‹ L'Action canadienne-française (volume 5)Chapitre 114 sur 175 · EMILE MILLER · texte numérisé non relu

EMILE MILLER

Emile Miller vient de mourir. Un collaborateur lui rendra ici-même prochainement V hommage qui lui convient. Dès aujourd'hui nous voulo7is payer à sa mémoire un premier tribut d'admiration et de regret. Emile Miller fut un collaborateur de V Action française. Notre revue conservera de lui quelques études où ce jeune savant marquait les belles promesses de son esprit. Avec lui c'est un spécialiste qui s'en va, et le spécialiste d'une matière bien peu courtisée. Emile Miller aimait la géographie canadienne par amour de la science, mais aussi par ferveur patriotique. Ses livres et son enseignement en prenaient une flamme conquérante. Puis, derrière la parole et l'oeuvre, apparaissait l'homme, d'une modestie charmante qui tournait au plus entier désintéressement. Il fut de ces travailleurs qui donnent le labeur de leur pensée comme l'arbre du chemin donne ses fleurs et ses fruits, pour le simple service, par besoin de remplir les plus hautes fins de la vie. Il est mort comme il avait vécu : pour sauver son enfant, dans un geste naturel et sublime. Sur celte tombe prématurément fermée, il convient de s'incliner profondément.

Sous ce titre qui sonne le ralliement, l'Oeuvre des tracts publiera prochainement une remarquable étude du R. Père Alexandre Dugré. On sait quelle plaie hideuse est devenue chez nous le blasphème. La dignité nationale est intéressée elle-même à le faire disparaître. Le Père Dugré veut bien nous permettre de publier ici un extrait de sa brochure. Nos lecteurs feront leur profit de cette primeur. — (Note de la direction).

Enfin, pour ceux que ne parviendraient pas à toucher les raisons de foi, de bonne éducation et d'intérêt national, il reste un autre argument, un argument désespéré, bien humiliant à employer, mais pourtant nécessaire tant qu'il y aura de la canaille sur la terre: c'est l'argument de la force, la Loi: $50.00 d'amende ou six mois de prison. Voilà quelque chose de précis, de pratique, de touchant pour ceux qui ne font pas de sentiment. A toutes les époques où la foi et l'honneur personnel sont en baisse et ne font plus impression sur les coeurs et les cerveaux racornis, l'on voit apparaître les sanctions légales: moins il y a de conscience, plus il faut de police. Dieu ordonnait au peuple hébreux de lapider les blasphémateurs. En France, tous les rois, de Charlemagne à Louis XV, édictèrent des peines très fortes, depuis l'amende àla première faute, en graduant jusqu'à l'amputation de la langue à la huitième. Le grand Louis XIV lui-même confirma cette législation, et Louis XII ordonnait de dénoncer les blasphémateurs.

La loi anglaise comporte une sanction suffisante qu'on n'avait que le tort de ne pas utiliser. La vaillante Association Catholique des Voyageurs de Commerce du Canada vient de l'exhumer du Code et avec l'aide de cette arme

ajoutée aux autres, ils ont entrepris une guerre à mort contre le fléau du blasphème.

Les Voyageurs de commerce sont peut-être, par leur profession, qui les met sur tous les trains, dans tous les hôtels, magasins et boutiques, les plus en mesure de rencontrer des gens qui sacrent et de sonder cette affreuse plaie qui nous dévore et nous déshonore. Déjà, depuis quatre ou cinq ans, ils avaient résolu de faire quelque chose. Ils essayèrent d'abord du motif religieux; ils imprimèrent à leurs frais et répandirent partout des images du Sacré- Coeur avec l'inscription: Ne blasphémez pas\ Plus de 400, 000 ont été par eux fixées dans les hôtels, boutiques, chantiers, moulins, etc., produisant une salutaire influence chez les gens droits qui jurent sans y penser. Mais pour les autres, comme pour de mauvais élèves, il faut la manière forte, et les Voyageurs, faisant taire leurs répugnances personnelles, se sont bravement résolus à l'employer.

En décembre dernier, ils faisaient imprimer des avis publics: Gare aux blasphémateurs, qu'ils se mettaient à placarder et à distribuer partout sur leur passage. Des lettres circulaires, adressées à nosseigneurs les Evêques et à Messieurs les Curés, leur valurent, comme on pouvait s'y attendre, de hautes approbations, de précieux encouragements et des commandes de milliers de .pancartes, que prêtres et laïques, Ligueurs du Sacré-Coeur, Zouaves et apôtres de tous rangs clouaient en bonne place. Après les chefs religieux, les chefs civils, gouvernants et industriels, tous ceux qui se reconnaissent une responsabilité dans le mal de la société, parce qu'ils ont à conduire des hommes. Les Voyageurs de Commerce entrevirent le premier Ministre de Québec, le Maire de Montréal, les directeurs d'industries ou de compagnies de service public, telles que le Canadien-Pacifique et les Tramways de Montréal.

Partout, l'accueil fut chaleureux: tout le monde souffre de cette hideuse tache du blasphème, et l'occasion est excellente de susciter le mouvement général que l'on désire depuis longtemps.

L'honorable M. Taschereau 'trouve la loi actuelle parfaitement apte à la répression des jurements et il s'engage à la faire afficher, aux frais de la Commission des Liqueurs, dans toutes les buvettes, puisqu'on s'y oublie peut-être plus souvent qu'ailleurs.

Les divers hangars, boutiques et casernes de police de la Corporation de Montréal et de la Compagnie des tramways seront placardés par ordre; et les policiers doivent appréhender les jureurs dans la rue. Plusieurs chefs d'industrie, même protestants, affichent le texte de la loi et enjoignent aux contremaîtres de congédier tout employé qui sacre. La maison J.-J. Joubert va jusqu'à s'assurer d'avance que les aspirants n'ont pas ce vice.

Les Voyageurs, qui avaient déjà le talent de persuader les individus, entreprennent maintenant de convertir les foules: ils se font conférenciers. Entre deux courses ils consacrent leurs samedis et dimanches à pousser leur campagne dans plusieurs paroisses de Montréal et des environs, de Québec, de la Beau ce, du Nord et du Sud. Et partout ces bonnes paroles de laïques, suivies de distributions d'imprimés, produisent les meilleurs résultats: c'est quelque chose de nouveau chez nous que ces leçons de morale tombées des lèvres de joyeux gaillards en habit de ville, qui ne font pas profession spéciale de vertu et qui prennent tout de même les jurements au sérieux.

Les journaux sont très sympathiques à ce mouvement nécessaire, et très empresses à reproduire les comptes-rendus des démarches et des assemblées des Voyageurs de commerce. Une autre forme de propagande imprimée

qu'on propose à ceux qui fout usage de papeterie officielle, comme nos sociétés nationales, religieuses ou industrielles, c'est d'imiter la bonne Presse de Paris qui apostille ses - lettres du voeu: Dieu sauve la France, et d'apposer sur leurs en-têtes ou leurs enveloppes les mots: Ne blasphémez pas; Empêchez le blasphème. Quelques Voyageurs le font déjà.

L'idée est de saisir l'opinion, de faire penser, de réveiller les honnêtes gens, de provoquer une réaction déjà en retard de cent ans.

Des résultats tangibles se font déjà sentir de tous côtés: certains rappels à l'ordre, des arrestations et quelques amendes ont permis aux distraits de réfléchir sur ce qu'il en coûte maintenant de s'oublier. Comme l'écrit S. G. Mgr Halle: "les Voyageurs de Commerce détruisent le dernier rempart des blasphémateurs : c^lui qui se nomme : Ca m'échappe sans que j'y pense. Il viendra peut-être un temps où ça n'échappera pas cent fois par jour sans qu'on y pense /"

Conclusion. Appel à tous.

Il faut abslument guérir notre peuple de cette hideuse gangrène du blasphème ; comme catholiques, nous le réprouvons de toute la force de notre foi; comme Canadiens français, nous devons empêcher de souiller, de discréditer, de ruiner notre belle langue française; comme gens bien élevés, nous devons éviter ces grossièretés énormes qui n'ont de place que dans les bas-fonds de la société.

Tous et chacun, nous devons seconder de toutes nos forces la campagne noblement entreprise et vigoureusement conduite par les Voyageurs de Commerce; sachons tous ce que nous pouvons faire, ce que nous devons l'aire, puis faisons-le. Dans un tel fléau général, comme aux temps de grippe, chacun doit veiller sur soi, et autour de soi.

122 l'action française

D'abord les bons, l'immense majorité de ceux qui, Dieu merci! ne sont pas affligés de ce vice, tous les bons, hommes e1 femmes, devront cesser leur indulgence bonasse qui fait qu'un vaurien qui jure est redouté précisément parce qu'il jure. Son vice est toute sa force. Qu'on n'endure pas une minute un scandaleux dans sa maison ni à son emploi: qu'on fasse l'opinion là-dessus; qu'on ridiculise, qu'on accable, qu'on discrédite le matamore de paroles, comme on a discrédité l'ivrogne, qui maintenant se cache pour boire. Que la polissonnerie tourne enfin contre son auteur, au lieu d'être pour lui un signe de vigueur et de supériorité. On a vu un contremaître de voirie terroriser toute une équipe, toute une paroisse, sans que ces dizaines et ces centaines d'isolés eussent le courage de le mettre à la raison. Un coup de téléphone à la police ou au juge de paix, et l'affaire était réglée, réglée comme elle devait l'être, par la révocation, l'amende, la prison.

Les employeurs surtout ont la meilleure chance de guérir leurs hommes, et en conscience ils sont tenus d'y voir. Le patron est responsable du mal qu'on fait chez lui, avec son consentement. Si l'Ecriture Sainte nous enseigne que "Dieu ordonne à chacun de veiller sur son prochain," c'est surtout aux meneurs d'hommes que l'obligation s'applique. C'est pour eux surtout que- la religion n'est pas affaire personnelle, ainsi que le veut un faux libéralisme, mais affaire d'apostolat. Autrement, comment peuvent-ils souhaiter sincèrement à Dieu que son règne arrive sur la terre comme au ciel, s'ils le laissent insulter chez eux!

Que les bons qui ne peuvent faire de l'action directe y suppléent en appelant l'aide de Dieu sur ceux qui luttent. En 1853, Mgr Bourget recommandait "la récitation des trois Gloria Patri pour l'abolition du blasphème." Au jour-

d'hui, S. G. Mgr Léonard encourage ses diocésains à réciter à la fin de la messe, comme cela se pratique en Italie, les louanges réparatrices qu'on dit ici après la bénédiction du Très Saint Sacrement.

Quant aux gens qui jurent sans y penser, qu'ils se choisissent d'autres patois, qu'ils prennent tous les moyens, petits et grands, de ne pas s'oublier; qu'on porte un noeud dans son mouchoir, une épine à sa manche, un caillou dans sa poche, que sais-je! Et si l'on s'oublie malgré tout, qu'on s'impose des sanctions, qu'on paie l'amende aux pauvres, qu'on dise immédiatement un Pater ou un Gloria Patri, qu'on se pince ou qu'on se pique, mais qu'on fasse quelque chose! La santé ne s'acquiert pas par contagion, comme les maladies, il faut des remèdes, un traitement parfois énergique, une opération qui taille dans le vif.

Quant aux endurcis, aux blasphémateurs conscients, qui se plaisent dans leurs horreurs et qui ne veulent pas se corriger, c'est pour eux, comme pour les voleurs et les autres scélérats, que la loi est faite: servons-nous-en! Il est inutile d'insister. Demandons seulement aux champions du bien, d'avoir le courage de ne pas reculer devant les suppôts du mal. Ils sont l'immense majorité, qu'ils soient donc aussi la vaillance. Un troupeau de moutons ne chassera jamais une poignée de loups. Mais si, au lieu de loups, ce n'étaient que des mâtins, des roquets, de vilains caniches, et si les bons n'étaient pas des moutons, mais des hommes!...

C'est ce que sont les apôtres laïques de l'Association Catholique des Voyageurs de Commerce du Canada, et pest ce que nous serons tous pour Dieu, pour notre patrie, :>our notre dignité d'hommes.

Contre le blasphème, tous!

Alexandre Duché, s.j.

Les livres

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