LE CALENDRIER DE JEANNE LE BER
Un prêtre en avait parlé à une religieuse. Il ne comprenait.point qu'on laissât dans la solitude cette fleur que Dieu y a prise pour remporter dans sa gloire. Jeanne Le Ber, c'était pour lui la petite Sœur Thérèse du Canada. Il fallait montrer sa noble figure un peu partout, figure d'un charme surnaturel où les mondains eux-mêmes trouvent une beauté qui les émeut.
Femme de grand esprit et d'action, la religieuse comprit tout de suite la noblesse de Vidée. Et voici que vient de paraître le u Calendrier de Jeanne Le Ber"; et nous le devons à la Congrégation de Noire-Dame. Il appartenait à l'une des filles de Marguerite Bourgeoys, à celles qui sont les gardiennes d'une grande amitié et d'un grand souvenir, de nous en faire l'aumône généreuse.
Elle est donc là, devant moi, fixée sur un riche carton et dans son profil de médaille, celle qui eut de son temps le plus noble et le plus beau visage de jeune fille. Ainsi que je l'ai écrit ailleurs, "Je regarde ces yeux qu'ombragent de longs cils, yeux recueillis qui paraissent fermés sur la vision du Christ. Je regarde toutes les lignes du profil. Il se dégage bien d'un voile blanc, qui l'enserre comme une coiffe et où viennent se mouler les formes de la tête. Il y a là un front de noblesse et de pureté, un mélange de simplicité droite, de grâce française et de décision sereine. Et je m'explique que Dieu, ayant fait cette créature parfaite, l'ait gardée pour Lui seul" .
Quelle bienfaisance nous vaudra cette résurrection ! Il y a des visages, ainsi Dieu Va voulu, qui portent dans leurs traits et dans leur expression, une sorte de magnétisme divin. La popularité de la petite Sœur Thérèse de V Enfant Jésus tient-elle à autre chose? Qui nous défend d'espérer la même renommée pour la jeune et charmante fiancée du Christ de Ville-Marie f Jeanne Le Ber porte dans son visage, le reflet
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d'une grande histoire, celle ou les âmes se mesuraient à Vâme de Dollard et où l'héroïsme était pour tous la commune veitu. Ce seul reflet nous sera un rappel à la giandeur de nos origines et de nos devoirs
Mais la bienfaisance en viendra aussi de plus haut Les saints sont les vrais morts qui ne meurent point Nous savons, par notre foi, que sur leurs lèvres, la prière ne s'éteint jamais. Elle ne passe de la terre aux deux que pour s'agiandir et devenir éternelle. "Comme une sentinelle vigilante, a dit de la recluse de Ville-Marie, son premier panégyriste, elle se tenait debout >pour sa patrie." Au ciel, nous en avons l'invincible certitude, Jeanne Le Ber reste encore debout pour la Nouvelle-France. Et pourquoi pas ? Si notre jeune pays est toujours l'apôtre de Dieu, la vierge canadienne ne peut se désintéresser de nos destinées. Je songe même que de nous rappeler désormais plus souvent cette prière, nos âmes vont se tenir plus confiantes et plus droites.
Le médaillon de Jeanne était l'une des figures inspiratrices qu'avait accrochées, au mur de sa chambre, cette délicieuse Virginia de Lantagnac, émouvante petite héroïne de chez nous que vient de créer un de nos romanciers. Il faudra donc acheter et mettre devant ses yeux, à la bonne place, pas très loin de son crucifix, le ''Calendrier de Jeanne Le Ber". Chaque jour on voudra lire l'un des 365 feuillets où M. Faillon, Laure Conan et quelques autres racontent la vie de l'héroïne. Avec le souvenir de Jeanne, c'est une noble prière et c'est la vertu d'une histoire qui va entrer dans nos foyers. *
Joyberte Soûl anges.
1 Quelques exemplaires du calendrier représentent Jeanne Le Ber faisant à Dieu l'offrande de sa jeunesse; quelques autres nous la montrent, occupée à façonner de ses doigts, ces magnifiques travaux d'autel que l'on conserve encore comme les plus précieuses reliques. Jeanne fut la fondatrice, pourrait-on dire, de YOeuvre des tabernacles de la Congrégation. L'honneur de se rattacher à un tel souvenir vaudra sans doute à cette entreprise de charité, de nouvelles et vaillantes ouvrières, — J. S.
3 décembre, 1922.
Avec le présent article sera close l'enquête la plus importante de V Action française. Nous n'étions pas sans quelque appréhension sur l'effet immédiat de cette campagne d'idées. Sous prétexte de nous tenir à l'avant-garde de la pensée canadienne, n'allions-nous pas apparaître à nos amis eux-mêmes, quelque peu téméraires, posant à l'envi des problèmes prématurés ? Notre inquiétude dura peu. Le sujet de cette enquête fut décidé au printemps de 1921. Dans l'article préliminaire paru en janvier, mais écrit en novembre, j'avais, aussi nettement que possible, défini notre attitude. Soucieux de ne rien faire pour briser le statu quo politique, mais assurés que la brisure serait faite malgré nous, la plus courte clairvoyance, écrivais-je, prescrivait de s'assurer contre l'avenir. Il nous paraissait utopique que l'on posât l'assiette d'une seule nation sur un territoire à peine mesuré en sa largeur, par six jours de chemin de fer. Les oppositions géographiques trouvaient d'ailleurs leur fépercussion dans un pacte contre nature où les alliés que jaous sommes ont plus de sujets de discordes que des adversaires.
Cet article n'était pas encore paru dans Y Action française, qu'avec une soudaineté imprévue, les événements confirmaient nos prévisions. Les élections canadiennes avaient lieu; une fois de plus, avec une évidence irrésistible, s'affirmaient les antagonismes de notre pays. Et l'homme qui a porté sur nos problèmes le regard le plus vigoureux et le plus pénétrant, ne pouvait retenir cet aveu : "La Confé-
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dération a vécu, en puissance. Durera-t-elle 20 ans ou 30 ans, je l'ignore; mais elle doit se dissoudre un jour. En annexant cet immense territoire de l'Ouest où devait pénétrer l'influence américaine, les pères de la Confédération ont fait une erreur capitale. Ils ont mis le poison dans le berceau de l'enfant. De plus en plus notre vie nationale sera dominée par la rivalité de l'Est et de l'Ouest." 1
Depuis lors combien d'autres événements sont venus nous rappeler que nous n'habitons pas un univers figé. Les observateurs de la politique internationale ne cessent d'apercevoir, au sein de l'empire anglais, des signes de caducité. En Angleterre, au centre même du vaste édifice, des symptômes de dissolution se manifestent avec une alarmante insistance. L'Anglais des Iles garde encore un grand respect pour son souverain et pour quelques vieilles traditions qui dérivent de la royauté. Mais à Rome aussi autrefois, l'empereur était dieu; et c'est à la divinité d'Auguste que s'adressaient les acclamations du peuple. Le dieu s'évanouit lorsqu'il eut absorbé toutes les puissances religieuses et politiques et que ce fardeau l'écrasa. En Grande-Bretagne, l'on suit une évolution inverse mais non moins dangereuse. La royauté n'absorbe pas, elle se dissout; elle se dissout dans le développement des constructions démocratiques qui bientôt ne lui laisseront plus que le rôle d'une coupole super7 flue, nous ne voulons pas dire d'une fausse fenêtre. Hie encore la révolution sociale grondait en Angleterre comme un péril imminent. Qui a pu lire, sans un peu d'émoi, ces paroles de M. Chamberlain à la veille des récentes élections anglaises : "Je me demande quelquefois si ceux qui ont si ouvertement discuté la conduite du gouvernement, ont une conception bien claire des périls qui nous menacent. Je
1 M. Henri Bourassa, Le Devoir, 23 décembre 1921, p. 2, col. 2.
ne parle plus d'affaires étrangères, je parle de périls à l'intérieur de notre pays. A certaines heures la révolution frappait à notre porte... Aujourd'hui, le devoir de tous les éléments constitutionnels et conservateurs de la nation est de défendre la constitution et l'ordre économique qui nous ont faits ce que nous sommes. Ces temps derniers, nous avons encore une fois été menacés de "l'action directe." 2 Les élections qui sont venues depuis lors n'ont rien changé à ces troublants pronostics. Les conservateurs ont repris la direction du Parlement; mais le parti travailliste, où menacent de dominer les éléments révolutionnaires, est devenu "la loyale opposition de Sa Majesté''.
L'avenir se fait-il plus rassurant, lorsque, du cœur de l'empire, on passe à l'examen de ses parties intégrantes ? La cohésion actuelle, plus apparente que solide, vaut-elle la peine d'une illusion ? Et puisque volontiers l'on compare cette vaste construction à celle de l'ancienne Rome, pourrait-on invoquer, en faveur de la durée de celle-là, la lente dislocation, l'interminable agonie de la puissance des Césars ? Ce serait oublier que les causes les plus générales qui ont agi pour la conservation de l'empire de Rome, n'agissent point pour la conservation de l'empire britannique. Fait de parties trop largement disjointes, celui-ci n'a rien de l'unité géographique que faisait à l'autre le lac romain de la Méditerranée. De même les Anglo-Saxons sont bien obligés d'admettre, qu'en dehors des groupes de leur race, l'orgueil d'appartenir à leur empire n'a rien de comparable à la fierté mystique des peuples anciens saluant, dans l'univers d'Auguste, le stade définitif du progrès humain. Mais voici des différences encore plus inquiétantes : ce ne sont point des peuples lassés, trop heureux de
8 Citéjpar la Revue universelle, 1er nov. 1922, p. 350.
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recevoir une loi, qui composent le Commonwealth britannique; ce sont des peuples jeunes, impatients de liberté et d'indépendance, en plein essor vers la force et l'avenir. Les quelques faits de ces derniers mois sont lourds de signification : l'Irlande sort de sa lutte séculaire avec une émancipai ion accrue; l'Egypte, les Indes sont toujours frémissantes; le réveil du monde turc ne peut qu'entretenir, que fortifier les velléités de révolte aux bords du Nil comme aux bords du Gange; le Canada lie plus que jamais sa politique extérieure à celle des Etats-Unis; et le refus récent de quelques Dominions d'entrer en guerre sur une simple dépêche de Downing street, équivaut peut-être à la rupture d'une chaîne.
Au reste, dès le mois de mars de l'année dernière, M. Louis Durand, s'appuyant sur d'autres faits bien acquis à l'histoire, énonçait déjà les mêmes conclusions. On a vu avec quelle sûreté d'analyse il nous a mis en face de la "croisée des chemins", pour y faire apparaître notre aspiration nationale comme la seule directive pratique. M. l'abbé Arthur Robert pouvait alors conclure en toute rigueur de doctrine : "Les Canadiens français qui doutent de la durée du lien britannique et du maintien de la Confédération, peuvent donc, en toute sécurité d'esprit, se préparer à faire un profitable usage d'une complète indépendance. Le droit naturel et la philosophie catholique les justifient d'agir ainsi."
En face de l'aspiration nationale se dressent toutefois de formidables obstacles. Ces obstacles, nous n'avons voulu ni les dissimuler ni les diminuer. Le plus grand de tous devait prendre forme dans la proximité d'un voisin dont la puissance de succion est à elle seule une grand<
tnenace. M. Anatole Vanier a réduit l'épou vantail à son îxacte mesure. Opportunément il a rappelé aux "timorés que celui qui nous inquiète est parfois plus inquiété que nous-mêmes". Et s'il fallait ajouter quelque chose à cette iémonstration, un bref exposé du problème noir aux États- Unis nous suffirait. Sait-on, par exemple, que la population ie couleur s'élevait, au dernier recensement, au chiffre de 1.0,500,000? Depuis qu'elle s'est émancipée, cette population s'est donc littéralement doublée et, dans la dernière iécade, par la seule vitalité de la race, elle s'est accrue d'un million et demi. Quelques États, tels que le Mississipi, la Caroline du Nord, ont 50% de population noire. En outre., ia race de couleur aux États-Unis est une race en pleine ascension. En 1860 on attribuait aux nègres 12,000 cases; ls en détiennent aujourd'hui 500,000 en pleine propriété. Qs comptaient alors 90% d'illettrés; ce 90% a été réduit des ieux-tiers. Les noirs ont actuellement 300 journaux; ils se hissent jusqu'aux grandes écoles et jusqu'aux universités. L'an dernier, 1,500 jeunes gens de couleur terminaient leurs îtudes secondaires; 461 bacheliers es arts ou es sciences, 11 maîtres es arts, 3 docteurs en philosophie se joignaient à aonibre d'autres. Et c'est le cas de répéter avec le publiïiste qui nous fournit ces notes : "La parole est aux proihètes". 8 En face des États-Unis surtout il convient d'éparter la théorie de l'univers figé, arrêté définitivement dans lies partages politiques. Si, au problème noir, prometteur fl'une lutte de races, nous joignons, en effet, les oppositions
Ioujours vives de l'est et de l'ouest, puis l'acuité des Luttes ociales clans cette fourmillière de peuples aux t rois-quart s afidèles, il paraît bien que d'ici cinquante ans, Les A.mériains auront de quoi s'occuper chez eux.
* Alexandre Brou, Les Études, 20 septembre 1922.
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Pourquoi, dès lors, ne pas reporter à une échéance assez lointaine le péril de notre annexion ? A vrai dire nous concevons mal des hommes d'État réalistes gouvernant, de Washington, le territoire du Keewatin et du Yukon, co viant au même pacte social, essayant de fondre dans 1, même nationalité, le nègre du Texas et le colon de l'Abitibi. Succomber à cette convoitise orgueilleuse, ne serait-ce point pour l'Américain précipiter l'écroulement de tout? Les politiques n'ont pas encore trouvé, que nous sachions, les moyens de contenir, sous un même pouvoir, de si vastes étendues du globe. Ou la nécessité de refréner les forces centrifuges les contraint de fortifier démesurément le pouvoir central au péril de l'oppression puis de la révolte des parties composantes; ou les octrois inévitables de trop généreuses concessions conduisent à un énervement continu de l'autorité, prélude de tous les démembrements.
M. Emile Bruchési l'a d'ailleurs fort bien démontré : nous ne sommes point sans ressources contre l'appétit du voisin. Plus de la moitié du continent, toute l'Amérique latine, peut devenir, si nous le voulons, notre alliée naturelle. Les mêmes périls et, par suite, les mêmes intérêts ne sont pas seuls à nous rapprocher. L'étroite parenté de la foi catholique et de la culture latine aurait depuis longtemps attiré nos esprits de ce côté, si, pauvre peuple en tutelle, nous n'avions laissé orienter toute notre politique extérieure vers le seul pôle anglo-saxon. Ajouterai-je que l'équilibre du monde ne pourra tolérer indéfiniment l'expansion de l'impérialisme américain. Le Japon, pour ne parler que de lui, verrait-il d'un œil serein ses redoutables rivaux s'installer à Vancouver, ce qui voudrait dire l'extension des bases navales établies contre lui, un nouveau pistolet braqué sur sa poitrine ?
Les obstacles extérieurs une fois écartés, nous n'étions qu'à la moitié de notre tâche. Il restait ceux de l'intérieur, ceux que viennent dresser la présence des races étrangères dans le futur État français, la prépondérance économique de quelques-uns de ces éléments, puis, en cas de rupture avec l'Ouest, la situation soudainement faite aux groupes français de cette région.
Dès le début de notre enquête, nous avions prévu, on s'en souvient, les alarmes légitimes de nos frères de race. Les considérations du Père Rodrigue Villeneuve ont dû calmer tous les esprits. En réalité nos frères de la dispersion pourraient-ils regretter une influence politique qui, pour eux, fut toujours de nul appui? Entre eux et nous, pour -parler net, il ne s'agit que de l'influence morale du Québec et d'un soutien possible à la vie catholique et française du continent. Et pourquoi donc, dirions-nous à notre tour, serait-il interdit à un autre peuple de renouveler le magnifique effort de la race irlandaise ? Si l'Irlande devient libre, elle devra ce miracle, sans doute, à son indomptable ténacité, à l'œuvre de réfection nationale accomplie par le Sinn-Fein; mais le miracle de la coalition de tous les groupes irlandais dispersés à travers le monde n'aura-t-il pas été l'acheminement vers l'autre merveille? Aujourd'hui que tant de causes abrègent les distances, les unités morales 3ont une force toute-puissante; et, sous quelque latitude qu'ils soient, quatre à cinq millions d'hommes n'ont que la faiblesse qu'ils se veulent bien consentir.
M. Georges Pelletier s'était chargé de ramener à ses xactes proportions l'obstacle d'ordre économique. Inutile ie le dissimuler: la présence de l'étranger chez nous, sa mainmise sur nos matières premières, sur nos ressources laturelles, nos industries, nos voies de transport, constituent peut-être le plus grave empêchement à l'existence d'un État
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français indépendant. Pourtant M. Pelletier qui a compétence en la matière, ne croit pas l'obstacle invincible.] Une partie de nos richesses naturelles nous restent encorej la moins accessible il est vrai, mais que l'exploration dej l'Ungava peut révéler considérable. Pour l'autre partit celle qu'on a livrée follement à l'étranger, les moyens n« nous manquent point de la faire fructifier davantage notre bénéfice, sinon de la recouvrer peu à peu. Quelques changements opportuns dans les conditions de l'exploitation, et, par exemple, quelques clauses restrictives loi du renouvellement des baux, pourraient réformer tout Péti de choses. Notre industrie, non plus, ne doit pas désespère de son affranchissement, si nous savons fortifier ce qui existe déjà, si nos capitaux gardés chez nous se mettent enfin féconder nos entreprises. Sera-t-il plus difficile de recoi quérir nos voies de transport ? On ne pourra tout de mê] changer le cours de cette souveraine artère qu'est le Saint Laurent, non plus qu'enlever les rails de nos chemins fer. Notre situation géographique imposera aux compf gnies de voies ferrées de maintenir dans notre provint leurs principales têtes de ligne. Et puisque nous auroi contribué de nos deniers à la construction de ces voit sera-ce retenir autre chose que notre bien que de garde pour nous le réseau compris entre nos frontières ? En somme, ce qui presse le plus pour notre restauration éco- j nomique, ne serait-ce point une coordination des efforts, un ; mot d'ordre plus large, plus énergique de nos hommes d'affaires qui jusqu'ici ont trop abandonné leur besogne aux intellectuels, aux publicistes qu'ils oubliaient, du reste. d'encourager ? no
Un problème qui n'a rien d'insoluble, non plus, c'est celui des races étrangères, à l'intérieur de l'État français. Joseph Bruchard a réduit habilement ce problème à une
question de fierté et de savoir-faire. Un ordre nouveau s'établira fatalement le jour où, redevenus maîtres enfin dans notre maison, nous commencerons de nous hausser jusqu'à ce rôle. Par une intelligente collaboration avec ses chefs, le peuple aura tôt fait de remettre hommes et choses à leur place. Un sens plus averti de nos responsabilités nous fera nous occuper plus diligemment des groupes de Latins assimilables qui eux-mêmes courtiseront moins avidement une culture devenue alors celle de la minorité. Contre les éléments plus réfractaires, et Joseph Bruchard voulait dire les Anglo-Saxons, l'heure pressera toujours de nous protéger, mais en nous rappelant toutefois que séparés de l'empire et d'aune Angleterre qui penche", les Anglo-Canadiens verront bien se modifier quelques-unes de leurs perspectives.
Puis ne faudra-t-il pas compter enfin sur notre vouloir collectif, sur nos puissances de pensée et d'action trop longtemps inactives? Des moyens existent de surmonter les obstacles et de nous préparer tout de suite à notre grand avenir. Ces moyens, les larges études du Père Ceslas Forest, de M. Antonio Perrault, de M. l'abbé Perrier nous les ont indiqués. Le premier nous a décrit la vertu des :orces intellectuelles. La personnalité nationale suppose la personnalité de l'esprit; un peuple n'est tout soi-même que 'il est vraiment maître de sa vie intellectuelle; et c'est en 'élevant à la plus haute culture et en la maintenant conorme à son être fondamental, qu'il en fait le ferment de son ivenir. M. Antonio Perrault a regardé, pour sa part, à 10s énergies morales et il a cherché le moyen de les vivifier )ar le développement du sens national. C'est au sens îational, conscience vivante des éléments constitutifs de lotre race, volonté ardente de réaliser noire pleine destinée,
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c'est à ce patriotisme conscient, lumière et force, que devrg s'éclairer et s'animer la restauration de notre intégrité française. M. Perrault et le Père Forest s'accordent à réclamer tous deux le labeur et la direction de l'élite pour l'épanouissement de notre vie intellectuelle et nationale. Et jamais appel, ce nous semble, ne fut plus opportun. Qui oserait dire qu'il n'y a point chez nous un déficit de l'esprit ? Le rapport est-il ce qu'il devrait être entre la force intellectuelle que nous avons accrue en ces derniers temps, et notre production en œuvres de valeur, chargées de pensée et d'action ? Pour des causes où il n'entre aucune mauvaise volonté, mais qui nous sont tout de même dommageables, un trop grand nombre de nos intellectuels se bornent à l'enseignement oral et à des études de cabinet. Pendant ce temps-là il manque à tous, il manque à la jeunesse surtout, une grande école de maîtres, un ensemble d'ouvrages puissants qui détermineraient de façon décisive la direction des esprits.
Et voilà qui nous fait nous retourner avec un espoir plus avide vers la valeur fécondante de notre idéal national. En quelques pages ramassées, M. l'abbé Perrier nous a peut-être dit, sur ce sujet, le dernier mot de tout : "Si l'idéal est nécessaire à chaque individu pour que ses forces arrivent à leur perfectionnement..., il n'est pas moins urgent que chaque nation ait son idéal pour diriger ses efforts aux heures les plus sombres de son existence et coordonner toutes ses pensées, toutes ses affections, toutes ses activités.
Nous sommes ici au point capital; il importe d'y insiste
ter.
Ce qu'il y a de plus grave, en effet, dans notre état et ce mal est déjà vieux d'un demi-siècle, c'est que nous souffrons de désorientation essentielle. Entre l'idéal politique de notre peuple et l'effort de survivance qu'il a h
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soutenir, la proportion ne fut nullement exacte. I/un et 'autre ne furent pas au même plan moral. Qu'avons-nous "ait, en réalité, depuis cinquante ans? Nous avons conuré notre peuple de se défendre, d'organiser sa vie selon la lignite d'un État français, tout en lui interdisant cette ispiration. Nous souffrons de tous les malaises et de tous es malheurs du mariage mixte contracté par notre race m 1841. Quand ce mariage fut sur le point de se rompre par un éclatant divorce, au lieu de reprendre notre liberté, ious sommes entrés dans une alliance nouvelle où bientôt îgurèrent à nos côtés, trois, puis quatre, puis six, puis buit partenaires nouveaux. Pour nous, ce fut une erreur. Et si les plus graves raisons paraissaient imposer ce dénouement, 'allait-il du même coup que cette dernière évolution politique nous dispensât d'ordonner notre vie ? A tout le moins îût-il été séant de ne point présenter au peuple, comme un îtat définitif, ce qui ne pouvait être que temporaire. Après [a dure expérience de l'union de 1841, en présence de la conformation géographique du deuxième État fédératif, les politiques plus clairvoyants eussent pu, ce nous semble, 5e défendre de la chimère. Ils pouvaient solliciter de notre >euple une coopération loyale à la fédération, sans lui denander de s'asseoir définitivement dans l'instable, sans lui irracher ses aspirations légitimes vers un avenir uniqueaent ajourné.
Manquant de but précis, dépourvu de tout principe
rdonnateur, il n'est que trop facile d'apercevoir mainte-
ant la suite de nos malheurs. La crise de la boussole a traîné celle du gouvernail. Nous avons accompli les plus des manœuvres à bord d'un navire que plus rien ne diri-
eait, qui n'avait mis le cap vers aucun rivage. Ce fut le sordre dans tous les domaines et presque la démission
'un peuple.
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Dans l'ordre politique, nous ne savions plus même s'il fallait continuer de rester maîtres chez nous: nous n'osions plus l'être. L'État du Québec qui jusqu'en 1840 étai demeuré le continuateur de la Nouvelle-France, devenai un État cosmopolite, ouvert à tout venant, comme le plaines de l'Ouest. Si parfois l'on y gouvernait encor dans le sens des intérêts français, ce n'était plus que par u reste de tradition politique qui, de plus en plus, perdait so fondement dans l'esprit des hommes. Le domaine nationa était jeté sur le marché et vendu à l'étranger, sans que 1 peuple ni peut-être les gouvernants s'aperçussent de 1 trahison. Signe non équivoque de notre entière abdica tion : nous préférions n'avoir point de drapeau plutôt qu de nous entendre sur l'un ou sur l'autre; et l'on nous voyai arborer avec le plus d'amour ceux qui proclamaient le plu haut notre déracinement.
Nous avions cessé d'apercevoir le rapport de l'économi que au national. Pendant qu'autour de nous, de savante! combinaisons accaparaient peu à peu nos meilleures richesses, tendaient de formidables filets pour nous y étouffer,, nous secondions de toutes nos forces ces tentatives d'étranglement; nous fournissions nos spécialistes, notre maind'œuvre, nos capitaux pour mieux assurer notre esclavage économique. Et dans le même temps que cet enveloppement s'effectuait contre nous et par la vertu d'une implacable solidarité de race, nous nous en allions, répétant stupidement, qu'"il ne faut point mettre de patriotisme dans les affaires".
Dans l'ordre moral et social, nous laissions saboter par des étrangers, la plus sacrée de nos traditions religieuses: le respect du dimanche. Nos ouvriers canadiens-français et catholiques, entraient, par larges masses, dans les socict neutres et étrangères; à l'heure des conflits sociaux, ils ac-
NOTEE AVENIR POLITIQUE 345
ceptaient d'aller chercher, en dehors de chez nous, leur direction; et il leur était loisible de se mettre en marge de leur foi et de leur patriotisme, sans qu'on parût y voir une anomalie. C'était aussi l'époque où les mœurs, les modes américaines, le théâtre, le cinéma américains -entraient par toutes nos portes. Nous n'avions plus même l'instinct du vivant qui distingue au moins l'assimilable de l'inassimilable. Une rage d'anglomanie s'emparait de notre monde commercial et financier; nos villes et jusqu'à nos plus petits villages prenaient soudain, par les enseignes, par les annonces, une physionomie anglaise. Et si quelques-uns trouvaient à reprendre à ce maquillage déshonorant, signe trop certain de l'abdication des âmes, ils passaient pour de petits esprits occupés de vétilles.
Plus gangrenée que les autres, une partie considérable de notre bourgeoisie tournait le dos à l'idéal de la race. On l'a vue s'angliciser autant qu'elle l'a pu. Non seulement elle a dirigé ses enfants vers les maisons d'éducation anglaises dont elle faisait quelquefois la fortune; elle a tenté l'assaut de quelques-uns de nos grands pensionnats de garçons et de filles, pour y faire triompher, si possible, ses exigences tyranniques, ses mondanités, son anglomanie de mœurs et d'esprit. D'ailleurs, dans le monde des pédagogues improvisés, la pensée dominante des programmes d'enseignement ne devait plus être le perfectionnement, le salut du français toujours en péril, mais la part de plus en plus large à l'enseignement de l'anglais. Des instituteurs, des institutrices de notre race ont dû se vouer, la mort dans rame, à l'œuvre abominable. Et certaines parties de notre enseignement sont mâtinées à ce point de culture saxonne, qu<> l'on peut se demander si notre impuissance à penser, à manier les idées générales, ne provient pas largement d'un dualisme
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mental, déformation intellectuelle foncière, fruit d'une absorption trop précoce de la nourriture hétérogène.
Un dernier signe, plus étonnant encore, du désarroi des idées et du déracinement des esprits, ce sont les théories en vogue parmi un certain nombre de nos lettrés. Hier encore, en quelques cénacles, n'était-ce point pécher contre l'esthétique que d'oser parler de littérature nationale? Entre une littérature canadienne et la littérature tout court on créait sérieusement toutes sortes d'antinomies, et, sous prétexte d'humaniser nos esprits et nos pensées, on s'apprêtait à les dissoudre dans je ne sais quel vague cosmopolitisme intellectuel.
Inutile d'insister. De pareils phénomènes portent avec eux leur rigoureuse signification. Quand un idéal politique ou national a produit de pareils résultats ou s'est montré impuissant à les empêcher, un peuple n'a plus qu'à en changer ou à continuer de mourir. La preuve est faite: depuis la Confédération, nous avons discontinué la race; ce fut l'arrêt soudain d'une histoire, l'interruption d'un effort qui, depuis deux cents ans, coordonnait laborieusement vers leur fin naturelle, les énergies de la Nouvelle- France. Quand notre rôle était d'accepter toute la force du passé, pour y ajouter à notre tour, nous avons préféré nous commencer à nous-mêmes.
Mais l'évidence du mal offre du moins cette compensation qu'elle indique plus clairement le remède. Puisque nous souffrons de désorientation essentielle, ce qu'il nous faut, c'est un point d'orientation. Rien ne s'est ordonné dans notre vie, parce qu'on n'ordonne que vers une fin et par une fin. Quand elle est claire et qu'elle est haute; quand elle est conforme aux aspirations de l'être, la fin possède un dynamisme qui lui est propre. Elle est à la fois une puissance de coordination et un stimulant de l'énergie.
Fixée devant la volonté d'un homme ou d'un peuple, elle montre, dans une lumière victorieuse, le rapport des moyens au but, elle fait cesser Péparpillement de l'effort, pour déterminer la tension de tout l'être, pour exalter toutes ses activités vers la plénitude de la vie. Or l'on sait quelle aspiration a joué ce rôle jadis dans l'existence de notre peuple. Cette aspiration, le dualisme politique de 1840 et de 1867 l'a affaiblie, parce que l'idéal qui est un, ne peut souffrir ces dédoublements. C'est donc elle, la vieille espérance des ancêtres, qui seule dans le passé, a pu tenir le rôle et la dignité d'une fin, c'est elle qu'il faut ranimei. Elle est d'ailleurs dans la logique de l'avenir; elle jaillit de notre histoire comme sa fleur naturelle; et c'est elle, au fond, avec ses faibles lueurs subsistantes, qui nous a empêchés de sombrer totalement. "Quand survient le danger, a écrit René Johannet, il est bon pour un peuple de se sentir rivé à soimême par les tombes et par les berceaux et ce sentiment développe avec soi de la puissance. Un Foch ne l'ignore pas. Il adjure aux heures sombres les combattants de la Marne de se souvenir de leur race et décuple leur énergie." 4
Cependant nous tenons à le répéter une dernière fois : notre volonté d'indépendance ne se fonde point sur de vagues et suspectes idéologies. Nous ne voulons pas être des destructeurs. Si les effets pernicieux du fédéralisme actuel pouvaient être neutralisés, il vaudrait mieux, dans l'intérêt même de nos espérances, que notre jeune force eût le temps de s'accroître. Mais la destruction est commencée par d'autres que par nous et nous refusons d'asseoir notre avenir à l'ombre d'une muraille en ruine.
Le devoir du moment c'est donc de rallumer le flambeau ancien et d'empêcher qu'on ne l'éteigne jamais. S'il faut
Le Principe des Nationalités, p. 366.
348 l'action française
à ootre peuple une espérance qui le guérisse tout de suite du vertige de la mort, donnons-lui celle-là même qui, dans le passé, fut la raison de sa vie.
Comme nous l'avions fait, au début de ces articles, nous demandons encore à la jeunesse pensive de prendre en ses mains le flambeau rallumé pour le porter sur les hauteurs. Souvent, et non sans quelque raison, elle a fait le reproche, à ses aînés, d'avoir été avares de directions positives. Nous lui apportons un idéal d'ordre qui domine de haut tous les problèmes. Qu'elle l'accueille pour le méditer. Elle est trop loyale pour nous condamner péremptoirement, comme les mandarins de l'insignifiance, sans nous avoir lus. D'autre part, si la raison est avec nous, la jeunesse ne peut passer indifférente à côté d'un débat où se trouve engagée la direction de sa vie. Déjà, d'ailleurs, elle peut s'en apercevoir : l'idéal d'un État français va correspondre de plus en plus parmi nous à une sorte d'impulsion vitale. Quand les incertitudes politiques ne l'imposeraient point, la pensée des chefs y devra venir; elle y vient déjà par l'insuffisance des doctrines actuelles, par le besoin impérieux d'un principe de salut qui nous fasse sortir du chaos de nos divisions et de nos labeurs dispersés.
Seulement que la jeunesse s'en souvienne : il y a des heures qui ne sonnent jamais deux fois dans la vie d'une nation. Quant à nous, pas plus qu'elle, nous ne voulons être des idéalistes spéculatifs. Nous ne promettons pas d'agir; nous avons commencé.
Lionel Groulx, ptre.