GRAINS DE SABLE
Par Blanche GAG NON
Il y a un an paraissait un livre qui passa sans bruit, comme une lersonne discrète au milieu d'une foule agitée. Mais arrêtez cette peronne, demandez-lui un renseignement : sa distinction vous apparaîtra ans ses paroles et dans ses gestes. De même ouvrez ce livre, vous vous • trouverez en excellente compagnie.
Un premier chapitre explique la métaphore du titre : pourquoi trains de sable ? Un second vous dit dans quel but on les a publiés : our aider à une œuvre des Bons Livres. Le reste du livre se divise en eux parties; l'une consacrée à la musique, l'autre au couvent des Jrsulines. Puis viennent trois ou quatre chapitres qui n'ont aucune ttache spéciale, si ce n'est un même style correct, limpide et alerte.
Les souvenirs de l'auteur, jadis élève au couvent des Ursulines de Juébec, voltigent autour de quelques vieux portraits, ceux de Louise e la Vallière, de Marie-Catherine de la Rochefoucauld, de Madame )avane, de Madame Wheelwright, personnages qui ont vécu au monasàre, ou pour qui on y a prié. Des pages touchantes nous racontent la ie de Madeleine de Repentigny, ou encore nous font assister à la fête e Noël parmi les élèves. Ce dernier récit est un des mieux venus du îcueil.
Mais la partie du volume qui, selon nous, le recommande surtout la jeunesse étudiante est celle où l'auteur, fille de musicien et musiienne elle-même, parle de musique. Il y a là toute une série de conîils de bon goût, de modération, de franchise, toute une collection de îgements éclairés, les uns et les autres égayés de mots d'esprit et d'anecotes amusantes, qui, à la faveur d'une lecture facile, peuvent pénétrer ans de jeunes cerveaux et s'y établir. Qu'est-ce qu'un musicien^ ►uel rôle joue Y oreille dans l'art? Comment il faut comprendre la *itique. Ce qu'il faut penser du snobisme. La musique moderne. ia plaie des pianos. Comment on doit écouter la musique. Ce u'on a le droit d'attendre d'un chanteur et ce qu'il ne doit pas chanter, a beauté du plain-chant et des cantiques. Le deuil et ses rapports vec la musique... On le voit, voilà bon nombre de points sur lesquels est bon d'avoir des idées justes. A propos de chacun, l'auteur des 'rains de sable dit des choses sensées et c'est pourquoi nous recommanons chaleureusement son livre.
Le style d'ailleurs en est bon. Mlle Blanche Gagnon écrit simplement et clairement : ce qui fait qu'on la lit sans effort et avec plaisir.
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Qu'elle nous fasse le portrait d'un musicien aveugle : Paul Letondal; qu'elle nous raconte la fondation des Sœurs de l'Espérance; ou qu'elle nous conduise auprès d'un vieux moulin de l'Ancienne-Lorette, c'e toujours avec une distinction sans apprêts qui n'est point dépourvue de sensibilité. L'auteur est fille de feu Ernest Gagnon; elle a hérité de son père ses exquises qualités.
Louis Deligny.
Une ville Qu* a Pu v0*r> sans l'admirer, la capitale du Canada' . On esijb séduit, dès l'arrivée, par ses abords. Contraire ^ ^ ment aux entrées de Montréal et de Québec, et de presque
toutes les grandes villes d'ailleurs, Londres et Paris compris, celle d'Ottawa est propre et gracieuse. Pas de taudis, pas de ruelles, pas de fonds l de cour. Le train longe le canal Rideau bordé de parcs et de belles fa résidences. Puis, sitôt descendu et la grande salle de la gare traversée, l vous débouchez dans un quartier spacieux, aéré, bien ordonné.
Continuez, et la même impression favorable ne fera que s'accentuer. m Rues larges et propres, édifices bien bâtis, parcs nombreux et soigneusement entretenus, Ottawa est vraiment une ville pimpante où il doit faire bon de vivre.
Asoect Hélas ! à ce tableau, la vérité nous force à mettre une !
« . ombre, qui lui enlève de sa valeur. Capitale de tout le i
° Canada, siège d'une population mixte où l'élément français B
compte pour près de la moitié, Ottawa présente cependant par sa toilette b
commerciale, ses annonces, ses affiches, ses enseignes, le langage même >
d'un grand nombre de ses habitants, un aspect presque totalement sa
anglais. a
Il nous a été facile, dans une course récente, de constater ce fait.
A la gare même, toutes les inscriptions sont anglaises. Je m'approche m
du comptoir où se vendent les journaux. "Le Devoir, monsieur — None j
left, sir, — Vous dites ? — None left /" On se croirait à Toronto, \
pardi ! Tout près de la gare, un magasin pour les touristes. On y trouve a
des souvenirs de la ville: cartes postales, objets de fantaisie, etc. Je i m'y risque. Les commis ne parlent qu'anglais.
Les services Peut-être serais-je plus heureux avec les services , |. publics. Un tramway passe. En grosses lettres,
" à l'extérieur, tout près de l'entrée : Please hâve exact
ire ready. Que ceux qui ne comprennent pas l'anglais s'en tirent xmme ils pourront ! Gare à eux, cependant, s'ils essaient de pénétrer l'intérieur sans présenter leur argent ou leur billet !
Voici une rue qu'on répare. Elle est fermée à la circulation. Une Lscription imprimée sur un chevalet le dit, mais encore dans une seule ngue : street closed to trafic. Évidemment l'administration publique \t unilingue. La ville d'un côté, la compagnie des tramways de l'autre, norent le français.
Chez les Mais il doit rester à notre langue un refuge. Les
a. Canadiens français sont au moins maîtres chez eux.
Si les grosses compagnies violent leurs droits, ils auront
tns doute à cœur, eux, de les maintenir à leurs foyers, de s'y attacher
autant plus obstinément qu'ils sont ainsi ouvertement foulés aux pieds.
Je m'engage donc à la hâte, et tout joyeux, dans un quartier fran-
lis. Des deux côtés de la rue où je marche, s'étalent des noms qui me
>nt familiers : Leblanc, Rainville, Huot, Ouellet. Mais quoi ! Que
3Îs-je au-dessous ? Méat market — Barber — Merchant tailor —
'pholstering. Oui cela, et uniquement cela. En vérité, j'en ai reçu un
>up au cœur.
Précisions ^e ne voudrais Pas exagérer. Je ne voudrais pas
a . surtout paraître ignorer les résistances victorieuses
nécessaires , , . „ , . ,. . , . , ,
qu opposent a lambiance anghcisatrice de la capi-
Je quelques-uns des nôtres. Aussi ai-je dit que la ville d'Ottawa avait a aspect presque totalement anglais. Cela laisse entendre qu'on y ncontre, de ci de là, des inscriptions françaises. De fait, d'importantes stitutions ne craignent pas de les arborer: le Monument national, le roit, l'Hôpital général, la Banque nationale, etc. Rue Rideau, la upart des avocats canadiens-français ont aussi leur titre affiché dans s deux langues.
Je suis heureux de signaler ces faits. Mais il n'en reste pas moins :ai qu'un grand nombre de nos compatriotes cachent leur nationalité ►us des raisons sociales anglaises; que plusieurs, s'ils affichent leur nom ançais, lui collent une étiquette professionnelle ou commerciale anaise; que la toilette de la ville enfin, et précisément à cause de ces anquements, n'est pas bilingue, comme l'est la population, mais presque tclusivement anglaise.
316 l'action française
Conséquences ^* ces* ce^a ^ ma s* Pr°f°ndém€ f r\e> te* attristé. Oh ! je sais bien que de mauvai
exemples viennent de Montréal et de Québec, et qu'aucune de ces villes ne pourrait jeter la pierre à la capitale. Mais leur mal a déjà été plusieurs fois dénoncé. On s'occupe actuellement d'y porter remède. Des améliorations se manifestent déjà. Et enfin, et surtout, Ottawa occupe une situation exceptionnelle.
C'est là que viennent se rencontrer de toutes les parties du pays les représentants du peuple. Des députés anglo-canadiens y prennent contact pour la première fois avec une population en partie française. Ils ont probablement entendu dire que nous tenions à notre langue. Ils l'entendront répéter au Parlement quand telle mesure — publications officielles bilingues, monnaie bilingue, timbres bilirgues, etc. — sera présentée. Mais s'ils se promènent quelque peu dans la capitale, ils verront vite les faits se dresser contre ces affirmations. Ils constateront de leurs yeux que, libres de se servir du français, nos compatriotes le mettent de côté. C'est la langue anglaise qu'ils courtisent. C'est à elle qu'ils confient leurs intérêts commerciaux. C'est en elle qu'ils mettent leurs espoirs terrestres. "Balivernes, pourront-ils alors répondre aux orateurs qui défendront nos droits, mots en l'air, que cet attachement dont vous parlez pour la langue de vos aïeux ! Vous n'avez qu'à sortir de cette enceinte, qu'à faire quelques pas dans la première rue, qu'à regarder les enseignes et les annonces de vos compatriotes. Vous verrez quel cas ils font de ce français tant aimé ! Ils le relèguent au fond de leurs demeures ou dans la cour où jouent leurs enfants, pour étaler sur les façades de leurs magasins, sur leurs factures, sur leurs annonces, en lettres aussi grosses que possible, la vraie langue des affaires, notre langue, la langue anglaise !"
A l'œuvre "Qui tient la langue, a dit Mistral, tient la
^ ^ clef qui, des chaînes, délivre un peuple". Il est
* donc temps de réagir. Que faire ? Aux patrio-
tes outaouais, aux vrais Canadiens français de donner l'exemple. Ils ont déjà prouvé qu'un sang fier coulait dans leurs veines. Ils se sont dévoués pour le salut de lerrs écoles. Qu'ils ne dédaignent pas cette lutte d'un nouveau genre. Encore un coup, elle a son importance. Elle commande de généreux sacrifices. Une communauté religieuse, qui n'est pas riche, vient de décider la dépense d'une cinquantaine de piastres pour mettre sur les robinets de sa vaste maison, des disques français — froid, chaud — à la place des disques anglais. Qui voudrait
reculer, après cet exemple, devant la dépense de quelques piastres pour faire poser sur sa vitrine des inscriptions françaises ?
Et. qu'on me permette de faire encore appel ici à l'Association catholique de la Jeunesse canadienne-française, à la société Saint- Jean- Baptiste, au cercle catholique des Voyageurs, et aux autres associations patriotiques d'Ottawa. Un mouvement, je crois, avait été commencé, il y a quelque temps, pour donner à la capitale une toilette plus française. Qu'on le reprenne, s'il est tombé, mais avec un programme net et méthodique. On pourrait diviser la ville par quartiers ou par rues, faire le relevé de tous ceux qui sont en faute, puis... les entreprendre. Une lettre ou une visite suivie, selon les résultats, d'une autre lettre ou d'une autre visite, et ainsi de suite jusqu'à amendement complet et réparation publique du coupable ! Cela demande de l'organisation, du caractère, de la persévérance; c'est vrai, mais j'aime à croire, mais je suis certain, d'après leur passé, que ces qualités ne font pas défaut à nos amis d'Ottawa. Ils seront heureux de les mettre au service de leur langue, au service de la race dont ils gardent un des points stratégiques, un des avant-postes les plus importants.
Pierre Homier.