UN NOUVEAU DIRECTEUR
Pour la première fois depuis longtemps, notre bureau siège au complet. M. Emile Bruchési est devenu le huitième directeur de la Ligue d'Action française. Pour l'effort qui s'en vient, nous avons besoin de toutes nos forces et de cadres complets. M. Emile Bruchési veut bien nous apporter sa part de travail. Nous n'avons pas à le présenter à nos lecteurs. Il a été, depuis quelques années, un collaborateur assidu. Chacun sait ce que Y Action française peut se promettre de son nouveau directeur. Ajoutons que ces changements ne changent rien parmi nous. Les hommes d'aujourd'hui restent étroitement liés aux fondateurs. La doctrine et les méthodes d'action demeurent les mêmes. 11 est facile, du reste, d'être fidèle à une idée, quand on ne la sert point pour son profit personnel.
Je commence aujourd'hui la publication de la correspondance de M. Flavien Dupont. Je ne publierai que les lettres où il est parlé des Écoles du Manitoba. Je suis heureux de donner ainsi un commencement de réalisation à ce vœu, récemment formulé clans le Devoir, par M. Georges Pelletier : "Il nous manque à nous, Canadiens français, les souvenirs précis et écrits des hommes de chez nous qui tinrent un rôle important dans la vie nationale". Devant publier une biographie de M. Dupont, on me pardonnera de ne rien dire ici de sa vie et de son action politique. Je me bornerai, en guise d'introduction, à exposer ce qu'il pensait de la manière de régler "la question scolaire manitobaine".
En 1871, la Législature du Manitoba établissait un système d'instruction publique. Les écoles, en vertu de la loi, furent catholiques ou protestantes. Toutes jouissaient des mêmes droits et recevaient respectivement leur part légitime de l'octroi de la Législature. Elles étaient indépendantes les unes des autres, conduites, dirigées et supportées par les sections respectives de la population, catholique ou protestante, pour lesquelles elles furent établies.
"L'Acte du Manitoba" de 1871 qui régit la province, garantissait, par la clause 22, à la minorité, quelle qu'elle
1 Nous commençons aujourd'hui la publication d'une correspondance que nos lecteurs trouveront sûrement d'un grand intérêt. Nous devons cette faveur à l'un de nos meilleurs amis qui veut nous offrir ainsi la primeur de l'un de ses travaux et l'accompagner de commentaires. Nous lui en exprimons notre vive gratitude. (Note de la rédaction).
fût un jour, l'inviolabilité de tous ses droits en matière d'éducation acquis avant l'union et la protection du gouvernement fédéral contre toute loi oppressive de ses droits. Dans le cas où, sur l'avis du pouvoir fédéral, la Législature refuserait de modifier sa législation oppressive et de rendre justice à la minorité, la constitution investissait le Parlement fédéral du pouvoir de faire les lois nécessaires pour garantir les droits opprimés.
Or, en 1890, le ministère Greenway édictait une nouvelle loi scolaire. Cet acte, de l'aveu de tous, était une violation des droits de la minorité. On fit appel au pouvoir fédéral pour réclamer la protection garantie par la constitution à la minorité. 2
Le gouvernement avait trois moyens possibles de régler le différend avec justice : le désaveu, le recours aux tribunaux, une législation fédérale.
M. Dupont, sur le désaveu, partageait l'opinion de nos hommes politiques d'alors; c'était un moyen peu praticable parce que dangereux pour la paix publique et peu efficace pour régler la question. Aussi, le 29 avril 1890, le Parlement fédéral votait à l'unanimité, sur la proposition de M. Blake, une résolution, qui, sans retirer à l'Exécutif le droit d'entendre un appel ou de désavouer une loi, l'avisait, dans le cas particulier d'une législation scolaire? "de soumettre préalablement les points importants ou de fait ou de droit se rapportant à cette cause, à un haut tribunal de justice, afin de s'éclairer d'une opinion raisonnée et impartiale". 3
Rien n'était plus sage. M. Dupont, dans un discours de 1896, qualifiait "d'acte de sagesse remarquable" cette
2 Débats des Commui es : 1ère et 2ème session de 1S9G. Discours de M. Dupont.
3 Débats de la Chambre des Communes : vol. 30, col. 4170 et sqq. Cfr. Discours des honorables Blake et Macdonald.
370 l'action fk ANC aise
volonté de sortir les questions d'éducation de l'arène politique. Admettait-il par là même et sans restriction aucune, le recours aux tribunaux ? Il est permis de présumer qu ce recours, pour lui, devait se limiter aux tribunaux canadiens. Car il est absolument opposé à l'appel au Conseil privé. Qu'on en juge.
"Je n'ai aucune confiance, écrit-il, au Conseil privé de la Reine lorsqu'il s'agit de religion et de questions nationales. C'est triste à dire, mais je le dis parce que je le crois." Et la raison qu'il en donne vaut d'être citée. "Les Anglais et les protestants ont cent chances contre une de faire sanctionner là des injustices." Et pourquoi? "L'on sait en Angleterre que l'annexion aux États-Unis serait notre perte irrémédiable. Langue, religion, lois, coutumes tout serait irrémédiablement perdu par l'annexion. D'un côté 60 millions d 'Anglo-Saxons, de l'autre 40 millions dans la mère patrie. Chez nous à peine un tiers de Canadiens français et deux cinquièmes de catholiques. De plus les dangers du dedans. Nous sommes divisés. Les Anglais connaissent la position." N'est-ce pas dire, en d'autres termes, que nous sommes à la merci de nos maîtres, si jamais nous les mettons en demeure de régler nos affaires.
Restait une législation fédérale rendant à la minorité les droits et privilèges dont elle avait été injustement frustrée. On sait que M. Dupont défendit la "Loi Rémédiatrice". Il le fit avec un désintéressement qui étonna. Sous quelles influences accepta-t-il de se dévouer à la défense de cette loi? On me permettra de le taire pour le moment. Mais était-ce bien là la manière dont il eût désiré que fût réglée "cette affaire" ? On peut, je crois, affirmer le contraire.
L'Exécutif fédéral avait certes le droit d'intervenir par une législation réparatrice. Mais n'était-ce pas là un cas, remarque très justement M. A.-D. DeCelles, "où l'exercice d'un droit devient pire que le mal à réparer". Et c'était bien là l'idée que M. Dupont s'en faisait. "Par là, écrit-il. nous avons mis en danger le sort des minorités dans les autres provinces anglaises. Les catholiques du Manitoba ont à lutter aujourd'hui contre l'élément protestant de tout le Canada. C'est l'appel ici qui a déchaîné les préjugés religieux et nationaux contre nous et qui a affaibli notre position et tellement affaibli que nous sommes réduits à l'impuissance." Par là, on s'exposait donc à aigrir le conflit, et ce qui est plus grave, à en faire oublier la vraie portée, comme il arrive en général quand on confond des intérêts spirituels et transcendants avec des intérêts politiques qui sont, par définition, contingents et secondaires, "ce qui est — faisait-il observer respectueusement à Mgr Langevin — une erreur comme tactique parlementaire" dans une Chambre aux deux tiers protestante.
Il ne suffit pas, en effet, d'avoir une cause parfaite au point de vue de la justice et du droit, faisait-il encore remarquer. N'oublions pas que nous sommes ici une minorité. Or, en définitive, de nos jours, c'est à la majorité qu'appartient le dernier mot. Le triomphe du droit lorsqu'il n'a pas la force à son service est bien aléatoire. On peut toujours être victime des préjugés et de l'absence de vues élevées de la part de la majorité. Quid îeges sine moribus f
Mais alors, quel moyen ou "remède" devait-on employer? "Le remède, à son avis, devait se trouver dans Ja Législature où l'injustice avait été commise." Par conséquent on devait "circonscrire la lutte au Manitoba". Les lïatholiques étant la minorité, une alliance s'imposait. "Par
une entente avec un parti protestant, les catholiques avaient chance d'assurer à leurs coreligionnaires des con cessions considérables et peut-être la restauration de leur droits et privilèges." La solution devait, en définitive, reposer sur le principe de l'autonomie provinciale. C n'était pas le mo3ren le plus rapide d'obtenir justice, mais c'était le seul vraiment efficace dans les circonstances. C'est là sans doute faire de la diplomatie. Je n'y contredis point. "La diplomatie n'est-elle par l'arme des faibles?" Il est même d'une haute sagesse politique d'en user quelquefois.
"Et dans cette lutte on devait procéder, en conséquence, avec une parfaite mesure, une tranquille domination de soi-même, une grande sagesse." Un passage de ses lettre qui ne manque pas de saveur, illustre bien ceci. "Je n'agi pas, il me semble, par esprit de parti. Je m'efforce d'envisager la question à tous les points de vue. Il me semble que je ne suis ni lâche ni peureux. Je ne veux pas non plus faire idole de ma personne et sacrifier à ma réputation et à l'exaltation du courage et de mon tempérament querelleur l'avenir de mes compatriotes. J'éprouverais un grand contentement personnel et une furieuse satisfaction si je pouvais, sans danger pour ceux que je dois protéger, crier aux Anglais ce que je crois vrai à cause de la législation odieuse du Manitoba : "Vous êtes des voleurs. Vous êtes riches, vous le proclamez et c'est vrai, mais vous volez l'argent de la minorité pauvre pour instruire vos enfants, vous n'avez pas honte de voler le pain intellectuel des pauvres..." Et puis je les maudirais, et puis encore- Mais pourrais-je obtenir justice par des procédés si violents ?" C'est pourquoi il recommandait : "de bien mesurer les coups avant de les porter, afin d'être sûr que l'on ne blessera pas ceux que l'on veut protéger".
le
En tout ceci, M. Dupont s'inspirait des doctrines politiques des plus grands parmi ses prédécesseurs ou ses con- ;emporains. Sir John Macdonald n'avait-il pas proposé ie régler de cette manière la question du français pour les rerritoires du Nord-Ouest, en 1890? Il proposa que "les représentants de l'Ouest fussent les juges, après avoir été chargé par le peuple de régler la question". MM. Blake, Chapleau, Langevin, Oartwright avaient souscrit à cette manière de voir. Sir Wilfrid Laurier, appuyant l'amendement de Sir John Thompson relatif à cette affaire, déclarait que le "seul moyen de traiter avec justice les minorités, dû qu'elles soient, dépend absolument de l'adoption du principe de l'autonomie provinciale". C'est au nom de ce principe que Cartier avait refusé d'intervenir dans la question des écoles du Nouveau-Brunswick.
On dira que c'est un compromis. "Oui, c'est un compromis, répondait Macdonald, mais dans une question où les sentiments de race sont en jeu, où les préjugés sont excités, où l'orgueil de race et de nationalité est piqué, il est sage et patriotique d'accepter un compromis de ce genre." Et M. Dupont qui avait horreur de "certains compromis" approuva cette attitude de son chef.
Si l'on accepte ce point de vue de M. Dupont, l'heure de la justice, pour une minorité opprimée, pourra être indéfiniment retardée. Je n'en disconviens pas. Mais qui a jamais prétendu que le droit, parce qu'il est le droit, est touours assuré du triomphe, partout et sans retard? Il faut savoir attendre — en politique plus qu'ailleurs — l'heure Dropice, et comme le dit joliment M. Hanotaux, "laisser du emps au temps". N'avons-nous pas de glorieux exemples, icrit M. Dupont, pour stimuler notre courage et nous sou-
4 Débats des Communes : vol. 29, col. 38 à 1095, passim.
374 l'action française
tenir dans la lutte? Nous avons, autrefois, subi de terribles assauts dans notre province de Québec. Le français a été aboli. Nous avons reconquis ce que l'on nous avait enlevé. Forts des succès d'antan, escomptons avec confiance ceux de l'avenir. Surtout ne nous ingénions pas à jeter la faute sur tel ou tel gouvernement. Combien il aurait été plus sage de prévenir le mal que d'en demander plus tard la réparation ? Pourquoi avons-nous encouragé l'émigration vers l'Ouest? Çà été une faute, déclare M. Dupont. Il ajoutait ce conseil qui n'a rien perdu de son actualité : "Emparons-nous de Québec, emparons-nous de l'Ontario, des Provinces maritimes surtout. Tenons-nous près de l'océan, c'est là qu'est la fortune. Notre salut est ici et non là -bas." N'est-ce pas le cas de répéter ce mot de Madame de Sévigné : "Il y a certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas d'abord."
Voilà ce que pensait M. Dupont de la manière de régler la question des Écoles du Manitoba. Je me suis efforcé de rendre exactement sa pensée, me servant quand je le pouvais, de ses propres expressions. Je livre maintenant cette correspondance au public, heureux si je puis être utile à nos historiens consciencieux. Je n'ai pas d'autre ambition ni n'ambitionne d'autre récompense.
Pierre Dupont.