LE SENS NATIONAL
Il ne suffira point à l'État français d'avoir constitution bien ordonnée, limites précises, armature économique, population homogène. Son existence et son développement seront liés à des assises non seulement matérielles, mais surtout morales. Un certain esprit sera indispensable à son maintien et à son progrès. Ses habitants auront dû former en leur âme un sentiment, un sens, le sens national, commun à chacun d'eux. Comment les Canadiens français peuvent-ils dès maintenant faire croître cette puisance intérieure, de quel aliment la devront-ils constamment ortifier ?
Pourquoi ne pas écrire ici "patriotisme canadienrançais" ? Si difficile qu'elle semble à saisir, il existe une différence entre "patriotisme" et "sens ou sentiment national". Sous cette dernière appellation l'on voit mieux la Conscience des origines et celle des intérêts communs aux jiiembres d'une collectivité. "Patriotisme" et "sens najbional" renferment tous deux l'amour du pays, l'attachenent aux êtres et aux choses qui le constituent; mais l'on liperçoit plus clairement, par le second que par le premier, ('ensemble des idées et des sentiments sur lesquels se posent ïet amour et cet attachement. Le sens national, c'est un patriotisme, mais un patriotisme conscient; une force, non iveugle, mais disciplinée et constamment guidée à la lumière ie l'esprit. C'est un sens et donc une faculté, uni1 aptitude le l'âme, gouvernant le citoyen dans l'accomplissement de jies actes privés et publics, les ordonnant tous au bien général lu pays. Il éclaire l'idée qu'un peuple se fait de sa person-
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nalité, soutient son courage dans la recherche de son identité. Il lui montre cette personnalité comme une valeur mobile, vivante, résultant d'un équilibre de forces, la nation un corps dont l'âme doit être nourrie et fortifiée d'aliments qui conviennent à sa nature. Il vaut à ce groupe d'hommes la nette compréhension des causes qui le conditionnent dans l'histoire, lui tracent la série de ses droits et de ses devoirs. Il lui rend évidente la solidarité des intérêts qui s'y meuvent, la nécessité de résoudre chaque question par rapport à soi, maintenir ou retrouver sa naturelle direction, menacée ou dénaturée par les influences étrangères. Par cette vision l'avenir apparaît comme l'effet de petites causes, de siècles d'obscurs labeurs, comme la suite des efforts qu'un peuple apporte à sa défense et à l'accroissement de sa propre valeur.
Ce sens existe présentement chez les Canadiens français. On le découvre sous les révoltes de l'âme nationale aux heures où l'ennemi séculaire remet en lumière ses tentatives d'écrasement. On voudrait plus marqués les actes positifs de ce sens national; on ne saurait nier ses manifestations, si incomplètes qu'elles soient. Aussi bien ce sens national est aussi vieux que notre nationalité; il naquit aux premiers jours de la Nouvelle-France. Précisément, le sens national que V Action française veut développer ici c'est celui-là même qui anima nos ancêtres, quand la défaite et cent cinquante ans de domination anglaise n'avaient point alourdi leui âme d'apports hétérogènes. On veut donc faire grandir un germe qui est en chacun d'entre nous. C'est se préparei à mieux voir le but où tend le sens national, son état présent déterminer avec le moins de chances d'erreurs les source.4 où il doit constamment puiser, que de rechercher, en précisant ce que nous sommes au point de vue ethnique, le principe d'où il sortit, les éléments qui le caractériserez
dès son apparition, les événements qui parfois le restreignirent ou le déformèrent.
Juristes et historiens ne s'accordent pas pour définir Nationalité et Nation, Etat et Peuple. En dépit de leurs théories disparates, Ton peut affirmer que les Canadiens français constituent une nationalité, une personne morale, collective, tendant à former un seul corps politique, un État unifié. Cette nationalité trouve dans des caractéristiques naturelles d'origine la justification de son identité et de ses aspirations. Depuis trois cents ans les Canadiens français sont en Amérique une nation en germe si l'on entend par nation une nationalité épanouie. Leur nationalité s'est maintenue distincte sous nos divers systèmes politiques. Partie de la Confédération, elle se reconnaît le droit de subsister, à l'intérieur de cet organisme politique, avec tous les éléments qui la constituent, religion, langue et lois. Cette agrégation au pays canadien ne l'empêche pas d'aspirer à un complet épanouissement. Valeur d'attente, réalité de fait, notre nationalité veut devenir un jour une réalité de droit, posséder la qualité juridique qui ajoute à une nationalité la notion et la personnalité d'un État. l
Notre sens national se ramène à ce vouloir-vivre collectif. Les Canadiens français, étant de même religion, de même langue, ayant même droit positif, même histoire, mêmes mœurs, peuvent s'unir davantage par la volonté 'de vivre un jour sous une organisation politique plus en harmonie avec leurs intérêts, leur communauté d'origine, toutes leurs raisons ethniques et historiques. Ils voient :dans leur nationalité un bien de haute valeur; ils savent
1 Les collaborateurs à cette enquête ono clairement précisé les conditions auxquelles demeure soumise la réalisation de ces aspirations. Je n'ai donc pas à insister ici davantage sur les bornes justes et légitimes entre lesquelles devra s'exercer notre action.
l'action française
qu'elle possède comme armature un fatalisme de race, auquel il convient d'ajouter la volonté libre qui seule peut maintenir chez elle un équilibre durable d'habitudes physiques et de qualités morales. Leur sens national les porte donc à souhaiter que les Canadiens français constituent au nord de l'Amérique "une société humaine naturelle, fondée sur l'unité de territoire, d'origine, de mœurs et de langue, s'épanouissant dans une communion parfaite de vie et de conscience sociales".
A chaque heure de notre histoire, nous trouvons chez ce groupe humain la volonté de former un État, la volonté de se développer "jusqu'à devenir une nation". Né avant la Cession du Canada à l'Angleterre, ce sentiment, dès la fin du dix-septième siècle, pousse nos pères à perpétuer ici une race, apparentée par toutes les fibres de son âme à la race française et caractérisée par des traits empruntés à la terre canadienne. La substitution de la domination britannique à la française ne modifie en rien ce vouloir. Plus le pouvoir anglais se fait injuste, s'efforce d'étouffer les aspirations particularistes et les instincts séparatistes des vaincus, plus les vaincus conservent vive leur volonté de former en Amérique une nationalité distincte. "En vérité, il semble que ce soit leur désir d'être considérés comme formant une nation séparée. La Nation canadienne est leur expression constante...", écrivait Sir James Craig au comte de Liverpool, secrétaire d'État pour les colonies, en 1810, cinquante ans après la conquête. Durant certaines pério des, ce vouloir-vivre collectif fut plus ou moins accusé. Aux temps de crise, en 1840, par exemple, aux heures d'apathie, après 1867, par exemple, on eût dit qu'il y avait chez notre peuple une démission de cette volonté, un abandon du dessein de transformer peu à peu notre nationalité en uof nation dotée du caractère juridique de l'État. Ce furenl
inquiétude ou passivité passagères. Elles n'empêchèrent pas ce sens de s'éveiller aux environs de 1885, et, avec le commencement du vingtième siècle, d'entrer en pleine activité. Il a donc grandi, sans solution de continuité, depuis trois cents ans. Il vit pour ne plus s'éteindre. Présentement rien ne s'oppose plus à son développement. La Confédération, mieux conçue, plus justement pratiquée, eût peut-être fait disparaître au Canada le particularisme de race. On crut trouver dans le pacte fédératif de 1867 un durable compromis aux nécessités divergentes des nationalismes canadiens. Il apparaît aujourd'hui que ce compromis n'était pas possible. Les signataires de cette entente voulurent fonder une nation canadienne en insufflant aux nouveaux corps associés un esprit neuf, commun à chacun d'eux, l'esprit canadien. Ils ont échoué dans leur œuvre. L'esprit canadien n'existe pas. Les preuves i abondent non seulement de l'échec passé, mais aussi de l'impossibilité d'un succès futur.
Après un essai vieux de cinquante ans, les différentes provinces se retrouvent aussi moralement éloignées les unes des autres qu'elles l'étaient au milieu du dix-neuvième siècle. Dominés par une pensée matérialiste, nos politiques crurent que des voies de chemin de fer suffiraient à relier ces territoires éloignés. On oublia que l'accord des âmes demeure la plus importante, que la Confédération resterait tentative vaine aussi longtemps que les cœurs n'aimeraient pas les mêmes choses, que les esprits n'auraient pas semblable conception des éléments indispensables à la vie intellectuelle et morale des individus et des peuples. Certaines gens ont tout fait au Canada, depuis cinquante ans, pour diviser les esprits, aigrir les cœurs. Il ne se passe pas de jour que le groupe le plus faible en nombre n'ait à se plaindre des exactions de la majorité; sans cesse des voix
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entendues tantôt à l'est, tantôt à l'ouest, regrettent les divergences d'idées et de sentiments, les obstacles d'ordre religieux, scolaire, économique, de race et de langue, qui tiennent éloignées les habitants des différentes parties de la Confédération.
Au récent congrès de l'Association du Barreau canadien tenu à Vancouver, Lord Sbaw of Dumfernline déclarait : Law is the link of the British empire... The law which can endure as an elevating, harmonizing and binding force, is a respecter of tradition, which, throngh the âges in eveiy land, has contributed something to the noble inheritance of mankind. Le brave lord, avant de s'occuper de cimenter l'Empire, aurait dû donner son conseil aux bâtisseurs de la nation canadienne. Ce qui a manqué à la Confédération c'est précisément le droit. Sauf dans le Québec où les Canadiens français catholiques ont été plus que généreux pour la minorité anglaise, nulle part au Canada on ne se laissa guider par la notion du droit, par le souci de la liberté, le respect de la justice due à la minorité. Au recensement de 1921, l'on s'étonna de ne trouver dans le questionnaire que des mentions relatives aux divers éléments vivant en notre pays et nulle référence à la race canadienne. N'est-ce pas conforme à la nature des choses ? Qu'est le Canada sinon une réunion de groupes ethniques, a racial melting pot, disent les Anglais. Pour qu'il en soit autrement, il eût fallu avoir un dénominateur commun à quoi ramener nos efforts, le regard tourné vers les intérêts canadiens et l'ambition unique de les servir. Comme nous en sommes loin î Les dernières discussions touchant la participation du Canada au différend anglo-turc ont convaincu les plus incrédules. Au cours de ces discussions, n'avons-nous pas lu dans la Gazette de Montréal : If the Empire needs ouï aid that aid ivill be given. Blood is thicker than ivater, and sentiment stronger ihan
parchments. Peut-on, avec de tels principes politiques, fonder à même nos neuf provinces une nation canadienne ? Tout espoir dans ce sens semble vain. Certes, Ton continuera de parler harmonie. Hier, c'était avec des tirades où la conciliation et la bonne entente faisaient les frais; aujourd'hui, c'est avec des phrases où les ponts projettent leurs arches chancelantes, ponts entre les citoyens, ponts entre les croyances, ponts entre les nationalités. Réussirat-on à les construire? Et de quoi seraient bâtis leurs piliers? Des débris de nos libertés, de nos droits à la vie de l'esprit ? Les Canadiens français sont las de pareilles aventures. C'est peine perdue que de vouloir les conduire désormais dans cette route. L'eau a coulé depuis vingtcinq ans dans nos rivières; l'image qu'elle reflète aujourd'hui n'est plus celle d'autrefois.
On peut donc, sans fausser les faits, affirmer que le sens national des Canadiens français ne trouve plus dans 'existence de la Confédération l'obstacle qui devait arrêter son développement. Us peuvent, en toute liberté, nourrir m leur âme ce sentiment particulariste, vieux de trois cents ms, afin qu'il soit un jour le lien imbrisable qui unira l'un |i l'autre tous les citoyens de l'État français de l'est canadien.
Par quels moyens le développerons-nous au point d'en aire la force intérieure qui soutiendra la prochaine organisalion politique? Ces moyens se relient à l'objet que devra oursuivre cet État français. Sa mission sera de faire durer |n Amérique le type de notre race, et dans ce but lui assurer !i vie politique et économique, intellectuelle et morale, idispensable au maintien et au progrès d'un peuple. Ce /pe, c'est celui que la France exporta sur nos rives et que tarqua profondément trois cents ans de vie canadienne.
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C'est ce type ethnique, incarné par Samuel de Champlaii
ses compagnons et ses successeurs, c'est ce type modifié pj
le milieu canadien, enrichi de la vie propre que lui firent se
efforts, ses luttes et ses sacrifices, que l'État français devn
perpétuer ici. Les colons venus au dix-septième siècle de li
Normandie ou du Poitou, de l'Ile de France ou de l'Anjoi
portaient en leur âme la vie française. Ils en avaient h
plénitude. Durant un siècle, ils continuèrent d'entretenir
cette vie à l'aide des apports intellectuels et moraux venus
de leur mère-patrie. Sur ce fonds se greffa la physionomie
que leur fit le séjour en terre américaine. En 1760, la
figure morale de nos ancêtres laissait apercevoir à la fois les
caractères de la race française et d'autres ajoutés par le
nouveau milieu social. Si cent soixante ans de domination
anglaise ne réussirent pas à effacer ce type ethnique, ils ont
cependant atténué le relief de quelques-uns de ses traits
Puisque nous voulons que l'État français perpétue er
Amérique le vrai type de notre race, il faut donc dès main
tenant restaurer ce type en sa beauté première, le débar
rasser des apports anglo-saxons-américanisés, policer se
mœurs, lui refaire une pensée, lui redonner des sentiment
où s'aperçoive le clair et limpide génie français. Notre sen
national, vouloir-vivre collectif, attachement aux êtres e
aux choses de notre nationalité, dessein de la faire s'épa
nouir en une nation, se fortifiera donc par la méditation d
nos origines, par la connaissance profonde des élément
constitutifs de notre type, par la conviction éclairée, agi'
santé du rôle qu'il nous est possible de jouer en Amériqm
Entretenir dans les esprits un particularisme historique (
traditionnel qui fera obstacle à la centralisation et à l'un.
fication; rattacher davantage nos gens à leurs traditioi
locales; les amener à l'amour des hommes et des choses c
leur coin de terre, c'est à tous ces efforts que tiennent Fêla
gissement de notre sens national et sa profondeur. Par cet enseignement renouvelé notre peuple passera du patriotisme inconscient au patriotisme conscient, à la claire vision de sa destinée, à la détermination de prendre les mesures propres à la réussite de nos aspirations. Notre sens national, en définitive, s'accroîtra par des actes de l'intelligence et du cœur; il dépend de quelques idées claires et de quelques sentiments profonds. Comment acquérir et les unes et les autres ?
Les idées se rattachent à la connaissance des éléments constitutifs de notre nationalité, les sentiments à la fierté, à l'amour que doivent susciter en nous le passé et son cortège de gloire, les beautés morales et physiques du pays canadien. Pour la diffusion de ces idées, l'élargissement de cet amour des hommes et des choses de chez nous, chacun a son rôle à jouer, plus important ou plus modeste, selon que l'on traverse la vie avec ou sans l'avantage que donnent à l'homme l'intelligence, la santé, la richesse.
Ici apparaît la mission de l'élite, minorité qui, comprenant mieux que personne, les raisons d'être de notre survivance, s'appliquera à les faire passer dans l'âme delà foule. Sans s'arrêter au rôle exceptionnel que tiennent dans l'évolution d'un peuple quelques êtres privilégiés — une Jeanne d'Arc, un Samuel de Champlain, un Napoléon, un Bismarck— songeons à ces personnalités de haut rang qui exercent une influence nationale de premier ordre. Autour de ces personnalités se groupe une minorité, hommes de pensée et d'action, l'une de ces minorités que leur action profonde sur les masses fait surnommer "majorités dynamiques". C'est cette minorité qui dans un pays donne le ton; c'est elle qui façonne à un peuple son armature sociale, choisit dans l'amas des notions quelques idées claires, conformes à l'âme du peuple et à ses destinées, s'efforce ensuite
de les imposer à la collectivité. A la garantie de conservation qu'une nationalité trouve dans les milieux populaires, où se rencontre une expression nationale plus fruste, plus simple, moins exposée au changement, il faut joindre la garantie que seule peut lui donner une minorité, voyant clair, active, énergique. Servante de quelques idées, elle éclaire constamment la route où marche le gros de la nation. Relisez les pages de l'histoire où apparaît davantage la volonté humaine. Vous serez frappé par la quantité et l'importance des événements que préparèrent certaines idéologies, défendues, propagées par quelques initiateurs. Chaque peuple retrace dans ses mœurs et dans ses institutions un capital idéologique, amassé, enrichi par quelques guides. Ce sont eux qui peu à peu coordonnèrent les forces éparses d'une nationalité et infusèrent à ce groupe humain le vouloir-vivre collectif.
Il en doit être ainsi de la nôtre. Elle ne peut se passer d'une minorité vigoureuse qui projette sur l'horizon les gestes originaux. Notre sens national repose en tout premier lieu sur l'effort d'une minorité, intellectuels et hommes d'action dont les paroles, les écrits, les œuvres vulgarisent et font davanfca^s aim3r les élém3nts constitutifs de notre nationalité, précisent aux Canadiens français la destinée que Dieu leur réserve en Amérique.
Si historiens et juristes ne s'entendent pas à fixer le nombre des éléments constitutifs d'une nationalité — certains écrivains en comptent une quinzaine, — ils admettent du moins que ces éléments ne contribuent pas également à la formation d'une nation déterminée. Quatre ou cinq l'emportent sur les autres par leur importance, par le pli qu'ils imposent à une collectivité.
Des caractères discernables d'une nationalité, apparaissent en tout premier lieu ses manifestations religieuses, lin-
ruistiques, juridiques, ses attaches à un coin de terre, sa fierté pour un patrimoine d'histoire, de luttes et de victoires, de défaites et de sacrifices. Se bien pénétrer de la fusion qui s'est opérée entre l'âme de notre race et le catholicisme, l'esprit et la langue de France, certaines expressions positives du Droit; orienter notre peuple vers la possession plus complète de façons de penser et de sentir inspirées par ces disciplines morales et intellectuelles; l'amener à aimer davantage ses traditions et ses mœurs, dans leurs parties les plus hautes et les plus belles, c'est le but que doivent viser publicistes, orateurs, hommes d 'œuvres, soucieux de conserver en l'augmentant notre sens national.
Un professeur à la Sorbonne étudiait récemment, à la
lumière pâle de son anticléricalisme, le problème religieux
[dans la France d'aujourd'hui. Notant que le problème
jreligieux fut un facteur essentiel du passé politique, social,
jintellectuel, moral de la France, il reconnaissait que le
catholicisme se trouve encore mêlé à tous les mouvements
fondamentaux par quoi se manifestent la vie de ce pays et
(l'évolution du peuple français. A plus forte raison en est-il
ainsi des Canadiens français, qui ne connurent point les
commotions, ni les brisures dont furent parfois atteintes les
relations de l'Église et de la France. On ne saurait préparer
l'avenir des Canadiens français, on ne saurait souhaiter voir
s'épanouir leur nationalité en une nation jouissant de la
personnalité de l'État, sans se bien pénétrer tout d'abord
de cette vérité historique que la question religieuse domine
es divers aspects de la vie de notre peuple, aspects politique
$t social, intellectuel et moral.
Les hommes réfléchis se sentent troublés par le matéïalisme envahissant de la société moderne; ils voudraient ^réserver la dignité de l'esprit humain par la suprématie des valeurs morales; elles seules, pensent-ils, assureront force et
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prestige à nos institutions. Les Canadiens français qui veulent, plus que tous les autres, orienter leurs efforts dans cette voie, savent où puiser ces forces morales. Entre leur nationalité et la religion demeure une constante solidarité. La foi et les raisons qui les maintiennent catholiques, régnent dans la même partie profonde de leur âme où s'élaborèrent peu à peu les idées et les sentiments qui les conser vent français. Ces deux forces, la religieuse et la nationale, leur paraissent suivre dans leurs développements, au cours de notre histoire, deux lignes parallèles. Ils ne pourraient donc s'écarter de l'une sans s'éloigner de l'autre et perdre ainsi à la fois les causes premières de leur originalité et de leur vitalité. Le catholicisme fit corps avec leur passé; c'est le roc où ils s'appuient pour préparer l'avenir. La formation, le maintien, la culture de leur sens national ne se passeront point de la pensée catholique. Inspiratrice de leurs actes publics et privés, c'est elle qui assurera à leur évolution son unité. Faire entrer dans notre âme le scepticisme, l'indifférence religieuse, une pratique vide d'esprit de foi, ce serait enlever à notre nationalité l'un des éléments qui la constituèrent et qui peuvent le mieux lui garantir la durée.
Il en va de même de la langue et de notre droit privé. L'abandon d'une parcelle de notre patrimoine moral et intellectuel est à la fois l'indice de l'amoindrissement de notre sens national et la cause d'un affaiblissement plus prononcé.
L'auteur de cet article a longuement traité ailleurs et dans d'autres circonstances le rang que tient notre système de lois dans les caractéristiques de notre nationalité; il se croit dispensé de répéter au cours de la présente étude les raisons propres à sauvegarder cette importante partie de notre héritage français. Des dangers qu'il indiquait alors
aucun n'a disparu. Les démolisseurs de notre droit civil continuent leurs attaques sournoises. A la faveur des associations de juristes, de la législation, de l'interprétation donnée au droit par les tribunaux — le comité judiciaire du Conseil privé est le premier à donner sur ce dernier point un néfaste exemple — la Common law envahit peu à peu notre système de lois et substitue ses principes juridiques à ceux de notre code civil. Que législateurs, avocats et juges montent une garde attentive. Ils uniront ainsi leurs efforts à ceux qui s'accomplissent au bénéfice de la langue française.
La conservation de notre sens national est étroitement liée à la lutte incessamment soutenue pour faire reconnaître à l'idiome français ses droits de vie au Canada, le préserver des déformations, des déviations dont il est menacé au contact des langues étrangères. Sondez les cœurs d'un certain nombre de Canadiens français; vous constaterez la froideur ou l'intensité de leur sens national au dévouement qu'ils portent à la, langue française. Chez les uns, réveil de l'esprit, révolte de la fierté, générosité allant au sacrifice sitôt qu'il s'agit de sauvegarder la place que prit ici la langue française il y a trois cents ans et que lui garantissent maintes raisons d'ordre historique, constitutionnel ou de culture de l'esprit; chez les autres, indifférence, tenant au mépris, pour notre langue, et perte des qualités de l'âme française, envahissement de tout l'être par les façons de penser et de sentir anglo-saxonnes ou américaines.
On ne saurait s'étonner d'un tel résultat. Parler une langue, a-t-on dit, c'est agir nationalement. A quoi tient une communauté linguistique, sinon à la compréhension identique, dans chaque individu d'un groupe humain, du but de la vie, à des façons pareilles de concevoir l'existence humaine, d'en ressentir les réalités, d'en reconnaître le prix
l'action française
et la valeur? C'est toute l'âme d'une race, sa métaphysi que et sa connaissance des êtres et des choses, que portent en~ leurs syllabes les mots d'une langue; délaisser ceux-ci c'est renier celle-là. Ce sera donc restaurer l'âme française chez plusieurs de nos compatriotes, et ainsi vivifier leur sens national, que de les amener à maintenir et propager en Amérique le respect, le culte de la langue française.
L'élite pensante et agissante peut accomplir davantage pour hâter sur ce point une réforme dans les idées et les lois, provoquer chez notre peuple un plus efficace attachement aux vocables du langage français. Du même coup, elle stimulera chez nous l'âme française, elle fortifiera à un haut degré le sens national. Par la langue écrite et parlée, c'est notre passé et nos espoirs d'avenir, l'excellence de nos traditions et de notre valeur sociale, les caractéristiques et les beautés reconnues à notre race et à son territoire par la géographie humaine et physique que nos intellectuels doivent populariser, faire davantage aimer. Leurs œuvres établiront un lien immatériel entre tous les êtres de chez nous; elles leur rendront commune l'âme nationale, sensible le secret de sa conscience, aimable le visage de notre pays. La langue édifiera, ici comme elle l'accomplit ailleurs, une littérature, "un trésor commun de sentiments et d'idées". Animatrice du sens national, notre littérature devra s'enrichir d'expressions, de sensibilité, d'images et de pensées inspirées par les hommes et les choses du pays canadien. Si le sens national se conserve ou se déforme selon les idées et les sentiments où il se meut, il ne peut demeurer indifférent au fond ni à la forme des œuvres de l'esprit. Il requiert la solution du problème de la nationalisation de notre littérature. Comment chacune de ses manifestations, histoire et roman, contes et poèmes, épopées et chansons populaires.
enfermera-t-elle dans sa prose ou sa poésie un "élixir national"?
Dans la querelle du régionalisme contre l'exotisme, on exagère parfois la thèse de l'adversaire pour y mieux trouver matière à condamnation. Aux uns le régionalisme ne peut être qu'une petite fleur sauvage élevant sa tige grêle aux bords du sentier des vaches; au jugement des autres, l'exotisme apparaît sous la forme d'une barque montée par un marin attardé aux rives des mers de corail. Les modérés veulent concilier les extrémistes ; ils se disent satisaits si nos littérateurs écrivent avec une âme canadienne, a matière de l'œuvre d'art et le sujet traité leur important jissez peu. Il semble bien que ce conseil est prématuré, bu'il ne suffirait point à réaliser la nationalisation de notre littérature. Écrire avec une âme canadienne, c'est précisément l'écueil où s'arrêtent nos écrivains. La formeront-ils, j;ette âme canadienne, en eux-mêmes et autour d'eux, s'ils laissent leur esprit et leur cœur s'éprendre des lointaines nerveilles? S'il est impossible de traiter bien un sujet ans entrer dans l'atmosphère qui l'enveloppe — et comaent le nier ? — nos écrivains déformeront leur mentalité anadienne, encore insuffisamment constituée, s'ils ne trourent matière à penser et à écrire que des rives du Tibre à elles de la mer Indienne. Souhaitons que nos écrivains tudient tout d'abord les faits et la nature de notre pays, egardent nos lacs et nos montagnes plutôt que de contemler
Des cimes de l'Olympe aux neiges du Tymphresîe, La riche Thessalie et les monts glorieux. Ils formeront ainsi leur âme canadienne. C'est ainsi, q tous cas, qu'ils aideront le sens national à se maintenir; 3 sentiment patriotique ne saurait s'accommoder d'une utre conception de notre littérature. Les livres qui lui
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feront appui sont les ouvrages conçus, écrits comme L'Ap delà Race, qui, composé de sentiments et d'idées de chez no n'en est pas moins le mieux réussi des romans canadie
L'histoire, vouée au récit des gestes de notre race, p sède cet avantage d'être dans notre littérature un domai naturellement nationalisé. Elle contribue, plus et mie que tous les autres genres littéraires, à tenir en éveil l'a nationale et à la fortifier. Sachons reconnaître cette véri Les partisans de l'entente de 1867, en fixant notre esprit s les faits de la Confédération, suppriment de l'histoire; souhaitent envelopper d'oubli les pensées et les ceuv d'autrefois, révélatrices d'anciens et de durables désaccords Écartons ces voiles; puisons dans les annales canadiennes le souvenirs qui soutiendront notre fierté et notre ardeur survivre. L'enseignement de l'histoire peut être un moye: puissant d'éducation si l'on sait en faire non seulement Pin* trument qui orne la mémoire de l'enfant, mais surtout un méthode pour former sa conscience sociale et son ser national. L'initiation patriotique suivra l'étude des pagf où s'aperçoivent le point de départ de notre race, les rout( ensanglantées que montèrent ses fils, les luttes qu'ils soi tinrent contre la nature et contre les hommes hostiles à lei destin. C'est déjà penser et agir nationalement que c sentir son esprit et son cœur remués par les vertus d< ancêtres, la beauté de leur héroïsme.
Mais l'on ne peut tracer ici le programme complet qi doivent remplir intellectuels et hommes d'action, profe seurs de sens national. D'autres sujets y trouverais place. Dans leur aide au sentiment patriotique, ces 0 vriers de la pensée nationale tiendront compte du réel; i n'auront garde de méconnaître le côté matériel. Ils verro: dans la nationalité autre chose qu'un "système économiqi ayant pour but de faire vivre une population", "une ass
dation vivant surtout de bonne soupe". Ils sauront du noins découvrir des rapports étroits entre un solide patrioisme et les intérêts matériels. Voulant manier toutes nos brces existantes, ils n'oublieront pas que les questions l'ordre économique jouent dans l'évolution des peuples un [oie de premier plan, que la considération des avantages jnatériels intervient souvent à côté des affinités de race ou de langue et impose aux occupants d'un territoire des gestes )olitiques.
Dans la lutte poursuivie pour le sens national par cette lite, comptera aussi la défense de notre nationalité contre 3S dissolvants. La race ne saurait assimiler à l'infini; équilibre que lui font sa constitution zoologique et ses jualités morales se romprait vite sous l'amas trop considéable d'apports hétérogènes. Quelle défiance, par exemple, je provoque pas le cosmopolitisme sous toutes ses formes? !>ue deviendrait le sens national si l'on s'abandonnait à cette Irise de possession de notre âme française par l'âme étranpre au moyen du mariage mixte, des influences dominal'ices de l'amitié ou de la finance ? La voie est courte qui liène de ces sortes d'union à cet état mitoyen, impersonnel, |îi les caractères du type s'effacent, où un homme est comme >ut le monde parce qu'il est de tout pays et de toute ationalité.
Préparer le sens national, le défendre, le développer, l'est pas l'œuvre d'un citoyen ni d'un jour. Chacun doit înser et agir en patriote et à chaque heure de l'année, our qu'il en soit ainsi, pour que l'ivraie de l'âge mûr étouffe pas le sens national, il importe de le faire germer lus l'enfant. Dans la famille et à l'école, l'éducation et nstruction doivent tourner à fixer pour toujours l'esprit » le cœur de l'enfant à l'âme de sa race. Avant que de nger à nationaliser la littérature, ce sont les divers ordres
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de notre enseignement qu'il faut tout d'abord marquer profondément des réalités canadiennes. Orientons dans le sens national la formation de tous nos écoliers. Que manuels et leçons portent une pensée nationale, éveillent en l'âme de l'élève le sens de ses responsabilités de Canadien français, la fierté de sa race, le vouloir de la servir. Sans ce fondement, la structure du patriotisme demeure chancelante. L'enfant, formé par le foyer, l'école et le collège au sens national, ordonnera les actes de sa vie à la conservation des vertus catholiques et françaises. Il voudra restaurer jusqu'au complet épanouissement la foi et la langue, les lois et les traditions, tout l'héritage spirituel de notre race.
Antonio Perrault.