux lexiques et commença tran- | quillement sa preuve. Il démontra à coups de textes, en | citant soigneusement pages et volumes, que (( lorsqu'un bon Canadien de nos campagnes dit : c'est difficile à crère; il fait fret aujourd'hui; le chemin est élret ici; il ne peut pas marcher diet; j'ai failli me nèyer; il faut nétàyer cela; que le bon Dieu soè béni;^oè et moè,)) «cet.habitant s'exprime absolument comme s'exprimaient ceux qui au commencement du XVIIe siècle, se piquaient de parler le bon langage.» Il établit que tel spécialiste du XVII le siècle recommande de prononcer i zaiment pour ils aiment, note maison, note chambre, pour notre maison et notre chambre, sfoiseau, sthonneur, stefemnie, pour cet oiseau, cet honneur, cette femme, quèque et quèqu'mi pour quelque et quelqii'un, su lui pour sur lui. La démonstration, que l'on trouvera tout entière dans la Langue française au (-anada, s'acheva au miheu des applaudissements. Vous entendez bien que Tardivtl — et il le précisait avec soin — ne \onlait point qu'on m revint à ces vieilles formes de la prononciation française, mais il prétendait qu'en se conformant à la prononciation moderne, on n'avait pas le droit de ti'aiter do patois ou de jargon ce cjui n'est qu'archaïsme fidèlement conservé. VA, pour un motif analogue, il démontrait que les Canadiens fran(;ais n'ont prestiue pas iiiV(Mité de mots, qu'(>n dehors

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jdes anglicismes que tout le monde déplore, les vocables qui déroutent les demi-renseignés appartiennent au vieux fonds français, aux parlers populaires de là-bas, que nous avons importé de France jusqu'à nos fautes les plus usuelles.

L'ardent polémiste défendait ainsi contre la légende du French Canadian patois, la langue de ses compatriotes en même temps qu'il s'efforçait de la purifier de ses principales scories, de la protéger contre l'anglicisme et d'opposer à ses ennemis politiques la plus vigom^euse défense. Il faisait autre chose, dont nous lui sommes particulièrement reconnaissants ici et qui le classe spécifiquement parmi les « précurseurs ». Il apprenait à ses compatriotes l'importance de cette lutte par le détail dont nous parlions plus haut, il en donnait énergiquement l'exemple. Nous nous demandons même s'il n'a pas été le premier à réclamer avec méthode, avec persévérance, l'emploi du français sur les timbres, les monnaies, etc. Ses voj'ages en Suisse et en Belgique l'avaient rendu particulièrement intransigeant sur ce point. Il savait aussi que le meilleur moyen d'assurer à notre langue la place qui lui convient c'est de commencer par la lui faire. « Ne craignons pas de la parler en toute circonstance, disait-il. Ne mettons jamais notre drapeau dans notre poche . . . N'y a-t-il pas une tendance parmi nous à nous servir trop facilement, sans nécessité réelle, de la langue anglaise ? Je le crains. Réagissons contre cette tendance. » On tirerait facilement de ses œu\res une collection de mots d'ordre, dont l'actualité est aussi vive que jamais.

Dans ces pages trop rapides, déplorablement incomplètes, il n'a été question encore que de Tardivel et du fran-

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çais. C'est l'aspect d'une rude et belle carrière qu'il nous a semblé particulièrement opportun de souligner ici. Le lutte pour le français est du reste l'un des domaines où Tar- 4ivel a le plus visiblement fait œuvre de pionnier. Mais i faut ajouter qu'en mainte autre sphère encore il fit figuri de précurseur. Cet homme dont toute la vie extérieur( pourrait se résumer en quelques phrases, ^ qui n'a pour ains dire vécu que par et pour ses idées, a exercé une infiuenci dont la profondeur apparaît chaque jour plus gi'ande Dégagé de tout lien de parti, n'exerçant que sa professioi d'écrivain, faisant du jom-nahsme hebdomadaire et débar rassé par conséquent des mille superfluités qui submergen presque ses confrères de la presse quotidienne, il a pu main tenir sur les choses un regard clair, qui savait aller à l'essen tiel. Il a été pour maints hommes qui forment aujourd'hu l'opinion un excitateur et un guide. Je sais tel d'entr eux, parmi les plus grands, qui le révère comme un maîtr et répète volontiers : Plus je vis, plus je l'étudié, plu je trouve qu'il a raison . . .

Tardivel a remué trop d'idées pour que l'accord soit fait sur ses opinions, mais, dès le lendemain de sa mori tout ce qui compte parmi ses compatriotes s'inclinait devan l'admirable désintéressement, devant l'héroïque dignité d sa vie. On saluait en lui, par-dessus tous les dissentiments cet être rare : un homme. C'était déjà, devant sa tomb à peine ouverte, le jugement de la postérité.

Omer Hfrotjx.

1 Tardivel, né aux Etats-Unis d'un père français et d'une mère ai glaise, est décédé au printemps de 1905, à l'âge de 53 ans. Presqt toute sa vie d'homme a été employée à la rédaction de la Vérité. est mort à la tâche.

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