LE CANADA FRANÇAIS ET LES ETRANGERS
 première vue, la présence de centaines de mille étrangers dans nos villes, dans nos campagnes, chez nous et autour de nous, semble constituer un irréductible obstacle à la création d'un État français parfaitement libre: ces gens ne seraient-ils pas l'ennemi dans la place ? Mais non. Notre liberté, d'abord, sera le fruit non d'une guerre, mais d'une déclaration, d'une sécession parlementaire ou plébiscitaire où nous prendrons l'immense majorité des voix. Grâce aux bouleversements qui accablent chez eux l'Empire britannique et les États-Unis, nous aurons déclaré notre indépendance, nous serons devenus libres et maîtres chez nous en théorie: il ne s'agira plus que de l'être en pratique, que d'organiser notre Etat français et de le faire vivre en accentuant son caractère français, en visant à l'unificatios parfaite de notre patrie rajustée, et ce sera une oeuvrt de paix, de constance et de doigté.
On rencontrera évidemment des difficultés sérieuses,, comme des vainqueurs en trouvent à organiser leur conquête; ces difficultés s'accroîtront encore par suite d( fâcheuses habitudes de soumission exagérée de notre pari et de domination prétentieuse de l'autre. Mais cent difficultés ne font pas une impossibilité, et nous devons bier nous garder de ne pas rendre notre libération impossiuï en n'y travaillant pas, sous prétexte que nous n'y travail Ions pas parce qu'elle est impossible. Si nous compton déjà tant de beaux miracles de survivance dans les tempête de notre histoire, ce n'est pas pour échouer au momen
iécisif, à l'arrivée au port. Il s'agit pour nous de savoir 3e que nous pouvons vouloir, puis de le vouloir énergiquetnent, jusqu'au succès.
Or, nous pouvons si nous le voulons, constituer en Amérique un État français malgré la présence chez nous de quelques centaines de mille étrangers de toutes races. Nous aurons en eux une source d'embarras ou tout au moins d'agacements, de superbes occasions pour nos dirigeants de se montrer aussi habiles que fermes, et pour e peuple de se tenir en éveil, mais nous ne devons pas nous laisser arrêter par cette cause de faiblesse, qui peut d'ailleurs se changer en source d'énergie et de prospérité, si nous savons tenir les rênes hautes.
À toutes les époques de l'histoire, c'est une minorité
agissante qui a conduit les peuples. Pour ne parler pas des
Drigines de l'Angleterre et de la France, le petit duché de
Prusse du XVIIe siècle, dont les Hohenzollern firent la
gigantesque Allemagne, n'était pas même un état où se
trouvaient des étrangers; il se composait d'une demi-douzai-
le de seigneuries et de domaines épars, noyés chez les
trangers, sur le Rhin, sur l'Oder et sur la Vistule, aux
uatre coins d'un immense pays. Et cependant, grâce à
lu vouloir de Hohenzollern, "cet éparpillement, cause de
aiblesse pour une dynastie médiocre, devint au contraire
me source d'agrandissements pour des princes actifs,
mbitieux, dont la préoccupation constante fut de relier
mrs possessions disséminées, par l'annexion des territoires
itermédiaires." l
Nos chefs ne seront pas tenus à semblables prouesses: otre cas est infiniment meilleur que celui de cette Prusse, îeilleur que celui de l'Irlande, puisqu'il n'y aura pas ici
1 Gagnol. Histoire des Temps modernes, Livre VI, ch.8,p. 482.
d'Ulster solide appuyé sur l'Angleterre; meilleur que celui des Tchèques, à peu près disparus il y a cent ans, et dominant aujourd'hui, assez maladroitement d'ailleurs, un pays fort mêlé où ils ne forment que la minorité. Les données du problème sont plus encourageantes ici, et la solution plus facile, pourvu que nous nous y mettions. Essayons donc de prévoir quels seraient dans cette oeuvre de libération na tionale le rôle du peuple et celui des chefs.
La première condition d'un calcul juste est tout d'abord de ne pas regarder nos étrangers tels qu'ils sont aujourd'hui, ni avec nos yeux d'aujourd'hui, caria dislocation du Canada qui précédera la création du nouveau status politique aura magnifiquement renversé bien des rôles.
Depuis 1760, où nous étions les 100% de la population canadienne, jusqu'au jour de notre déclaration d'indépendance, notre influence numérique aura toujours baissé: en 1850, nous formons encore 50% de la population totale; en 1901, 30J^%; en 1911, 28^% et en 1921, à peu près 26%, et notre émigration et l'immigration des autres nous affaiblissent toujours. Mais voici que par la rupture soudaine de notre grand pays, nous nous retrouvons 75 ou 80% de Canadiens français dans un Etat français du Canada demi-central, où les 20 ou 25% d'étrangers qui nous restent, au moins pour un temps, se décomposent en Anglophones, en Italiens, en Polonais, en Juifs, en Chinois, etc, tous gens fort désunis, un peu abasourdis de la rapidité, de la maestria avec laquelle nos députés ont accompli 1»' récent coup d'État. Quand la réflexion redevient possible^ les immigrés cosmopolites et même de bons groupes d An glophones qui ne sont pas venus s'établir en colonie poin veiller aux sublimes destinés des empires, mais poui
\ faire de l'argent, seront tout heureux de se rallier aux continuateurs de la "province sage et saine" puisque, même en français, on peut brasser "les affaires comme de coutume."
Quelques poignées de britanniques zélés, gens de clubs ou de haute banque, chercheront sans doute à se ressaisir, à maintenir leur influence, à tout sauver de l'empire, sauf l'empire. Nous aurons beau leur dire poliment d'être chez nous comme s'ils étaient chez eux, ils voudront être chez eux. Des financiers qui s'occupent de politique approcheront de nos politiciens qui s'occupent de finances; ils chercheront à nous diviser pour gouverner, ils voudront limiter notre évolution française et' Vious conserver le plus britanniques possible, sous le nouveau régime. Ils seront fort peu secondés par l'Angleterre, aux prises avec ses travailleurs et avec l'Europe. De leur côté les Etats-Unis, tout occupés aussi de leurs problèmes intérieurs et extérieurs, Ides Noirs, des Jaunes et des Rouges, seront trop pris chez eux, trop gênés, si l'on peut dire, pour nous réclamer notre Saint-Laurent et le reste, mais leurs capitaux placés dans nos villes et dans nos bois pourraient bien fournir matière \ propagande et donner du fil à retordre à nos législateurs. En deux mots, nous serons maîtres au parlement, mais nous courons le risque de rester sous la coupe, sous la domination •celle des Anglophones.
M. André Siegfried1 trouvait naguère deux raisons •apitales qui empêchaient le Canada de redevenir français: a majorité anglaise toujours accrue — obstacle enlevé, misque nous nous contentons du morceau le plus français lu pays — et "une autre raison plus décisive encore: 'est que le poids de l'histoire, les forces économiques, les
( X)LE CANADA, les deux races, Paris, 1906, pp 304 et suiv.
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forces sociales concourent actuellement à la suprématie britannique... Le Canada français porte encore le poids de la conquête... L'Anglais s'y considère toujours comme le supérieur... Il n'arrive pas toujours à traiter son concitoyen français sur le pied d'une parfaite égalité. Si, dans le domaine politique, il est forcé à des concessions, dans les autres domaines où il est libre d'engagements, il impose en maître, et parfois sans ménagements, ses conceptions et ses manières de faire.
"Cent cinquante ans de ce régime ont trop habitué les Canadiens à céder dans la vie de chaque jour... Superbes dans la défense de leurs droits politiques, les membres de notre race se sont peut-être laissé aller à reconnaître trop volontiers la prédominance que leurs rivaux s'attribuent d'autorité, partout ailleurs qu'au Parlement"...
C'est ce yartout ailleurs qu'au Parlement que nous devrons soigner d'une manière spéciale: après notre évolution politique, il faudra en opérer une seconde, une véritable révolution dans notre tournure d'esprit et dans " notre vie de chaque jour." Il faudra nous libérer de ce "poids de l'histoire" qui nous écrase et détrôner de partout la suprématie britannique chez nous.
Disons tout de suite, pour rassurer tout le monde, que notre volte-face ne sera pas celle de haineux qui ne croient bien jouir de la liberté qu'en supprimant celle des autres. La persécution n'entre pas dans nos goûts. Les déportations et les dérangements de neutres ne sont pas notre fait. Nous ne publierons jamais d'appel comme celui (]u Herald de Montréal en 1837: Tour avoir la tranquillité, il fa ut que nous fassions la solitude. Balayons les Canadiens de la face de la terre!... Tout brûle à Laprairie, mais il faut que l'intégrité de l'empire soit respectée, et que la paix, la prospérité
pies
soient assurées aux Anglais, même au prix de l'existence de la nation canadienne-française tout entière."
Non, nous n'écrirons jamais de telles choses; nous ne renverrons même pas la balle à leurs arrière-grands-pères de 1765, à cette poignée d'immigrés tout frais qui trouvaient nos ancêtres bien encombrants et qui les appelaient galamment a pubb'c nuisance. Non, nous ne dirons pas cela, non plus. Nous nous appliquerons à construire chez nous et pour nous, sans détruire chez le voisin, sans l'expulser tant qu'il ne menacera pas notre propre édifice: nous sommes de race et d'habitudes généreuses. Mais nous ne saurions compromettre notre succès d'avenir et de durée par lune tolérance exagérée qui reviendrait à notre ruineux polérantisme actuel. Nous adopterons la devise Vivre et laisser vivre, mais pas au point défaire vivre, d'enrichir toujours les étrangers de préférence aux nôtres.
La difficulté ne sera pas de tenir en échec des forces
peu agressives, mais de persuader nos gens eux-mêmes de
a grandeur du moment et du nouveau rôle qui s'impose.
'état d'âme d'un peuple ne se modifie qu'avec lenteur,
urtout quand il a pris le pli de se courber devant un autre
lui a pris le pli de lui passer dessus.
Si une éducation bâtarde ne nous a pas imbibés com- )lètement d'utilitarisme et de matérialisme, au point de nous aire contenter pour notre race d'une vie végétative dédaineuse de la gloire et de la liberté, si nous nous sentons ncore nés pour arriver, comme les autres peuples, à l'âge dulte, à la sortie de tutelle, si nous sommes parfois fatiués de notre actuelle posture gênée de campagnard qui çoit des citadins en villégiature, il y a lieu d'espérer une faction, la conversion nécessaire et complète qui nous mvera. Nous mourons de nos excès de bonté, de notre élicatesse, de notre timidité. Nous ne savons jamais
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dire non. Nous avons trop bon coeur, et nos voisins peu scrupuleux en abusent. Nous cédons toujours notre place, qu'ils acceptent comme leur dû, sans dire merci, et nous restons plantés là, à rouler notre chapeau, presque sans impatience. Nous manquons de hardiesse dans la conception de l'avenir encore plus que dans l'exécution. Nous n'osons pas rêver de vastes plans, nous n'étudions nos destinées que par un trou de serrure, tels des captifs, craignant fort que si la liberté nous ouvrait la porte, nous ne voyions plus rien. Nous sommes encore un éparpillement de vaincus, de pense-petit, de chercheurs de places, qui demandent aux puissants Anglais non pas des libertés, comme jios pères, mais de l'ouvrage. Nos députés d'il y a cent ans allaient en prison pour arracher à l'Angleterre la liberté politique; ceux d'aujourd'hui vendent aux Américains nos ressources naturelles et importent des Anglais qui nous asservissent, qui prennent la place de nos gens forcés d'émigrer. Nous désertons nous-mêmes notre pays, et l'effrayant mot dJexil n'a plus de sens chez nous... Voilà ce dont nous mourons, et ce qu'il faut commencer à guérir tout de suite!
Si quelque Anglais a eu vent de l'enquête de Y Action française sur le futur ouïe possible État français d'Amérique, il a dû s'amuser de la gasconnade, ou trouver bien naïf ce plan de domination chez des gens qui jusqu'ici ont si gentiment avalé leur infériorité. Cet Anglais aura eu tort: sans doute, nous avons été trop braves gens, pas assez braves, et malgré d'admirables vertus nous n'avons pas su commander le respect. Les peuples sont comme les individus, qui ont des visages imposants ou bonasses, qui inspirent le respect ou le sans-gêne. Nous avons quatre-vingts ans de débonnaireté à notre passif, mais nous sommes encore de cette France dont on a dit qu'elle est "une nation rebon-
dissante," qu'elle sait toujours gagner des victoires à la Marengo, et faire oublier le soir la défaite passagère du matin.
Une éducation de plus en plus nationale — nous commençons à peine à chanter le 0 Canada dans nos écoles, et le choix du drapeau n'est pas unanime — enseignera à notre jeunesse à se sentir du sang aux ongles. La prochaine génération ne trouvera plus naturel, sous prétexte que "c'a toujours été de même," que l'apparence extérieure soit anglaise dans les rues et les routes de chez nous; que tout ce qui est riche parle anglais, et français ce qui est pauvre, que quatre Canadiens français parlent anglais pour faire plaisir à un Anglais qui dédaigne d'apprendre leur langue; que les grandes industries et maisons d'affaires soient anglaises, et françaises ou plutôt bilingues, les petites boutiques vouées aux petites affaires ou à la ruine; que la grande exploitation de nos forêts, de nos mines, de nos pêcheries, de nos chutes d'eau, etc., fournisse aux étrangers les profits et les positions influentes, et à nos gens les besognes viles et les salaires de rien; que l'on aille gagner sinq piastres de plus par semaine aux Etats-Unis en désertant ici un poste de combat et avec la quasi-certitude i'angliciser sa famille... Voilà, avec bien d'autres travers, le qu'il faudra changer, ce qu'il faut dès maintenant redresser, ce qu'il eût fallu ne jamais connaître, pour l'honneur de îotre histoire et l'avènement de notre liberté nationale.
t pour que nous ne retombions pas dans nos anciennes aiblesses, nous devrons nous préparer une classe de meleurs, des grands chefs et des chefs de file, journalistes, ommes politiques, éducateurs, dirigeants de tous grales et sans grade, qui rappellent au peuple sa dignité, ui le forcent à relever la tête, en lui criant que désormais
est libre et qu'il doit se défaire des habitudes serves.
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Taine exprime avec pittoresque l'influence du mauvais pli sur les nouveaux libérés de la Révolution française, qui oublient parfois leur libération. "Si l'on déliait le cheval de meule, il recommencerait à tourner en rond; si l'on déliait le chien du bateleur, il se remettrait sur ses pattes de derrière: pour les rendre à leur allure spontanée, il faudrait les secouer rudement. Ainsi en est-il de l'homme, selon le mot de Rousseau: "Nous le forçons à être libre."
Ce sera la glorieuse tâche des chefs, politiques et autres, qui auront mené à bien le coup d'état de notre émancipation, de maintenir la masse, non plus dans les stupides idées larges, mais dans les tidées hautes, de créer l'opinion nouvelle, de l'entraîner, de la préserver surtout contre les endormeurs et les mauvais guides à la solde de l'homme ennemi. Sous peine de glisser dans le rêve idyllique, nous devons nous prémunir contre des retours offensifs, tout au moins contre une atmosphère asphyxiante. Nos journaux anglais ne briseront pas si tôt leurs presses; ils publieront encore des extras que liront fidèlement nos esprits ouverts, ouverts à l'invasion étrangère. Quelle sera leur tactique ? Opposition furibonde ? Bons petits conseils de prudence ? Froide raison d'affaires ? Intimidation ? Tout y passera, tour à tour et tout ensemble. Espérons qu'ils seront très violents, cela réveille. Un pire danger se trouvera dans les magazines, dans nos journaux à commérages qui détournent l'esprit des grandes questions, dans les clubs mixtes, dans les théâtres, dans l'automobilisme (je ne dis pas l'automobile), dans tous ces amusements qui font oublier le but de la vie et qui annulent ceux qui devraienr être soldats. Ce fut l'instrument du règne des empereurs romains: "Un peuple qui s'amuse, disait un histrion à Auguste,
ne fait pas d'émeutes.'' Si jamais, selon le mot de de Nevers qui sert d'épigraphe au vigoureux Appel de la Race, chacun des descendants des 65,000 vaincus de 1760 a dû compter pour un, ce sera bien au moment de la victoire libératrice, au moment d'assurer la conquête.
Nos députés, qui formeront les % ou les 4/& de la future chambre devront se hausser à la majesté de l'heure. Ils ne seront pas choisis pour les besognes de gala ni pour leur avancement personnel, mais, comme les premiers élus du Sinn Fein irlandais, pour être des soldats, des héros civils, l'espèce la plus rare et la plus méritante, puisque cela dure plus longtemps et qu'il faut résister aux attaques plus traîtresses de l'or et du sourire. Ils devront utiliser cette arme formidable qu'est la législation pour aider à la libération économique et sociale de notre peuple. Une petite loi qui se vote en quelques heures peut transporter des montagnes que n'avaient pu faire sourciller des années de protestations et de colères individuelles. Ainsi, la loi Lavergne a plus fait pour la francisation de Québec que mille emportements contre des commis et des employés subalternes. Qu'un gouvernement national entreprenne la restauration française de notre territoire d'une frontière à l'autre, ce sera l'oeuvre d'une semaine que la disparition des absurdités et des mensonges actuels. Il n'aura qu'à frapper la terre du pied, et les inscriptions françaises jailliront toutes brillantes de notre sol enfin respecté; et ce n'aura pas été plus difficile que de décréter les bonnes routes, les plantations d'arbres, la disparition des buvettes, ou même la mobilisation.
Nos députés décréteront le nombre, comme on l'a fait naguère pour l'Ouest L'État français aura besoin :lu nombre, du nombre des Canadiens fiançais. Notre proportion de 75% du début devra monter graduellement
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jusqu'à 90, 95, 99 et pourquoi pas, avec le temps, jusqu'à 100%, comme chez les peuples ordinaires? Nous devrons tout taire pour garder ici nos surplus, ces admirables familles qui émigrent toujours aux États-Unis, et pour supprimer cet affreux coulage, cet assassinat latent, ce suicide national que nous n'avons jamais su arrêter. N'est-il pas humiliant d'avoir à souligner de pareilles faiblesses, et de solliciter des mesures gouvernementales dans un pays où viennent faire fortune les immigrants du monde entier? Que dirait-on si la France, affaiblie par la guerre, envoyait à T Allemagne chaque année le tribut ruineux de 400,000 de ses jeunes gens? C'est pourtant la proportion de 1% que nous perdons annuellement depuis 1901, époque où nos politiciens ont proclamé que nous n'émigrions plus. Il faut dire que jadis nous perdions de 2 à 3%, l'équivalent d'un million de Français qui se seraient donnés aux Allemands ou aux Anglais. C'est notre revanche des berceaux.
Nous demandons au gouvernement de Québec de s'employer dès aujourd'hui à rendre le plus facile possible l'établissement de nos familles de cultivateurs dans les cantons neufs, par la création d'un Crédit de Colon, par des excursions, des primes et des encouragements de toutes sortes et par une^propagande^comme on en a fait en Angleterre et en Autriche,- maisliamais chez nous. Que si les movens de persuasion^et d'éducation populaire ne suffisent pas, nous réclamerons des mesures qui restreignent l'émigration, comme la Belgique et d'autres pays d'Europe en ont voté après la guerre. De tous temps, les peuples se sont livré des guerres à mort pour conquérir ce que nous laissons perdre ici, du sol et des populations...
Il faudra, il faut dès aujourd'hui, ramener chez nous le plus possible de nos compatriotes des États-Unis. Nous ne pouvons pas nous résigner à perdre la moitié de notre
race, nous sommes trop peu. Ils ne reviendront pas ? Non, pas tous, pas les américanisés, d'ailleurs indésirables, qui parlent encore un mauvais français peut-être, mais qui pensent en Américains, qui n'ont de patrie que le pays de leurs aises et qui ne voient pas beaucoup de raisons d'être français, ni même catholiques. Mais il y a là-bas encore un million de Canadiens ou de fils de Canadiens qui ont ici des attaches de famille et qui n'ont jamais dit l'adieu définitif à l'âme, au sol français. Plusieurs passent par la crise du retour quand les enfants perdent l'esprit traditionnel et se tournent à l'anglais. Beaucoup de ceux-là reviendraient, comme d'ailleurs un grand nombre sont déjà revenus. Nous comptons parmi nous au moins un demi-million de compatriotes qui ont vécu des années aux Etats-Unis, qui y sont nés, qui y ont passé vingt, trente, quarante années de leur vie et qui sont aujourd'hui de parfaits Canadiens. Nous ne pouvons pas rapatrier tous les Franco-américains, ni la moitié, ni le tiers; contentonsnous du quart, du cinquième, du dixième: ramenons-en deux cent mille, gagnons-en seulement cent mille que nous implanterons solidement sur nos terres neuves ou dans nos villes, et qui se multiplieront pour nous: c'est beaucoup, et cela vaut la peine d'y dépenser des millions. Jusqu'ici nous n'y avons presque rien consacré: le budget fédéral des colonisateurs canadiens-français s'élève à une vingtaine de mille piastres, alors qu'on accorde $32,000 à l'immigration des Chinois, et $500,000 à la propagande anglaise et étrangère. Ne serions-nous pas en droit de réclamer pour nos agents de rapatriement 30% de cette jolie somme ?
Quand nous serons indépendants, nous ne voterons pas de subsides pour attirer ici des immigrants ni des capitaux anglophones ou susceptibles de le devenir. Trop longtemps notre cohabitation forcée à Ottawa nous a fait pratiquer
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des méthodes colonisatrices qui introduisaient dans nos ports des paquebots remplis, comme le cheval de Troie, d'assiégeants qui venaient s'emparer de nos terres, de nos villes et de nos libertés. Mais nous n'avions pas encore décidé d'être ici chez nous...
D'innombrables voyageurs continueront à visiter nos vieilles villes, nos villages français et nos places d'eau, pour y trouver quelque chose de neuf, de différent. Ils seront servis à souhait: notre pays sera très français, et les touristes s'y sentiront étrangers, comme quand ils vont en France, en Suisse ou en Italie. Ils trouveront des gens de service pour les comprendre, mais pas un peuple de valets. Ils paieront leur écot et s'en retourneront chez eux.
Nos députés décréteront encore, non pas l'assimilation comme les Américains, mais une honnête connaissance du français pour ce qui nous restera de population étrangère. Les non-anglophones, toute cette poussière d'immigrés disséminés ici et là, et décidés à se rallier à l'un des deux groupes, se mettront résolument avec nous, ce qui n'en sera que mieux pour la conservation ou pour l'acquisition de la foi catholique. Il y a longtemps que nous aurions dû racoler à nos classes et à nos paroisses françaises les Italiens, Polonais, Autrichiens et autres qui ne peuvent former ici de communautés séparées.
Ne nous préoccupons pas des Juifs, dont nous ne devons pas nous exagérer l'importance et la compétence, pourvu que nous n'allions pas les enrichir nous-mêmes. En tout cas, ils ne seront pas les derniers à se mettre au français: ils savent toujours se mettre du côté d'où le vent souffle!
Quant aux groupes, nombreux ou faibles, des anglophones de toutes nuances, disséminés sur tous les points, ils seront les plus difficiles à réduire, mais ils ne doivent pas nous faire reculer. D'abord, ils devront être loyaux, car mal-
gré sa tolérance notre gouvernement devrait y voir: Salus populi, suprema lex\ Nous aurons cessé de nous faire angliciser par l'éducation et les mariages mixtes; peut-être renverserons-nous les rôles ? Notre bon peuple a, dans sa douceur même, un puissant moyen d'assimilation dont on ne lui a jamais demandé de faire usage. Nous pouvons grignoter en détail les îlots anglais ici et là, puis patienter avec le reste, dont la survivance reposera pratiquement sur le seul appoint de la natalité. Certains remaniements officiels des programmes scolaires rendront leur enseignement bilingue à tous les degrés, ce qui soulagera les nôtres d'autant. Ainsi, après deux siècles de retard, la minorité daignera enfin parler notre langue chez nous.
Comme la fierté patriotique est contagieuse, peut-être les particuliers, bourgeois cossus ou simples ménagères, en voyant nos chefs garder nos ressources nationales à nos nationaux, pousseront-ils le zèle jusqu'à encourager de préférence nos marchands, nos marques, nos industries, de manière à boycotter en douceur ceux qui n'ont pas d'affaire ici. Le fer n'est pas seul à faire des conquêtes, l'or n'est pas moins efficace. Nous hâterions ainsi pacifiquement, par ce contraire d'une invasion, la libération que les peuples achètent ailleurs du prix élevé de millions de vies humaines. Qu'on ramène ici nos capitaux placés à l'étranger, les trois cents millions donnés à des compagnies anglaises, sud-américaines et autres; ils commenceront à supplanter les six cents millions d'argent rival qui mordent dans nos chairs et qui nous tiennent. Du moins, qu'on décrète l'embargo, qu'on arrête la désertion des capitaux îomme on devrait arrêter celle des hommes, puisque les
apitaux et les hommes sont les grands moyens de conquête
ît de domination.
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Après toutes ces considérations, nous devons conclure que l'acquisition de la liberté sera, pour nous comme pour tous les peuples, une aventure difficile et compliquée, mais pas impossible. Des merveilles de diplomatie, de constance, d'abnégation individuelle et collective seront les préliminaires obligés du second miracle, achèvement du premier que fut notre survivance. Nul n'aura, espérons-le, la lâcheté de penser que c'est trop fort pour nous de devenir un peuple, un peuple libre, un peuple adulte.
Dès aujourd'hui mettons-nous à l'oeuvre, d'abord en ne nous laissant plus entamer. Notre plan est arrêté, il s'exécute même insensiblement depuis 1760, par le seul fait que nous avons vécu, que nous restons en état de réaliser notre rêve. Ce sont nos mères qui ont le mieux tenu jusqu'ici, avec ceux de nos paysans qui n'ont pas déserté, avec ceux surtout qui ont défriché de nouvelles paroisses. C'est maintenant l'heure de tous. Nos dirigeants devront être des politique de la grande espèce. Nos députés seront instruits et patriotes; ils sauront voir et prévoir; ils sauront dire non, il sauront vivre pauvres.
Nos sociétés nationales réquisitionneront le patriotisme; elles seront aussi actives et efficaces pour le bien que si elles étaient des sociétés secrètes et organisées pour le mal.
Notre peuple, qui n'a connu jusqu'ici que la petite politique de chemins de front, ce qu'en dégoisentles cabaleurs et les journaux de parti, devra être instruit des hautes destinées des nations et des desseins de Dieu sur nous. Il devra apprendre à vouloir, à se tenir debout, et cela tout de suite pour être d'abord l'égal des Anglais, qui ne resJ pectent que ce qui se tient fièrement en face ou à côté
d'eux. L'éducation devra éviter de multiplier les inutiles élégants qui nous feront faux bond, quand nous voudrions pouvoir compter sur eux.
À tous les rangs de la société, travaillons dans le réel, dans le présent, sur un plan net, en distinguant bien le désirable du possible. Acquérons une bonne close d'intransigeance; sachons rester unis ou le devenir; ayons l'esprit de travail et de prosélytisme, il n'y a plus un seul péché d'omission à commettre. Devenons un petit peuple solide, un coin de fer qui résiste à tout et qui s'ouvre un chemin. Puis attendons l'accident heureux ou malheureux qui démembrera le Canada et qui nous permettra d'être maîtres chez nous.
La conquête de 1760 aura été un événement dans notre vie nationale, un incident un peu long par suite d'erreurs des chefs et de coulage du peuple, mais à aucun moment ious n'aurons désespéré.
Le Canadien grandit en espérant...
Le ciel a marqué sa carrière,
. et cette carrière nous voulons nous tenir prêts à la rem- )lir. La liberté, c'est à prendre ou à laisser. Avec ou sans 'agrément de nos voisins, nous prendrons la liberté...
Joseph Bruchard.
'our l' Almanach de la langue française
11 sera, cette année, encore plus que les années passées, fourni 'une matière riche, variée; on y trouvera une abondance de renseiaements utiles, de fort jolies illustrations. Puis, c'est toujours le etit manuel du patriotisme. Qu'on lise, à notre Vie de V Action franlise de ce mois-ci, comment la vente peut s'en organiser. Qu'on fasse ppel à la bonne volonté des enfants. Ils n'apprendront jamais trop H le goût du dévouement pour les bonnes oeuvres. Ayons nos petits amelots de la bonne presse. (Voir aux pages roses, les prix pour ropagandistes.)
Au pays de l'Ontario
UN EPAULEMENT MORAL
Un roman canadien-français vient de paraître dont l'auteur se voile sous un pseudonyme tout à fait déconcertant.
L'Appel de la Race par Aloniê de Lestres, raconte le drame poignant qui se déroule dans une famille de la capitale du Canada.
Jules de Lantagnac descend d'une souche de la petite noblesse. Il est ne en 1871, à St-Michel de Vaudreuil, et il a suivi le cours classique dans un petit séminaire de la province de Québec à l'époque où l'on prêchait "les bienfaits de la constitution britannique, la libéralité anglo-saxonne, la fidélité de nos pères à la couronne d'Angleterre." Au sortir du collège, le hasard, ou ce que nous appelons ainsi, le jette dans l'étude d'un avocat anglais d'où il se dirige vers l'Université McGill pour y apprendre le droit. Il s'éprend de la race supérieure et oublie son propre passé. En conséquence, il se fixe à Ottawa. Là, il se lie d'amitié avec une jeune protestante anglaise qu'il convertit et qu'il épouse.
Dans le ménage où les deux âmes trop différentes par la race ne fusionnent jamais jusqu'à la complète intimité, il y a vite, réciproquement, quelque mécontentement du coeur. En somme, l'union se maintient. Quatre enfants, du reste, la cimentent. Wolfred semble énigmatique; Nellie a le tempérament sec d'une Miss; Virginia, qui évoquera les larmes chez quiconque est susceptible d'attendrissement, se montre, pour parler comme les romanciers, simplement "adorable"; quant à William, il révèle son caractère buté dans la grève de la version et du thème qu'il
AU PAYS DE l/oNTARIO 211
soutient contre son père tant que celui-ci ne l'a pas transféré de* l'"université française d'Ottawa" au Loyola Collège de Montréal.
Tout de même le bonheur habite au numéro 240 d< la
rue Wilbrod jusqu'à ce que survienne la crise scolaire
ontarienne. Les malheurs des Canadiens français im-
pressionnent Jules de Lantagnac et, aussi, les thèses ncessantes d'un religieux qu'il rencontre souvent autour de
Le Père Fabien est oblat. Au physique, il a une stature qui, tout de suite, vous met un nom sur les lèvres. Si vous regardez attentivement au moral, l'irrédentisme nerveux, tranchant, prêt à tout sacrifier sur l'autel de la patrie, qui prononce des oracles irréformables, vous suggère une autre silhouette. Vous pensez tenir le Père Fabien. Nenni. Cette bibliothèque, garnie de livres qui traitent excellemment tous les sujets pour lesquels notre siècle se passionne vivement, vous conduit chez un homme dont la vie est consacrée à l'étude plutôt qu'à l'action. Vous êtes obligés de conclure que le Père Fabien appartient au style composite, qu'il est constitué par des pièces diverses, qui ne se soudent peut-être pas fréquemment ensemble, vu que les tenaces et les opiniâtres n'ont pas d'ordinaire la cambrure et la robustesse des athlètes. Le Père Fabien ne manque jamais une occasion de rentrer dans le cerveau de Lantagnac, entre le tuf primitif et les couches d'emprunt anglo-saxonnes, le coin de ses théories sur les problèmes canadiens.
Un voyage fait au pays natal où la poésie de la nature,
'accueil des proches, la voix des morts rappellent éloquement l'épopée française, achève de convertir Lantagnac la dévotion de sa race. Il jure, au cimetière1, auprès des
tombes de ses aïeux, que ses enfants continueront leur vraie
ignée.
212 l'action française
De retour à Ottawa, il se met à l'oeuvre avec un zèle dont il se reprochera plus tard, non sans quelque raison, la trop grande précipitation. Comme c'est l'époque des vacances, il installe sa famille dans une villa gracieuse, sise sur une "îlette" du lac MacGregor, et, immédiatement, il commence auprès de ses enfants ses cours d'éducation française. A la tombée du premier jour, alors que Lantagnac se promène sur le lac avec tous les siens, voilà que, non loin, des voix s'élèvent chantant nos airs canadiens. Puis "comme le soir s'achevait, que, là-bas, derrière les monts, le feu du soleil, tout à l'heure rouge, s'éteignait dans une pâleur de cierge, les cuivres entonnèrent soudain avec ensemble le chant final: 0 Canada, terre de nos a.euxl... A mesure que l'air apportait une phrase de la symphonie patriotique, au loin les larges échos la reprenaient, l'harmonisaient sur leur clavecin, la magnifiaient sur un rythme grandiose. Des orgues géantes s'ébranlaient, en vastes crescendos, le long des escarpements hautains; et il semblait, dans la résonnance de toute chose qui emplissait l'air, que l'hymne national fût l'acclamation naturelle, le chant inné de la terre canadienne."
Ne croirait-on pas qu'Alonié de Lestres a pris part aux concerts des Scholastiques oblats de Notre-Dame-de-la Blanche ?
C'est avec le beau-père Fletcher, rond-de-cuir pour qui toute la religion consiste dans le culte du drapeau britannique et de ... l'argent, que Lantagnac discute notre situation légale et naturelle dans la Confédération canadienne. Et c'est avec un certain Duffin, Irlandais d'origine, qu'il croise le fer touchant le conflit scolaire de l'Ontario.
Ce Duffin a épousé la soeur de madame de Lantagnac, sans la convertir. Peut s'en est fallu même qu'il n'ait perdu sa foi catholique comme l'amour de sa nationalité. Apôtre