BUREAU DES COMMISSAIRES-CENSEURS
Président : Hon. Sir ALEXANDRE LACOSTE, ex-juge en chef de la cour du Banc du Roi.
Vice-président : L'hon. N. PÉRODEAU, ministre sans portefeuille du Gouvernement Provincial, administrateur de la "Montréal Light, Heat & Power Co."
M. J.-AUGUSTE RICHARD, administrateur de l'Université de Montréal: propriétaire du Fashion Craft.
Reoommandex-vous de FACTION FRANÇAISE chez l'annonceur — pour ■on bénéfices le votre et le nôtre.
MOT D'ORDRE l'action française
de l'Action française DÉCEMBRE 192»
RECAPITULONS
Il est bon, à la veille d'une nouvelle année, de prendre une vue d'ensemble de sa besogne. Récapitulons, encore une fois, tout ce qui manque à notre intégrité française, afin de stimuler nos énergies.
Dans l'administration fédérale la langue française est loin de jouir de la plénitude de ses droits; nous avons des reculs effroyables à racheter. Les compagnies d'utilité publique n'observent pas entièrement la loi Lavergne; on nous parle encore anglais sur les chemins de fer; on nous écrit en anglais des cornpagnies de messagerie et de téléphone. Nos villes, noê villages, nos campagnes portent toujours le maquillage anglais par les enseignes et les annonces. Certaines parties de notre enseignement sont trop anglicisées; des pères de famille nous font des confidences navrantes sur l'anglomanie de leurs garçons et de leurs grandes filles. Le cinéma américain continue de nous envahir et d'entamer nos mœurs. L'intérieur de nos foyers, leur décoration, leur atmosphère est imparfaitement française.
Nos forces économiques ne sont que très peu libérées. Nos classes ouvrières restent encore prises, pour la plus grande partie, dans l'engrenage de l'Internationale américaine. Notre richesse est toujours inorganisée. Un immense coulage se fait vers le commerce étranger, vers les banques, les assurances étrangères. Nous ne disons rien des lents progrès de notre industrie, du domaine national exploité sans nous ou contre nous.
On le voit : il reste encore trop de besogne pour se reposei\ Des progrès sont accomplis chaque jour. Mais jurons-nous d'aller jusqu'au bout de nos énergies pour devenir entièrement tynaîtres dans notre maison. Que ce soit l'une de nos résolutions du Jour de l'an.
L'Action française.
Vol. IX No. 5
"Nous sommes le prolongement de nos parents. Pour fortifier notre personnalité, il faut nous placer dans une suite et nous tenir liés à ceux de qui nous avons hérité. Il importe à notre santé morale que nous laissions les concepts fondamentaux de nos morts parler en nous. Comment mieux les entendre que si nous maintenons les conditions de vie où ils se développaient eux-mêmes."
On ne saurait mieux faire saisir, que par ces paroles d'un académicien contemporain, la vertu des traditions, dans lesquelles se sont incrustés, au cours des âges, les sentiments et les tendances qui ont façonné à chaque race une physionomie particulière et lui ont imprimé un caractère distinctif.
Dans la tradition en effet réside une vertu. Et ce n'est pas pure sentimentalité : c'est l'effet d'une loi profonde qui régit l'évolution des races, en établissant une intime solidarité entre toutes les générations qui communient aux sentiments d'une même âme que chacune a contribué à perfectionner.
Parler de la vertu des traditions, c'est bien entrer dans l'esprit de Y Action française, toute vouée à la défense des nôtres. Puissent ces quelques lignes aider au travail que la vaillante revue poursuit sans relâche, avec un à-propos dont nos trop fréquentes défaillances soulignent l'importance.
Nous soumettrons en premier lieu quelques considérations d'ordre général sur cette loi de développement qui préside à toute éducation; la seconde partie de notre tra-
rai
vail examinera comment cette loi trouve son application dans la fidélité aux traditions.
Les races, comme les individus, obéissent à une loi de développement qu'on ne peut nier sans faire mentir l'expérience, l'histoire et la raison, et qu'on ne peut contredire sans compromettre l'effet du travail d'éducation. Prenons en premier lieu l'individu, l'enfant. L'éducateur ne crée rien chez lui. Sa tâche consiste à développer et à discipliner les activités dont l'enfant a reçu le germe, c'est-àdire les dispositions naturelles qui sont innées chez lui et les dispositions surnaturelles qui lui ont été infusées par le baptême. Or pour atteindre sa plénitude, l'action de l'éducateur doit reposer sur des principes qu'il n'est pas à propos d'énumérer tous; nous en citerons deux pour le besoin de notre thèse.
En premier lieu, l'éducateur doit connaître le tempérament particulier de l'enfant pour y adapter son travail. Chaque esprit, en effet, a "sa forme propre", "sa courbure d'âme originale, son "génie propre", si l'on peut ainsi dire, constituant le caractère distinctif de son individualité ou de sa personnalité. C'est le résultat d'un ensemble de ressources et de défectuosités, de qualités et de tendances natives qui sont en germe chez l'enfant et sur lesquelles s'exerce l'action de développer et de discipliner qui constitue le rôle de l'éducation. L'éducateur doit respecter cette personnalité de l'enfant; le succès de son travail tient à la manière dont il saisira, pour s'y adapter, la forme suivant laquelle son élève doit être gouverné.
En second lieu, pour être normal, le développement des qualités natives doit se faire suivant une progression continue, dans un enchaînement qui relie le présent au passé.
324 l'action française
C'est la condition de tout progrès. Physiquement l'hommi d'aujourd'hui est l'enfant d'hier développé, grandi, fortifi» dans sa vie corporelle, suivant sa forme propre. Voil ce qui doit se trouver dans son être intellectuel et moral "Une éducation ininterrompue est la condition même d toute civilisation et de toute culture." l C'est parce qu'il y suite dans son développement et que cette suite s'enchaîm dans des habitudes physiques, intellectuelles et morales, que l'homme s'élève à la virilité et à l'état de civilisé, "L'éducation n'est que l'art de créer des habitudes," 2 ei les habitudes ne sont que des états créés par des actes continus.
On peut donc conclure qu'il existe une loi, en vertu de laquelle l'éducation, pour faire atteindre à la personnalité son plus haut degré de développement, doit tenir compte des caractéristiques du tempérament du sujet, et se suivre dans un enchaînement continu qui fait bénéficier le présent de l'acquis du passé. Adaptation et continuité: voilà. les deux principes de la loi que nous voulions mettre en lumière.
C'est en se soumettant à la même loi que les races se développent, atteignent la pleine vigueur de la virilité et montent dans la pleine lumière de la civilisation. La race aussi a son "génie propre", son tempérament distinctif. Chez un peuple de même origine, toutes les divergences accidentelles qui distinguent les individus et les familles, reposent sur un fonds commun de qualités et de tendances formant l'âme de la race, et qui entrent comme un élément fondamental parmi les caractéristiques qui constituentjla "forme propre" des individus appartenant à cette race.
Ces qualités de fond, ces caractéristiques ethniques se sont développées et disciplinées au cours des âges par une
1 Dévaud.
2 Compayré.
continuité qui les perfectionna sans détruire, mais plutôt en respectant le génie propre, "la courbure d'âme originale'' de la race. Chaque génération y a apporté sa contribution, en utilisant l'acquis des générations précédentes, et en y ajoutant les perfectionnements que la vie ambiante lui permit de s'assimiler suivant son tempérament ethnique. L'évolution se produit ainsi, façonnant et perfectionnant à la longue le cerveau de la race, ses habitudes d'esprit, ses tendances morales et les modes d'action de sa vie nationale. Nous trouvons ici la loi d'adaptation et de continuité.
La race, comme l'individu, est donc une entité, une personnalité qui se forme graduellement sous l'influence des divers facteurs d'éducation. Or l'éducation, répétonsle, ne crée rien; elle développe et discipline les énergies natives en respectant leur forme. Une race ne se fortifiera donc, ne progressera que dans la mesure même où l'éducation, au foyer, à l'école et dans tout milieu qui agit sur l'âme pour la façonner, tiendra compte de ses caractéristiques et de son passé, tout comme l'éducation des individualités exige adaptation aux aptitudes spéciales et continuité dans le travail de développement. Il faut rester soi-même tout en se perfectionnant.
Mais l'âme de la race n'est pas une abstraction. Elle s'incarne dans les individus. Les qualités et tendances fondamentales qui constituent les caractéristiques de cellelà, entrent parmi les énergies natives dans la constitution de ceux-ci. Pour faire atteindre à l'individu son plus parfait développement, il faudra donc tenir compte des caracristiques de sa race. La continuité exigée dans l'éducation des individus, entre ce qu'il était hier et ce qu'il es1 devenu aujourd'hui sous l'effet du développement normal, cette môme continuité doit être maintenue entre le passé de la race et l'âme du sujet en qui elle se concrétise.
326 l'action française
Nous sommes en effet "les prolongements de nos parents''. Et "une éducation ininterrompue est la condition même de toute civilisation et de toute culture." L'individu n'est pas un être isolé entre les générations précédentes dont il n'aurait rien à recevoir, et les générations suivantes qui n'auraient rien à attendre de lui. "Il faut nous placer dans une suite et nous tenir liés à ceux dont nous avons hérité"; il faut laisser "les concepts fondamentaux de nos morts parler en nous". Il s'ensuit que chacun doit être conscient de la solidarité qui unit toute la race, afin de ne pas la laisser dégénérer en lui; il doit penser que la génération actuelle attend de lui qu'il contribue à sa prospérité, et que les générations futures ont droit qu'il leur transmette le patrimoine ancestral augmenté. Ce n'est pas seulement "le fait brut de la transmission de la vie" qui relie une génération à l'autre, mais "la transmission des aptitudes à vivre la vie d'une certaine façon" qui est précisément celle de la race. "La cité future doit solidement s'asseoir sur les profondes bases du passé."3
Et qu'est-ce que comporte ce patrimoine de la race qi doit être ainsi transmis d'une génération à l'autre? Il n( consiste pas simplement dans la conservation des biens matériels et tout cet ensemble de créations bonnes et dur* blés qui, dans l'ordre intellectuel, social et politique, corn tituent la civilisation au sens objectif du mot; il est surtout un trésor immatériel déposé dans l'esprit et le coeur, une tendance générale à conserver les idées et les sentiments des ancêtres et leurs idéaux, un culte voué aux traditions dans lesquelles se sont concrétisées toutes ces richesses dont l'âme ancestrale s'est chargée au cours des siècles.
8 José Vincent.
Or, c'est là précisément l'objet de notre seconde catégorie de considérations. Ces idéaux et "ces concepts fondamentaux" de la race; ce "sceau divin imprimé dans l'âme d'un peuple" pour lui marquer sa "forme propre", suivant laquelle il doit évoluer en se perfectionnant; ces aptitudes ethniques à "vivre la vie d'une certaine façon" qui est celle de la race; toutes ces notes individuantes de l'âme ancestrale se sont coulées dans des moules extérieurs, se sont cristallisées dans des formes vivantes qui se transmettent sous le nom générique de traditions: traditions nationales, traditions sociales, traditions familiales. C'est par elles que le présent communie au passé et que les ancêtres prolongent leur forme d'âme dans leurs descendants. Par elles "les concepts fondamentaux" de nos morts parlent en nous et leurs actes se répètent en nous. Par elles en un mot l'éducation des descendants est soumise à la loi d'adaptation et de continuité. Et pour donner à l'âme la possibilité d'atteindre son plein épanouissement, en la faisant bénéficier de toutes les qualités, de toutes les forces vives que la race a accumulées au cours de son évolution; pour assurer aux générations futures l'héritage complet du patrimoine sacré légué par les générations précédentes; pour donner à la formation de l'homme toute sa profondeur et toute sa plénitude, il faut que ces traditions vivantes soient vécues, qu'elles pénètrent sa personnalité, s'introduisent dans son être intime et deviennent des principes de vie. L'éducation est donc bien incomplète qui ne tient pas compte de la puissance, de la vertu des traditions.
Elles sont nombreuses ces traditions qui font parler en nous les concepts fondamentaux de nos morts. Contentons-nous d'en signaler quelques-unes des principales:
328 l'action française
c'est la langue avec les formes dans lesquelles se sont fixés les pensées et les sentiments des ancêtres; ce sont les coutumes familiales chargées de l'arôme des qualités et du parfum des vertus qui ont consacré le foyer; ce sont les pratiques des relations sociales imprégnées du sens de la justice, de l'héroïque dévouement, de l'esprit d'hospitalité, de la gaieté franche, de la politesse cordiale; c'est la fidélité aux devoirs religieux et à ces mille détails qui associaient le sentiment religieux à tous les actes de la vie des ancêtres.
Oui, dans toutes ces traditions réside une vertu éducatrice: c'est l'âme des ancêtres qui vit et se perpétue dans ces formes extérieures; en s'adaptant à l'âme des descendants, ces formes, qui ont la vertu des habitudes, lui font acquérir "la courbure d'âme originale ' des anciens, lui donnent l'empreinte du "sceau divin" qui marque toutes les pages de l'histoire de la race au cours de son évolution. Si cette chaîne d'or est interrompue, nous nous isolons de notre passé; ne communiquant plus avec les sources qui, suivant l'ordre établi par Dieu, doivent faire affluer dans l'âme des individus le flot toujours croissant des énergies de la race, nous stérilisons en nous les qualités ethniques qui plongent leurs racines dans le sol fécond cultivé et sanctifié par les ancêtres. L'abandon de nos traditions ouvre dans notre âme des fissures par lesquelles s'échappe la sève la plus pure de l'âme de la race.
Pour ne pas prolonger davantage ces considérations déjà longues, terminons par quelques brèves observations sur une seule de nos traditions familiales, dont le prochain renouvellement de l'année fait revivre le touchant souvenir.
Comme le rappelait d'une manière si émouvante l'article de Mgr Latulipe sur nos traditions, 4 il était beau autre-
4 U Action française, nov. 1920.
fois le premier janvier des ancêtres; il l'est encore, nous voulons le croire, dans beaucoup de nos familles canadiennes. Et dans cette beauté il y a plus que de- la poésie. Cette tradition touchante qui, dans les premiers rayonnements de l'aube d'un matin d'hiver canadien, amène à la maison paternelle la longue théorie des enfants et des petits-enfants qu'attend la bénédiction du chef de famille, symbolise et synthétise tous les éléments qui forment, suivant l'expression de Le Play, "la constitution essentielle de l'humanité", et qui, "depuis les premiers âges, règlent les idées, les moeurs et les institutions des peuples prospères". 5 On y trouve en effet le caractère religieux du respect dont l'autorité paternelle a besoin pour assurer dans les familles l'observation des "cinq grandes lois qui font la perfection morale de l'homme" et garantissent la stabilité et la prospérité des familles. 6
Une complète démonstration de cette vérité nous entraînerait certes au delà du cadre que nous fixe notre sujet. Notons seulement que le maintien intégral de l'esprit constitutif de la famille est la base de la sécurité et de la santé de la société, et que la famille ne se maintient intégralement que si elle est organisée sur la base du respect religieux de l'autorité paternelle. La tradition catholique a toujours marqué ce respect du caractère d'un devoir religieux. C'est pourquoi s'est introduite aux foyers chrétiens la religieuse pratique de s'agenouiller aux pieds du chef, à certaines solennités de la vie, pour en recevoir une bénédiction. Bénir est un acte de religion qui ressortit à l'autorité paternelle. Suivant l'expression de Mgr Dupanloup, bénir est le propre de la majesté divine et de la majesté paternelle, parce que "c'est une oeuvre de puissance et d'amour". L'Ecriture sainte nous montre dans la vie des saints patriar-
6 F. Le Play : Constitution essentielle de l'humanité, préface. 8 Castelein, Droit naturel, 1903, p. 642.
330 l'action française
ches, la puissance effective de la bénédiction sur leurs enfants. C'est comme la sanction de leur autorité.
La tradition de la bénédiction paternelle au premier de l'an est donc imprégnée de la vertu d'une pratique religieuse; elle maintient vivant, dans l'âme des enfants, le principe qui fait la force et assure la stabilité des familles. Il serait facile de démontrer qu'elle contribue aussi puissamment à fortifier le principe de l'intime solidarité qui maintient le lien et la force permanente de toutes les autres traditions familiales.
Gardons-la donc cette tradition si catholique et si canadienne! Soyons fidèles à toutes nos traditions. L'éminent économiste Le Play, à la suite de son enquête à travers le monde, conclut que la merveilleuse survivance et le développement prodigieux des Canadiens français sont dus à la fidélité avec laquelle ils ont conservé leurs traditions religieuses, autour desquelles s'étaient cristallisées toutes les forces vives de la race. Et tout son monumental travail met en relief cette vérité d'observation, à savoir que dans les familles stables, la déperdition des traditions dans lesquelles s'incarne la "constitution essentielle de l'humanité", amène fatalement la désorganisation de la famille et la ruine de la société. La solution de continuité entre l'âme saine des ancêtres et l'âme des contemporains tue les nations.
Mgr J.-R. LÉONARD,
Évêque de Rimouski.