‹ L'Action canadienne-française (volume 5)Chapitre 167 sur 175 · CORRESPONDANCE DE M. DUPONT · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE DE M. DUPONT

a) Lettres de M. Dupont

Saint-Liboire, 3 avril 1894, Mon cher Ami,

Je viens de recevoir votre lettre que je vous renvoie avec la présente J'ai été obligé l'autre jour d'interrompre ma lettre et je vous ai expédia ce que j'avais écrit. Vous faites bien de me dire votre pensée au sujel de la question scolaire. Je ne vous écris pas pour avoir votre approba-

tîon, mais pour connaître votre opinion. Recommençons le débat.

Pourquoi a été faite la confédération? Pourquoi sommes-nous entrés dans cette confédération canadienne ? Quel était le mobile qui portait nos hommes d'État à accepter le pacte fédéral et qui engageait le clergé bas-canadien et catholique à accepter l'union politique de notre province avec les provinces voisines? Notre intention était-elle de nous protéger nous-mêmes contre l'envahissement et l'accroissement du Haut-Canada; ou forts de notre puissance sous l'union des deux Canadas, songions-nous à la Confédération pour étendre notre domination, pour protéger les minorités dans les provinces voisines? Les événements sont déjà loin, les hommes d'État les plus importants de cette époque sont disparus, mais tout jeune que je fusse alors, il me reste comme souvenir que nos hommes d'État et notre clergé n'ont accepté la Confédération que pour nous soustraire nous-mêmes à la domination du Haut-Canada dont la population s'augmentait plus rapidement que la nôtre par l'immigration. La population du Haut- Canada s'augmentait dans une proportion telle et sa turbulence et ses cris de "représentation by population" étaient devenus si menaçants, il y avait tellement de probabilité alors que le gouvernement anglais, cédant aux clameurs de la population anglaise du Haut-Canada, lorsqu'elle serait devenue assez nombreuse pour nous contrôler, accorderait la "représentation by population", que nos hommes d'État et notre (clergé ont vu dans la confédération le salut de notre province. Cartier jsur la question des écoles du Nouveau-Brunswick nous a dit sa pensée à ce sujet. Allons-nous sacrifier notre propre autonomie pour défendre celle des autres? Encore si ce sacrifice pouvait leur rendre ce qu'ils Dnt perdu, ce serait assurément un sacrifice héroïque mais que nous ne Serions pas tenus de faire. Il n'est naturel, ni raisonnable, ni juste de sacrifier l'arbre à un ou deux de ses rameaux.

On parle d'un parti français et catholique dans la Chambre des ICommunes. On parle de la position des catholiques allemands. Je crois vous l'avoir écrit dans ma dernière lettre, si nos compatriotes des provinces anglaises tombaient, non dans la position qu'ont occupée lei catholiques allemands sous les lois de mai, mais dans celle qu'ils occupent aujourd'hui après leur grande victoire qu'on nous corne aux oreilles, ils comprendraient ce que c'est que la véritable persécution. Cependant les catholiques allemands sont satisfaits de leur position actuelle. Les catholiques allemands sont 15 millions, je crois, ils peuvent faire jrouler l'empire allemand qui n'est pas bien assis, ils sont environnés de

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gouvernements et de nations catholiques de nom au moins comme le* nôtres. Malgré tous ces avantages leur position ne vaut pas celle d( la population catholique de notre province de Québec; elle ne vaut pai même, tout améliorée qu'elle soit, celle de nos coreligionnaires des pro vinces anglaises; cependant les catholiques allemands se réjouissent d< la position qu'ils occupent.

Est-ce le parti conservateur qui a fait déchoir nos compatriotes di l'Ouest ? Non ! Notre parti avait créé par la constitution et par les loi une position enviable à nos compatriotes de là-bas. Qui les a privés de avantages de la position que nous leur avions faite ? Le parti libéral Monseigneur Taché a malheureusement prêté l'oreille aux promesse fallacieuses des libéraux, il a transigé avec eux, ainsi que l'atteste un d ses mémoires dans lequel il se plaint d'avoir été trompé. M. Prendei gast, un jeune libéral, voulait entrer dans le gouvernement Greenway e devenir ministre. Dans un comté catholique et français Monseigneu a toléré qu'un candidat libéral protestant fût élu contre un candida catholique et conservateur, et son entourage aida même l'élection d candidat grit. Quand on avait obtenu du parti conservateur Norqua toute la législation désirée et que Harrison son successeur était dispos à nous traiter de même était-il bien de faire arriver ou de laisser arrive les adversaires? Je ne veux pas que nous jouions ici le rôle jcué a Manitoba. Je crains les mêmes déceptions. Je ne suis pa3 dispos à abandonner des hommes comme Angers, Costigan, Thompson, Ouime et autres pour me jeter dans les bras des libres-penseurs comme j'e rencontre trop parmi les chefs libéraux. Je ne veux pas brûler ain mes ^aisseaux. Je ne croirais pas ayant agi ainsi ou me proposant d'ag ainsi, pouvoir m'écrier sincèrement : fais ce que dois et advienne qi pourra. Il ne faut pas que le dépit et l'amour-propre froissé de n'avo pu obtenir justice nous jette dans le désespoir. Salus populi suprm lex. Nos meilleurs hommes ont plus de force dans le gouvernemei qu'en dehors du gouvernement. Nous sommes tenus, tout en respe tant le serment d'office, au courant de tout ce qui peut nous être cod muniqué sans violation du secret d'office.

Quel est donc le remède si nous ne pouvons faire respecter la cou titution ? Je n'ai aucune confiance au conseil privé de la Reine lorsqu s'agit de religion ou de questions nationales. C'est triste à dire, mais le dis parce que je le crois. Les Anglais et les protestants ont ce: chances contre une de faire sanctionner là des injustices. L'on sait » Angleterre que l'annexion aux États-Unis serait notre perte irrémédi

ble. Langue, religion, lois, coutumes, mœurs, tout serait irrémédiablement perdu par l'annexion. D'un côté 60 millions de Saxons, de l'autre 40 millions dans la mère-patrie. Chez nous à peine un tiers de Cana- ! diens français et deux cinquièmes de catholiques. Les dangers du de- ' dans par-dessus tout. Les libres-penseurs canadiens et leurs amis politiques, nous sommes divisés en deux camps presque d'égale force. Oui notre position est bien plus précaire que celle des catholiques allemands mais elle est meilleure. Les Anglais connaissent la position. Nous sommes également divisés dans la chambre. On nous dit : L'union ! L'union ! Oui, l'union avec les libres-penseurs français, c'est insensé, mon ami.

Greenway a déjà fait des ouvertures à Monseigneur Taché. Il aurait offert des concessions importantes. Monseigneur veut tout ou rien. Agit-il ainsi pour arriver à de meilleurs arrangements ? ou est-il décidé à opposer à toute offre ou concession qui sera offerte le uon possumus. J'ignore les intentions de sa Grandeur. Je crois que le remède doit se trouver dans la Législature où l'injustice a été commise. Je ne veux pas reprocher à Monseigneur de ne pouvoir faire triompher sa cause immédiatement, il me répondra que les catholiques n'ont pas le contrôle de la Législature, étant la minorité, mais c'est pour la même raison que nous ne pouvons porter remède à cet état de choses. Il aurait mieux valu à mon avis circonscrire la lutte au Manitoba. Nous n'aurions pas mis en danger le sort des minorités dans les autres provinces anglaises et les catholiques du Manitoba et de l'Ouest n'auraient pas à lutter aujourd'hui contre l'élément protestant de toute la Puissance du Canada. C'est l'appel ici qui a déchaîné les préjugés religieux et nationaux contre nous et qui a affaibli notre position à tous, et tellement affaibli que nous sommes réduits à l'impuissance. L'alliance des catholiques du Manitoba et de l'Ouest avec un parti protestant eût pu assurer '■à nos coreligionnaires des concessions considérables et peut-être la restauration de leurs droits et privilèges. Nous avons autrefois subi de terribles assauts dans notre Province de Québec. Le français a été t aboli et nous avons reconquis ce que l'on nous avait enlevé sans faire intervenir la France. Il faut du calme et bien mesurer les coups avant de les porter. Il faut être sûr que l'on ne blessera pas ceux que l'on veut protéger, c'est-à-dire qu'il ne faut pas frapper en aveugle.

Monseigneur Taché dont j'admire et prise tant le dévouement, l'immense talent, n'est pas à l'abri des erreurs. Hummuim est errare, surtout en matière politique. Au reste, il ne nous a jamais conseillé

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de tuer le gouvernement actuel pour faire arriver l'honorable Laurier el M. Martin qui serait le représentant des provinces de l'Ouest dans le nouveau gouvernement. Je n'agis pas, il me semble, par esprit de parti. Je m'efforce d'envisager la question à tous les points de vue. J'ai souvent vu l'hon. Costigan qui ne tient pas à son portefeuille non plus que Thon. Angers, je vous le dis en toute sûreté. Il me semble que je ne suis ni lâche, ni peureux. Je ne veux pas non plus faire idole de ma personne et sacrifier à ma réputation et à l'exaltation du courage et de mon tempérament querelleur l'avenir de mes compatriotes. J'éprouverais un grand contentement personnel et une furieuse satisfaction si je pouvais sans danger pour ceux que je dois protéger, crier aux Anglais ce que je crois vrai à cause de la législation odieuse du Manitoba et de l'Ouest. "Vous êtes des voleurs ! Vous êtes riches, vous le proclamez et c'est vrai, mais vous volez l'argent de la minorité pauvre pour instruire vos enfants et vous n'avez pas honte de voier le pain intellectuel des pauvres..." Et puis je les maudirais et puis encore. Mais pourrais-je obtenir justice par ces précédés violents et en suivant l'impétuosité de mon tempérament.

Jamais je n'encouragerai l'émigration dans l'Ouest, et je ne l'ai jamais fait, au contraire. Emparons-nous de Québec, emparons-nous de l'Ontario, et des provinces maritimes surtout. Tenons-nous près de l'Océan, c'est là qu'est la fortune et aussi la santé. Nos Acadiens ont les meilleures terres et ils sont de pauvres ignorants. Aidons-les 1 Notr^fe salut est ici et non là-bas.

Votre ami,

F. Dupont.

(Au fil de la plume et à la hâte.)

Ottawa, 10 janvier, 1895.

Mon cher Gendron,

Angers pour le parti conservateur, c'est Mentor ! Sans lui Bowell ne serait plus. Il empêche les hommes de tous les partis et de toutes les positions de commettre des fautes. On connaît les hommes à leurs œuvres. Les plus grands services qu'il a rendus ne seront jamais connus. J'espère que tout le monde doit comprendre maintenant que le salut c'était de suivre Angers l'été dernier. Nous aurions eu la loi de suite où le gouvernement serait tombé. Dans le premier cas c'était l'influence légitime de notre province, et ce triomphe c'était sans délai. Dans le second cas, c'était le triomphe du lendemain, mais plus éclatant

encore, car personne n'aurait pu gouverner sans nous. Dans le cas actuel, il faudra une génération pour nous remettre de la blessure que nous portons. Je ne pourrai vous voir avant l'ajournement. Au revoir. Bien à toi,

Flavien Dupont.

(à suivre)

Notre enquête de 1923 — Notre intégrité catholique

Nous continuerons, l'année prochaine, la série des enquêtes commencées il y a déjà cinq ans. Nous savons que ces campagnes d'idées plaisent beaucoup à nos amis. L'enquête a le grand avantage de tenir un sujet à l'affiche pendant une année entière et d'appliquer, en somme, douze bons coups de marteau sur la tête du même clou. L'année dernière, en proposant à nos compatriotes d'élever leur nationalité jusqu'à la forme suprême de l'Etat, nous avons exposé, en quelque sorte, le dernier complément de notre intégrité française. C'est un bonheur pour nous de revenir maintenant à notre intégrité catholique, autre article fondamental de notre doctrine. La question nationale ne s'est jamais posée à nos esprits non plus qu'à notre action, comme une fin ultime. La revue s'est nettement exprimée là-dessus. Nous voulons avant tout que notre nationalité se conforme à l'ordre souverain, en servant les fins providentielles. Si nous voulons garder notre entité française, c'est, sans doute, parce qu'il y a là un droit et un devoir des plus élevés. Mais plus haut toujours que cette ambition, il y a chez nous la volonté de garder à notre race les puissances morales qui sont l'appui naturel de son apostolat. De même que nous voulons l'intégrité française parce qu'elle nous paraît une condition d'une efficace action catholique, ainsi nous voulons, pour notre race, l'intégrité catholique pour le plus parfait accomplissement de notre destinée chrétienne.

L'année prochaine nous aborderons donc ce grave sujet. Notre influence extérieure par le catholicisme; l'influence du catholicisme dans notre politique intérieure; le catholicisme et le progrès moral de l'individu, de la famille, de la cité; le catholicisme et le progrès intellectuel, philosophique, scientifique, artistique; le catholicisme et le progrès économique et social; les conditions de l'efficacité du catholicisme chez nous; ce que nous devons au catholicisme. ..etc., voilà la série des études

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qu'on pourra lire dans l'Action française de 1923. Nous n'avons rie négligé pour faire, de cette enquête, une haute leçon d'apologétique Nos collaborateurs entendent bien également traiter leurs sujets en le rattachant de façon étroite, aux réalités canadiennes. Et ces collabc rateurs, avons-nous besoin de le dire, apporteront ici la meilleure pensée de chez nous.

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