NOS LOIS FRANÇAISES
Des paroles qui sont à retenir : elles sont de M. Alexandre Taschereau, lors d'un banquet récent offert à sir François Lemieux.
"Dans une province française comme ia nôtre, avec une mentalité française comme celle que nous avons, il nous faut avant tout des lois françaises. Tant que je resterai à la tête du département du procureur-général, dit l'orateur, aux applaudissements des convives, je travaillerai sans répit à résister à ce système qui tend à l'unification des lois au Canada".
UN GEOGRAPHE
Emile Miller est mort au seuil de l'âge mûr, à 37 ans, en pleine vigueur intellectuelle, en pleine production géographique. Victime de son amour paternel, il a donné à son fils, en danger de périr dans les eaux du fleuve, son dernier souffle et sa suprême pensée.
Sa disparition, si tragiquement soudaine, a provoqué des regrets qui s'augmentent de tout ce que l'enseignement géographique se promettait de son beau talent et de son activité infatigable. Les plus touchants témoignages sont venus à sa famille de tous ceux qui l'ont approché et connu. Ils ne la consoleront pas de sa perte; ils rendront du moins plus cher le souvenir d'honneur qu'il lui a laissé. Son œuvre scientifique est restée inachevée. Seules quelques parties de son dessein ont reçu un commencement d'exécution. Elles font entrevoir une vaste construction d'ensemble dont le plan seul nous est connu. Pourrait-on, à l'aide des conférences laissées en manuscrits, ajouter encore à l'œuvre déjà donnée au public ? Il se peut. Mais auparavant, c'est ailleurs qu'il faut porter nos efforts, pendant qu'il en est temps encore.
Emile Miller était né à Saint-Placide, petit village situé presque au confluent de l'Ottawa et du Saint-Laurent. La nature y est vaste et belle: c'est la grande rivière qui vient du nord et dont l'élargissement de 4 milles forme le lac des Deux-Montagnes; en amont, des îles boisées; e face, les villages du comté de Vaudreuil. Rien ne born ici l'horizon que le mont isolé de Rigaud et les lointain de la plaine se mariant avec le ciel clair qui apporte les vents d'ouest.
Autrefois, pendant la belle saison, il y avait là, sur le lac, un va-et-vient continuel. Les longues théories de barges glissaient dans le sillage des remorqueurs; les trains de bois, les "cages" couvertes de tentes descendaient vers Montréal et allaient même jusqu'à Québec. Emile Miller a subi profondément le charme de cet espace immense et l'attrait de cette vie active. Il s'en est rempli les yeux et l'esprit. Bien plus, un goût très prononcé pour le dessin les lui a fait mieux saisir et comprendre et lui a révélé des richesses de détails et de tons qu'il n'oublia jamais.
A l'école de son village, il se montra studieux, appliqué, jovial pour tout et déjà rêveur. A 14 ans il alla au presbytère prendre des leçons de latin et la lecture des livres qu'il en rapportait devint son passe-temps. Deux ans plus tard il arrivait à Montréal où il trouvait déjà deux de ses frères. Son père, chargé d'une nombreuse famille, le destinait au commerce des drogues. Emile s'y livra pendant deux ans contre son gré. L'étude le consola du spectacle des flacons soigneusement rangés sur leurs étagères et de l'atmosphère méphitique qu'il respirait. Il obtint sans peine son brevet d'étudiant en pharmacie. Deux mois plus tard, entraîné par une indomptable soif d'aventures, il était en route pour l'Europe, à bord d'un cargo où il remplissait, pour gagner son passage, l'office d'homme de peine.
Que s'était-il passé ? On le devine: pris de la nostalgie des grands espaces, attiré par l'Europe dont il commençait à entrevoir la splendeur, il s'était embarqué à l'insu des siens sur le premier paquebot en partance de Montréal. Sans ressources, sans but arrêté, il se jetait au milieu (1rs difficultés, sûr de pouvoir les résoudre. Il voyagea en Angleterre, passa en France, mais il ne put atteindre Paris. Aux consuls des villes françaises et anglaises du littoral,
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il fallait d'autres garanties qu'une belle ardeur pour les études et des promesses à longue échéance. Un jour, la misère le frôla; il se rembarqua au plus tôt et revint à Montréal avec des souvenirs qu'il garda pour lui seul.
Il se remit aux études, régulières cette fois, dans une école qu'il était dans la tradition de la famille de fréquenter: l'Ecole normale Jacques-Cartier. Il y passa deux ans, solitaire, taciturne, dévorant les livres et formant toutes sortes de projets disparates. La vie Pavait déjà aigri et, sans goût pour l'enseignement primaire, il ne voyait guère où l'allaient conduire ses études pédagogiques.
Je n'avais pas tardé à remarquer Emile Miller qui était pour moi plus qu'un élève, un ami d'études. Je l'entretins des leçons de géographie que j'avais entendues à Paris, de maîtres tels que Marcel Dubois, Vidal delaBlache, Schirmer et l'abbé Lebel. Mieux encore je lui prêtai les livres que j'avais rapportés d'outre-mer; je lui parlai de la riche documentation géographique inexploitée que contiennent les rapports du département des mines et de la commission de géologie d'Ottawa. Ce fut pour lui, comme autrefois pour moi, une révélation et un enchantement. Un domaine immense de pensée scientifique s'ouvrait devant lui: il était du premier coup entièrement gagné à la géographie. C'est elle qui donnera désormais à ses études l'unité de vue et d'efforts qui leur manquait encore.
Mais il fallait vivre d'abord. Miller trouva un petit emploi à l' hôtel-de-ville de De Lorimier, puis au bureau des archives de Montréal. Le salaire était misérable mais suffisant pour vivre marié. Désormais Miller ne pensera plus qu'à sa famille bientôt nombreuse et à ses études favorites. Le soir, quand il rentrait de son travail et qu'il retrouvait la "sainte paix," ainsi qu'il disait, il reprenait ses livres et dérobait à son sommeil le temps qu'il fallait pour
les lire et les compulser, pour prendre des monceaux de notes. Puis il écrivait rapidement, fiévreusement, d'un trait, des pages qui avaient à peine besoin de retouches.
Son oeuvre est considérable si on la mesure au temps qu'il a pu lui consacrer. Faut-il rappeler que son premier ouvrage fut une "encyclopédie." C'est bien cela. Obligé pour entrer dans la confrérie des apothicaires de parcourir un programme aussi vaste que superficiel, il eut l'idée généreuse de faire bénéficier les candidats à la pharmacie du travail qu'il s'était imposé à lui-même. Il publia pour eux un volume de 200 pages où voisinent les éléments de vingt-cinq matières différentes. Peine perdue. Ni lui ni son imprimeur ne firent fortune avec ce petit livre que les étudiants ne consultèrent pas. Au sortir de l'Ecole normale, avec des connaissances littéraires et scientifiques étendues, il eut tout de suite ses grandes entrées auprès des revues où il multipliait des articles de géographie surtout, autant pour se faire la main que pour attirer peu à peu l'attention du public sur sa science préférée.
A cette époque de 1909, il a déjà l'idée d'une étude d'ensemble du Canada, considérée sous l'angle où se sont placés Duruy, Michelet, et plus récemment Vidal de la Blache, pour mieux faire ressortir l'unité du pays et du peuple qui l'habite. Il a d'ailleurs entre les mains et médité les travaux d'Albert de Lapparent, de Martonne et de Suess, en particulier sur ce bouclier canadien dont l'appellation qui date d'un demi-siècle, exprime en deux mots la vigoureuse unité de cette "couronne d'un monde" qu'est notre Canada.
Après trois ans de travaux qu'il déroba à son sommeil, il publie enfin Terres et peuples du Canada, ce petit livre qui contient les pages les plus personnelles qu'il ait écrites. Il me donna le plaisir de le présenter au public. J'étais
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loin de penser alors que ce travail de synthèse, que je saluais comme une espérance, resterait le centre de son oeuvre. Lui-même n'annonçait-il pas dans un En préparation, trois autres volumes de 150 pages chacun, destinés à l'enseignement supérieur secondaire et primaire, et un ouvrage dont on devine la nature: La Laurentie et ses marches, et qui est resté à l'état d'ébauche ?
Les dix chapitres de cette oeuvre de généralisation se réduisent à trois thèmes traitant, le premier, de la géographie physique du Canada, le second, des races qui l'habitent et le troisième, des influences de la géographie sur chacune des provinces canadiennes.
Le sujet était bien un peu trop vaste pour être traité à fond, en 180 pages, surtout quand on se rappelle que l'étude de la géographie canadienne seule couvre un espace grand comme l'Europe. Aussi lui-même la qualifie-t-il justement d'esquisse, procédant par affirmations successives pour arriver tout de suite aux conclusions générales.
Puis rapidement il fait l'historique des deux régimes consécutifs, français et anglais, marquant les similitudes et les contrastes que présentent dans un pays neuf comme le nôtre, deux civilisations si différentes de pensée, de tendances et de sentiments. Ces faits généraux, déjà étudiés par Marcel Dubois, Paul Leroy Beaulieu et Emile Salone intéressent l'historien aussi bien que le géographe qui doivent, ici plus qu'ailleurs, marcher la main dans la main. Tous deux, en effet, ne peuvent manquer d'observer que l'Anglo-saxon, débarqué en Nouvelle-Angleterre et arrêt dans sa marche vers l'ouest par la barrière des Alléghanys, agira tout autrement en Amérique que le Français, qui entre en Canada par l'interminable voie de pénétration du Saint-Laurent et des Grands Lacs et qui, en 60 ans, atteint par terre le golfe du Mexique. Ce seul fait en explique une
infinité d'autres, d'ordre politique, économique et social, touchant les deux systèmes de colonisation des Français et des Anglais en Amérique.
Enfin, quant aux races qui habitent aujourd'hui notre pays, Miller sent bien qu'elles ont d'autant moins subi l'empreinte du sol qu'elles sont plus récentes, moins canadiennes si l'on veut, conséquemment qu'il est singulièrement difficile de conjecturer ce que la géographie a déjà fait ou fera d'elles. Il n'y a pas soixante ans que la confédération a commencé de réaliser l'unité politique et territoriale et, depuis ce temps, un grand fait dont on aperçoit à peine les premières conséquences s'est produit et s'accentue sous nos yeux: je veux dire, le peuplement rapide par immigration étrangère des provinces médiales. Loin d'obéir à un concours systématique de forces dont l'emploi dépend de l'homme, les races sont encore aux prises avec les incohérences locales qui empêchent de s'accuser l'individualité du pays. Dans ces conditions, il est hasardeux peut-être de faire en Canada de la géographie humaine, s'il est vrai que celle-ci correspond à un développement avancé de rapports généraux. Mais il n'est pas interdit d'exprimer quand même son opinion sur les problèmes canadiens de l'heure actuelle: individualisme grandissant des deux races française et anglaise, emprise américaniste et surtout impérialisme britannique. Miller est franchement nationaliste de doctrine, voulant qu'on mette au premier plan le souci exclusif de l'intérêt national.
Ce livre tout plein de pensée personnelle aurait sans doute été remis sur le métier et remanié, si son auteur en avait eu le loisir. En y ajoutant ici et là certains développements nécessaires, des cartes et des figures explicatives, il en aurait fait pour longtemps une sorte d'introduction générale à l'histoire du Canada. Tel quel, il constitue
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une étude très suggestive, bien pensée et vigoureusement écrite et qui devrait se trouver dans les mains de tout étudiant en géographie canadienne.
Ayant fait son tour du Canada, Miller se tourne vers les questions d'enseignement qu'il ne perd pas un instant de vue, jusque dans les articles qu'il publie un peu partout.
En 1913, il inaugure cette longue série de cours et de conférences qui lui permettront de couvrir devant des auditoires très différents, au Monument National, à l'Union Catholique, à l'Université, un vaste domaine d'études géographiques. La Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal est la première à lui offrir une modeste chaire au Monument national, sorte d'université populaire qui a déjà rendu à de nombreux élèves d'inappréciables services. Miller y donna des cours de géographie générale qu'il illustra de projections fixes. A lire les manuscrits qu'il a laissés — au début de ses cours il écrivait tout — on constate avec surprise qu'il n'évite aucune question, si technique soit-elle, qu'il juge nécessaire au développement logique et approfondi de son sujet. Et ce qui est encore plus étonnant, c'est que son auditoire au lieu de décroître augmente sans cesse. Il y avait là bien des habitués qui se consoleront difficilement de la suppression de ces cours populaires du dimanche.
Dans une deuxième série de cours, Miller aborda la géographie humaine, suite naturelle de la première et son complément nécessaire. On sait qu'elle a pris de nos jours, avec les beaux travaux de Jean Brunh es surtout, un élan considérable. Bien qu'à ses débuts encore, elle a déjà porté ses investigations sur une infinité de sujets, ne laissant dans l'ombre aucun des phénomènes de l'activité humaine. Tout l'intéresse dans l'effort de l'homme pour subjuguer la matière et la faire servir à ses nombreux besoins. Son do
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maine est pour ainsi dire sans bornes: il embrasse tout l'homme. Miller en sut tirer de belles études. l
Les années suivantes, Miller étudia la géographie du Canada, en commençant par Terre-Neuve, la grande île qui ferme le golfe Saint-Laurent à l'est. C'était l'ordre logique. Quoique colonie autonome, Terre-Neuve fait partie intégrante de notre pays par son histoire et la richesse inépuisable de son Grand Banc. En outre, depuis Elisée Reclus qui a consacré au Canada tout un volume de sa Géographie générale, bien des études régionales ont été publiées par les géographes anglais ou français. L'exploration géologique a resserré le réseau de ses itinéraires et accumulé une foule de documents nouveaux. C'était donc un beau sujet à traiter autant pour essayer une classification plus neuve, que pour justifier dans le détail les conclusions de Terres et Peuples du Canada.
Puis le professeur aborda sa quatrième et sa dernière série de cours: les colonies anglaises dans leurs rapports géographiques et économiques avec la métropole.
En 1920, l'Université de Montréal ouvrait à Emile Miller sa chaire de géographie de la faculté des lettres, qu'elle venait de réorganiser, disons plutôt, de créer de
1 Voici à titre documentaire, la suite des cours de Miller à l'Université de Montréal, sur la géographie humaine, année 1921-22: (A) L'homme et le milieu naturel. 1. — Les degrés de civilisation. 2. — Le climat 3. — Le relief et l'environnement. 4. — Le fleuve, la côte, la mer. 5. — La maison, le vêtement, la route. 6. — Le partage du sol. 7. — Élevages et cultures. 8. — Les vicissitudes du peuplement végétal et animal. 9. — La toponymie. 10. — S'il y a un déterminisme en histoire; le génie.
(B) — L'État et le milieu naturel. 11. — L'espace, relativité de sa valeur. 12. — La distance, les problèmes de la circulation. 13. — Suite du précédent. 14. — L'altitude et les différences de niveau; l'hydraulique. 15. — Les capitales et les villes modernes. 16. — Frontières naturelles et frontières artificielles. 17. — Nos frontières. 18. — La colonisation contemporaine. 19. — Les ressources économiques du globe. 20. — L'avenir de l'humanité.
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toutes pièces. En y montant, le jeune géographe recevait la consécration de son autorité grandissante, une récompense et un encouragement précieux.
(Vite année-là, il mena de front deux séries de cours: leçons de géographie humaine à l'Université, de géographio du Canada au monument National, ordre qu'il alterna l'année suivante. Il fut à la hauteur de la tâche entreprise. Il est vrai qu'avec le travail et l'expérience, lui était venue une grande maîtrise de pensée et de parole. Très vite maintenant, il réunissait les matériaux d'une leçon, en traçait le plan, puis l'expression venait d'elle-même, au fil de l'improvisation. Son cours se haussait d'autant, en vie, en couleurs, en originalité de bon aloi.
A ce travailleur, à ce jeune savant, il ne restait plus, je crois, que l'ambition de publier les livres nécessaires dont les matériaux s'accumulaient depuis si longtemps. Des nombreux articles parus sous son nom depuis quelques années, il y avait de quoi faire un gros volume. Miller réunit ceux qu'avaient publiés la Revue trimestrielle et le Bulletin de la Société de Géographie de Québec et, en 1921, il les offrit au grand public avec ce titre significatif: Pour qu'on aime la géographie.
Sans doute, ce livre accuse un travail moins personnel, quoique encore marqué d'une certaine originalité d'allure et de conception. On y reconnaît davantage l'influence des maîtres dont il était visiblement le disciple, en particulier Marcel Dubois, dont la pensée et souvent l'expression géographique apparaissent à chaque page, pour ainsi dire, dans la Découverte de la terre et V Evolution de la géographie.
D'ailleurs l'histoire de l'effort de l'homme pour connaître l'étendue et les limites de sa "cage," est devenu le chapitre d'entrée indispensable à tout ouvrage de géographie scolaire. Marcel Dubois et Lespagnol nous en donnent
des exemples qui s'imposent. A son tour Miller a repris ce thème si palpitant d'intérêt et il l'a traité avec l'ampleur qui lui revient.
Au moment où la mort l'a frappé, Emile Miller mettait la dernière main à un ouvrage de 4 à 500 pages qu'il devait publier bientôt, en vue de l'enseignement supérieur. Le Bulletin en a déjà fait connaître cinq ou six chapitres. Ce sont: la terre dans l'espace et dans le temps; l'élément solide; l'élément liquide; le volcanisme, etc. Des sous-titres les rendent plus clairs et par conséquent plus aisément assimilables par des élèves. Ils correspondent assez aux divisions de la géographie générale, telle qu'on l'entend de nos jours. D'ailleurs il serait bien inutile de chercher d'autres partages naturels et, avec quelques variantes, on les trouve aujourd'hui dans tous les manuels de géographie physique, aussi bien chez Vidal de la Blache, Marcel Dubois et Schrader, que chez Lespagnol et Aug. Robin dans la Terre.
Avec Humboldt et Ritter qui ont repris la tradition léguée par les Grecs Strabon et Eratosthène, la géographie, en effet, a définitivement acquis droit de cité parmi les sciences naturelles. On a enfin compris, au cours du siècle dernier, que son enseignement ne doit plus se borner à présenter une poussière de faits, une suite incohérente de phémonènes terrestres, une nomenclature sèche et rebutante. Elle a son objet propre, sa méthode, ses lois déterminées.
On la définissait autrefois: la description de la terre. .Elle est cela et davantage encore: une explication raisonnée I du globe terrestre, de sa forme, de son relief, des influences externes et internes qu'il subit sans cesse, brusquement ou jpar progression lente. A la lumière des sciences connexes I comme la géologie et la minéralogie, la botanique et la, : zoologie, l'astronomie et la météorologie, elle explique le
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jeu des influences réciproques qui ont amené le modelé terrestre actuel et sa répercussion sur la vie des individus et des peuples. Par ses conclusions enfin, elle offre des points de contact avec les sciences économiques et sociales, qui s'expliqueraient difficilement sans elle. Car sans tomber dans un déterminisme aveugle, on peut rechercher de quel poids les événements géographiques, c'est-à-dire ceux du milieu physique, pèsent sur la destinée des groupements humains. Les conditions de nourriture, de logement et de vêtement amènent fatalement dans la manière de vivre, de penser et d'agir, des modalités plus ou moins fortement accusées. De ce chef, l'économie sociale, l'histoire politique et administrative, l'ethnologie, se trouvent intéressées au progrès et à la diffusion de plus en plus large de la géographie physique. La science économique s'appuiera donc sur elle, s'il est vrai qu'avant d'étudier la production, la répartition et la consommation des richesses, il est rationnel de chercher à connaître la nature du sol et du sous-sol, les conditions climatériques, les voies naturelles de communication, en un mot, l'universalité de cette âpre lutte entre la nature et l'homme.
lK^Ce rapide coup d'oeil sur la complexité, grande entre tomes, d'une science qui cependant date d'un siècle à peine, donne une faible idée des horizons immenses qu'elle ouvre^devant l'esprit qui sait voir et raisonner. Après s'être arrêté quelque peu à cet ordre de connaissances Victor Cousin n'osait-il pas écrire cette assertion qui, sous sa forme, contient cependant une large part de vérité "Donnez-moi la géographie d'un pays et je vous trouver son histoire." Et Lemaître approuve fort Jules Ferr d'avoir fait de la géographie le centre même de l'enseignement.
Le mérite d'Emile Miller est de l'avoir ainsi comprise,
de s'être mis à l'école des maîtres de la géographie contemporaine, et d'avoir presque achevé en quelques années un solide travail d'adaptation de cette science à notre pays. Il savait que sur ce terrain déjà exploré, nous n'avons pas à battre des sentiers nouveaux. Il n'ignorait pas qu'il nous faut encore aller chercher ailleurs l'inspiration et les meilleures méthodes de travail et de synthèse pour les appliquer aux documents nombreux, géographiques ou autres, que nous laissons inemployés. Pour longtemps encore, en effet, nous resterons tributaires de l'Europe à laquelle nous devons demander les modèles qui nous manquent. Il n'y a pas à s'en scandaliser. Beaucoup de nos grandes écoles sont nées d'hier et plusieurs sont aux prises avec les difficultés d'organisation matérielle. Leur devoir est tout indiqué: rester en relation étroites et suivies avec les grandes écoles similaires d'outre-Atlantique afin de s'épargner les erreurs et les tâtonnements inséparables des débuts. Quelque peine qu'en doive souffrir notre susceptibilité nationale, nous devons continuer de demander à la science d'outre-mer les méthodes capables de vivifier notre enseignement. Les travaux exécutés par des étrangers sur certaines régions du Canada, comme la Géographie de Terre-Neuve de Robert Perret et la Colombie Britannique d'Albert Métin, prouvent suffisamment, je crois, que ce n'est pas la matière d'études qui fait ici défaut. Il reste à notre jeunesse l'obligation de se hausser à la hauteur de la tâche nouvelle qui s'impose, si elle veut se rendre digne de la confiance qu'on lui refuse encore.
Miller avait mis en bonne voie ce travail d'adaptation à notre géographie canadienne. Le manuel qu'il avait composé pour les collèges et que nous espérons pouvoir publier devait, sous sa forme encore élémentaire, marquer Une nouvelle étape vers la géographie scientifique telle qu'on
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l'enseigne en Europe et qui a déjà produit de si beaux fruits N'a-t-on pas dit que c'est à son enseignement géographique universitaire que l'Allemagne doit d'avoir pris une s large part à l'exploration de l'Afrique ?
D'ailleurs nos programmes laissent peu de chose désirer sous ce rapport : ils indiquent la voie aux professeurs et aux élèves. La géographie physique reçoit sa bonne part d'attention à l'Université et le nouveau programme primaire ouvertement lui fait enfin une large place. l
Cet effort devra nécessairement se terminer à introduire ici ce que j'appellerais l'esprit géographique c'est-à-dire la méthode scientifique appliquée à la géographie envisagée sous ses multiples aspects. N'a-t-on pas encore trop de confiance dans les amas de faits disparates, les nomencla-
1 Voici le programme de géographie physique et économique pour l'école complémentaire :
Septième année :
a) Géographie physique, particulièrement du Canada. 1. L'eau liquide : action mécanique et chimique de l'eau. Eau d'infiltration et de ruissellement. 2. L'eau solide : gel, neiges, glaciers. — 3. Mouvements de la mer : marées et courants.
6) Géographie économique. Les produits varient suivant le climat. Étude des cultures alimentaires : 1. Le froment : grands pays producteurs et pays exportateurs. — 2. Le riz : sa culture sous les tropiques; base d'alimentation de plusieurs pays. — 3. La pomme de terre : culture alimentaire et industrielle. 4. La vigne : pays producteur de vin; la betterave; la canne à sucre; le café; le thé; épices; pays producteurs.
Huitième année :
a) Géographie physique. L'atmosphère, l'air; vents divers, réç liers, irréguliers; sécheresse de l'air; évaporation. Déserts de l'ancic monde; eau souterraine, oasis. Humidité de l'air : nuages. — Le fei souterrain. Les volcans : cône, cratère, déjections, laves et cenc" Geysers, sources thermales, eaux minérales. Tremblements de tel secousses, variétés, violence, effets.
b) Culture industrielle. — Importance, pays producteurs et manufacturiers : le lin et le chanvre; le coton; la laine; la soie. bustibles : la houille, sa formation; les principaux pays riches en houille Conséquences : naissance sur place de grandes industries. Le pétrole: principaux gisements. L'asphalte. La tourbe. Minéraux précieux: l'or et l'argent : pays producteurs. Minéraux utiles : le fer et l'acier, le cuivre, le plomb, le nickel, le mercure, l'amiante. Emploi industriel.
tures, les statistiques, les voyages imaginaires ? Tout cela n'est que la préface de la géographie et ne devrait être appris que par surcroît.
La véritable valeur éducative de cette science, pour le répéter, vient d'abord de l'observation qu'elle provoque, puis de la recherche des causes et des conséquences des phénomènes observés, enfin de l'étude méthodique et raisonnée des contitions physiques imposées à la vie végétale et animale ainsi qu'à l'activité humaine sur la surface du globe. S'il est vrai que l'exploration de la terre touche à son terme et que la moisson des faits est complète, il nous reste toujours à rechercher et à découvrir leurs innombrables et mystérieux rapports, et, par suite, à jouir davantage chaque jour de l'admirable spectacle que nous offre la contemplation de notre planète. Toute voie est bonne qui mène à la vérité et par elle, au Créateur des mondes, source de toute lumière.
Un jour, parut devant le Souverain Juge, une âme humaine qui pendant toute sa vie mortelle, n'avait étudié que les oeuvres des hommes, telles que les enregistre l'histoire . "As-tu admiré l'ouvrage de mes mains ?" lui demanda Dieu. — Oui, Seigneur, j'ai vu de grands rois, de sages législateurs, de célèbres conquérants. Rien n'est comparable à l'éclat de leur vie. — Comment? N'as-tu donc observé que les oeuvres des hommes ? Tu n'as rien vu. Retourne sur terre. Va voir la majesté de mes fleuves, l'immensité de mes plaines, de mes forêts et de mes océans, mes montagnes, mes îles, mes volcans. C'est moi qui ai créé tout cela: l'homme n'a fait que les villes". L'âme reprit son corps et parcourut la terre en tous sens. Ce fut le premier des géographes.
N'en doutons pas, l'éveil est définitivement donné. La géographie, telle qu'Emile Miller l'a comprise et ensei-
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gnée, à la suite de ses modèles d'outre-mer, s'est avancée trop loin pour obéir longtemps à un mouvement de recul soutenue qu'elle est par l'appui scientifique qui lui assure un nouvel essor. Et quand on fera l'historique de c< mouvement d'études qui chez nous va s'accentuant, j< ne doute pas que le nom du jeune géographe qui vienl d'être si prématurément emporté par la mort, ne figure ei bonne place sur la liste des initiateurs. Toute son oeuvre révèle un effort dont le profit ne peut se perdre entièrement. 1
1 Bibliographie. Je n'ai pas la prétention de dresser une liste complète des articles publiés par Emile Mille** dans les revues et journaux. Plusieurs n'offrent qu'un intérêt passager qui ne dépassent guère les circonstances qui les ont inspirés. Avec les livres, je signalerai de préférence les pages qui concernent la géographie.
Livres. — 1. Mémento encyclopédique, petit in-16 de 200 pages, chez Lauzon, Montréal, 1904. 2. Terres et Peuples du Canada, in-12 de XIV-192 pages, chez Beauchemin, Montréal, 1912. 3 Id., deuxième édition, 140 pages, ib. 1913. 4. Les Armoiries de Montréal, 16 pages chez Ménard, Montréal, 1920.
5. Pour qu'on aime la géographie, in-12 de 246 pages, chez G. Ducharme, Montréal, 1921.
6. Mon voyage autour du monde. — Publié dans YOiseau Bleu, de Montréal, en 1921, et qui sera peut-être mis en volume à l'usage des enfants. C'est la reprise d'un travail beaucoup plus court qui a paru dans V Album universel du 17 avril 1906 sous le titre : Géographie illustrée du jeune âge.
Manuscrit — Géographie générale, in-12, de 400 à 500 pages, dont 100 pages de gravures, cartes, schémas, etc. Plusieurs chapitres ont déjà paru : la Découverte de la terre, l'Évolution de la géographie, dans Pour qu'on aime la géographie, et le Bulletin de la société de géographie de Québec, 1920-21; la Terre dans l'espace et dans le temps, et l'Élément solide, dans le Bulletin, num. de mai et septembre 1921; l'Élément liquide encore dans le Bulletin, janvier 1922.
Articles divers. — 1. Saint-Placide, brève étude sur la paroisse natale de l'auteur, La Patrie du 4 août 1906.
2. Programme officiel du congres eucharistique de Montréal, écrit pour la cie du Pacifique Canadien, 1910.
3. Ou faut-dl coloniser? L' Action catholique du 25 octobre 1912.
4. Causeries scientifiques, parues dans le Nationaliste de 1922, sur les îles, les lacs, les glaciers, les eaux courantes, etc.